Les émaux du trésor de la cathédrale de Troyes
Parmi les 260 objets du trésor de la cathédrale de Troyes, on distingue des reliques, des objets de culte et de nombreux objets d’art dont des émaux médiévaux. Des pièces d'exception, dont certaines seront présentées, du 5 mai au 31 octobre 2026, dans l’exposition "Passavant le meilleur ! La Champagne au temps des comtes", organisée par le Département de l'Aube et qui se tiendra à la Cité du vitrail - Hôtel-Dieu-le-Comte à Troyes.
À cette occasion, le trésor sera fermé, c'est pourquoi la DRAC Grand Est a commandé une campagne photographique à Christophe Prudhomme, afin de mettre en valeur les deux grandes familles d’émaux présents à la cathédrale : les émaux champlevés et les émaux peints, des photos actuellement visibles à la cathédrale.
Aux XIIe et XIIIe siècles, se développe, en Occident, une nouvelle technique d’émail, la technique du champlevé, moins onéreuse en matière première que celle de l’émail cloisonné.
Les ateliers produisent en grande quantité des objets religieux destinés à être diffusés dans toute l’Europe chrétienne : châsses reliquaires, croix, plats liturgiques, chandeliers, plaques décoratives et éléments de mobilier sacré. L’émail peint se développera à partir de la fin du XVe siècle.
Emaux champlevés
Les émaux mosans
L’émaillerie romane se développe dans deux foyers principaux : un foyer méridional (autour de Limoges, centre majeur de l'émail en Europe occidentale) et un foyer septentrional centré sur les régions de la Meuse et du Rhin.
Le trésor de la cathédrale de Troyes présente à la fois des émaux limougeaux (que l'on trouve notamment sur des châsses reliquaires), reconnaissables à leurs fond bleu et des émaux mosans, présentés ci-dessous, qui se caractérisent par des tons froids et un fond or.
La technique des émaux champlevés
Le terme champlevé signifie "champ levé", c’est-à-dire que l’on creuse le métal pour créer des réserves destinées à recevoir l’émail. Les supports peuvent varier, on retrouve des plaques de cuivre (principalement), parfois de bronze ou encore des surfaces préparées et polies.
Dans un second temps vient la gravure par évidement et retrait de matière. L’artiste dessine le motif puis creuse les zones destinées à recevoir l’émail à l’aide de burins et ciselets pour laisser en relief les contours des figures. Ces cloisons naturelles forment le dessin final.
En troisième temps vient la pose de l’émail. Il s’agit d’une pâte composée de silice, de fondants (potasse ou soude) et d’oxydes métalliques (colorants). Les poudres colorées sont déposées dans les cavités. On retrouve certaines couleurs typiques comme le bleu (oxyde de cobalt), le vert (oxyde de cuivre), le jaune et le blanc opaque.
La quatrième étape est celle de la cuisson, un moment délicat pendant lequel la pièce est cuite dans un four entre 750 et 900 °C. L’émail fond et se vitrifie et plusieurs cuissons peuvent être nécessaires.
La finition est souvent faite par polissage de la surface. Des dorures des parties en relief (souvent à la feuille d’or ou au mercure) peuvent être ajoutées. Le résultat créé un contraste entre les fonds colorés brillants et les figures dorées.
Trois séries présentes dans le trésor
Plusieurs séries d’émaux champlevés sont présentés dans le trésor. Ils sont datés du dernier quart du XIIe siècle et pourraient provenir du tombeau d’Henri Ier, comte de Champagne dont la sépulture était située dans la collégiale Saint-Etienne à Troyes, disparue à la Révolution :
- Quatre plaques semi-circulaires serties sur un fond en filigrane rehaussé de pierreries.
Elles représentent les quatre évangélistes, sous la forme du tétramorphe.
- Dix-neuf plaques semi-circulaires représentent des sujets tirés de l’Ancien Testament. -Elles sont légèrement antérieures aux deux autres séries.
- Dix-sept plaques rectangulaires représentent des prophètes, les quatre évangélistes et trois vertus cardinales.
Les vertus sont représentées sous forme de femmes avec une robe de couleur vive. La Justice a disparue.
Sources : Les émaux du trésor de la cathédrale de Troyes, Francis Salet, Bulletin Monumental, tome 123, n°3, année 1965 ; Les tombeaux des comtes de Champagne (1151-1284), un manifeste politique, de Xavier Dectot, Bulletin Monumental, tome 162, n°1, année 2004
Emaux peints
Le trésor de la cathédrale de Troyes présente un ensemble de seize plaques d’émail peint racontant la vie de Saint Loup.
Les émaux limougeauds
Après un déclin au XIVᵉ siècle (guerres, crises économiques), l’art de l’émail renaît à Limoges à la fin du XVᵉ siècle sous une forme nouvelle : l’émail peint. Cette technique transforme radicalement l’esthétique et les possibilités narratives.
À la Renaissance, les artistes limousins s’inspirent de la peinture italienne et des gravures diffusées en Europe. L’émail devient un support pictural comparable à la peinture de chevalet.
Ils réalisent des portraits, scènes mythologiques, sujets bibliques et allégories pour les cours royales et une clientèle aristocratique.
La technique de l’émail peint
Contrairement au champlevé, l’émail peint ne nécessite pas de creusement du métal.
On débute par la préparation du support, qui est décomposé en trois temps. La sélection d’une plaque de cuivre, l’application d’un émail de fond (souvent noir ou blanc) et d’une première cuisson.
On poursuit par la peinture de l’émail par application au pinceau. Les artistes travaillent par superpositions, modelés, ombres et lumières ou encore avec des dégradés subtils tout comme dans la peinture. Pour produire les effets que nous connaissons, les artistes utilisent la grisaille (blanc sur fond noir), les rehauts d’or ou encore des jeux de transparence. Chaque couche listée nécessitant une cuisson.
La cuisson est un moment complexe car il convient de maitriser les températures. Si la température est trop élevée, les couleurs brulent et si elle n’est pas assez élevée, l’émail ne fond pas correctement. La production de ce type d’émaux nécessite entre 5 et 10 cuissons.
On observe de nombreuses différences entre ces deux techniques. Pour l’émail champlevé, le motif est creusé dans le métal, les couleurs sont apportées en aplats, l’esthétique est plus romane et la production en série est souvent de mise. Tandis que pour l’émail peint, la surface reste lisse, les effets picturaux peuvent être complexes, l’esthétique fait référence à la renaissance et les œuvres sont plus individualisées.
Le buste reliquaire de Saint Loup
Huitième évêque de Troyes, défenseur de la cité contre les foudres d’Attila, Saint Loup (426-479), fait l’objet d’une dévotion durant toute la période d’Ancien Régime. Afin de présenter ses reliques en procession, dont son chef, Jacques Raguier évêque de Troyes, sur la demande de Nicolas Forjot abbé de l’abbaye de Saint-Loup, commande en 1505 à Jean Papillon, orfèvre troyen, un buste reliquaire richement orné. Ce dernier s’associe aux émailleurs limousins qui réalisent l’ensemble des plaques. Bien que ne comportant pas de signature, leur datation permet d’émettre l’hypothèse qu’il s’agirait d’une œuvre de Léonard Pénicaud, probable maitre de Léonard Limousin.
Rondot fils, d’une famille d’orfèvres, fait fondre à la Révolution une grande partie du trésor de la cathédrale et de la collégiale. Le buste reliquaire de Saint Loup et les tombeaux des comtes de Champagne en font partie. Il préserve les pièces qu’il juge digne d’intérêt dont les émaux, aussi bien les séries champlevées que peints.
Les plaques étaient accompagnées de cartels explicatifs, aussi sous la forme de plaques d’émail peint qui ne sont pas une production limousine. Le texte, en lettrage gothique, est en ancien français. Quatorze de ces cartels nous sont parvenus.
Sources : L’œuvre de Limoges, Ernest Rupin, Alphonse Picard, éditeur, 1890 ; Notice sur la châsse de Saint Loup de Troyes, appartenant au trésor de la cathédrale par M. le Brun-Dalbanne, mémoires lus à la Sorbonne dans les séances extraordinaires du comité impérial des travaux historiques et des sociétés savantes, tenues les 21,22 et 23 novembre 1861
Découvrir l'exposition de photos sur les émaux à la cathédrale de Troyes
La cathédrale est ouverte tous les jours, de 9h30 à 12h30 et de 14h à 18h (17h du 1er novembre au 31 mars). Le dimanche matin, pendant la messe, la visite n'est pas autorisée.
En savoir plus sur le trésor de la cathédrale de Troyes
Découvrir des œuvres du trésor à l'exposition "Passavant le meilleur ! La Champagne au temps des comtes"
Organisée par la Direction des archives et du patrimoine du Département de l'Aube
Du 5 mai au 31 octobre 2026, du mardi au dimanche de 10h à 18h
Cité du Vitrail - Hôtel‑Dieu‑le‑Comte
Deux accès possibles : au 31 quai des Comtes de Champagne ou au 1 rue Roger Salengro 10 000 Troyes
Tarifs (Exposition, Cité du Vitrail et Musée de l'Apothicairerie) : 7 €
Entre le Xe et le XIVe siècle, le comté de Champagne s’impose comme l’une des grandes puissances du royaume de France. Sous l’autorité d’une dynastie ambitieuse – notamment avec Henri Ier le Libéral et Thibaud III puis Thibaud IV, futur roi de Navarre –, la Champagne connait un rayonnement décisif.
L’exposition s'intéresse aux les fastes de la cour de Champagne, mais aussi à la vie quotidienne d’une société complexe, urbaine et rurale, marchande et agricole, chrétienne et juive, tournée vers l’Occident comme vers l’Orient.
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