Muet depuis plusieurs années, le Grand Orgue de la cathédrale de Reims résonne à nouveau dans l'édifice. Sa restauration, qui s'est étalée sur 5 ans s'est achevée, avec une présentation des travaux et un concert inaugural le 13 mai 2026
Cette opération, qui a mobilisé de nombreux savoir-faire, illustre pleinement la complexité et l’exigence des interventions sur les orgues historiques : un travail collectif, inscrit dans le temps long, au service de la conservation et du renouveau d’un instrument exceptionnel, aujourd'hui adapté à l’acoustique exceptionnelle de la cathédrale. Retour sur une restauration d’ampleur.
Un instrument dans la tradition des cathédrales françaises
Comme ceux des cathédrales de Paris, Bourges ou Châlons-en-Champagne, le Grand Orgue de Reims s’inscrit dans une tradition pluriséculaire étroitement liée à l’histoire de l’édifice. Ces instruments monumentaux ont généralement en commun :
- leur implantation en tribune, au revers de la façade occidentale.
A Reims, il est installé dans un des bras du transept ; - leur rôle liturgique (accompagnement des offices) ;
- leur fonction de concert ;
- et leur évolution constante au fil des siècles.
L’orgue de Reims : une histoire marquée par les grandes figures de la facture d’orgue
L’orgue n’est pas un objet figé, il est le fruit de transformations successives, au gré des évolutions du goût musical, des progrès techniques et des campagnes de restauration. Chaque époque y a laissé son empreinte, contribuant à façonner un instrument complexe, mêlant héritages anciens et apports plus récents. Cette stratification historique constitue à la fois une richesse et un défi, chaque intervention devant trouver un équilibre entre préservation des éléments anciens et cohérence musicale de l’ensemble.
L’histoire de l’orgue de Reims croise celle de grands facteurs d'orgue. La partie la plus ancienne de l’orgue actuel est le buffet, construit par Etienne Enocq en 1647 mais conservant des éléments gothiques datant du XVe siècle (soubassement actuel). La partie instrumentale fait l’objet d’une refonte générale au XIXe par le facteur d’orgue John Abbey (travaux entre 1844 et 1849).
Puis l’orgue ayant beaucoup souffert lors du bombardement de la cathédrale lors de la Première Guerre mondiale, la partie instrumentale est intégralement reconstruite par Victor Gonzalez (fin des travaux mars 1939).
L’instrument est de facture néoclassique : les plans sonores sont installés en hauteur, leur disposition très serrée étouffe les sons, et le son de l'orgue ne remplissait pas l’édifice. L’ajout progressif de jeux par Victor Gonzalez, puis au cours du XXe siècle, a également nui à l’entretien de l’instrument et à sa performance sonore. Sa localisation (en fond de transept et non adossé au massif occidental comme c’est souvent le cas) a enfin rendu difficile son appropriation pour des usages aussi bien culturel que cultuel.
L’orgue de 1938, reconstruit en 2026, est un témoin de la facture française néoclassique. La restauration qui vient de s'achever conserve parfaitement l’esthétique sonore de Victor Gonzalez. Il permet d’interpréter et de faire vivre un répertoire fondamental de la littérature pour orgue, autour de compositeurs comme Olivier Messiaen, Jehan Alain, Maurice Duruflé, Jean Langlais ou Gaston Litaize et également d’appréhender l’ensemble du répertoire organistique, depuis le Moyen Âge jusqu’à nos jours.
Comparaisons avec d’autres cathédrales
Le Grand orgue de la cathédrale de Reims dispose de 6656 tuyaux (8000 pour celle de Paris et autour de 4 000 pour celle de Châlons-en-Champagne). Les plus petits tuyaux mesurent quelques centimètres, les plus grands peuvent atteindre plus de 10 mètres.
Plus un orgue a de jeux, plus sa palette sonore est riche, un jeu correspondant à une série de tuyaux ayant le même timbre. 8 500 orgues sont répertoriés dans l’Hexagone et à titre d'exemple, Notre-Dame de Paris dispose de 115 jeux, la cathédrale Saint-Etienne de Châlons-en-Champagne de 54 jeux et Notre-Dame de Reims de 90 jeux, ce qui lui donne accès à un large répertoire.
La restauration de 2021–2026 : une restauration d’envergure
Une opération de restauration conduite par l’État et soutenue par le mécénat
La cathédrale de Reims étant propriété de l’État, la maîtrise d’ouvrage de cette opération a relevé des services du ministère de la Culture, à travers la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC Grand Est). Le suivi scientifique et technique a été assuré par les services de la DRAC (conservateurs, ingénieurs du patrimoine, architecte des bâtiments de France).
La maîtrise d’œuvre a été confiée à Éric Brottier, technicien conseil agréé par le ministère de la Culture pour les orgues historiques.
Le chantier a mobilisé plusieurs entreprises spécialisées :
- la SCOP Quoirin (restauration de la partie instrumentale) ;
- des facteurs d’orgues associés (Laurent Mesme notamment pour les systèmes électroniques) ;
- des restaurateurs pour le buffet (Alice Quoirin) et le tambour ;
- des entreprises techniques (CIREME échafaudages, contrôle, sécurité) ;
- les utilisateurs de l’instrument - en particulier l’organiste titulaire et la paroisse - ont été étroitement associés au suivi du projet.
Un financement partagé
Le coût des travaux s’est élevé à 2 461 630 € HT. En complément du financement de l’État de 1 587 630 € HT, une campagne de mécénat a été mise en place par la Société des amis de la cathédrale de Reims, en lien avec la Fondation du patrimoine, permettant d’associer :
- des particuliers (mécénat populaire) ;
- et des entreprises.
Cette mobilisation qui a permis de mobiliser 874 000 € de mécénat, témoignage de l’attachement collectif à cet instrument emblématique.
Un chantier long et complexe (2021–2026)
L’opération engagée sur l'orgue de la cathédrale de Reims visait à :
- restaurer les éléments patrimoniaux conservés ;
- retrouver une cohérence musicale ;
- fiabiliser le fonctionnement ;
- et adapter l’instrument aux usages contemporains.
Les travaux ont débuté en février 2021, avec une durée initiale de 42 mois, finalement portée à plus de 60 mois selon les lots, en raison notamment de la mobilisation du maître d’œuvre et des facteurs d’orgue sur la restauration de l’orgue de Notre-Dame de Paris, d’une situation post-covid et d’ajustements techniques en cours de chantier.
Une restauration d’un orgue s’inscrit nécessairement dans la durée car chaque élément est démonté, restauré en atelier, puis réinstallé et ajusté sur site. Elle nécessite :
- un long travail de démontage ;
- une restauration en atelier ;
- un remontage minutieux ;
- des phases d’accord, d’harmonisation et de réglages ;
- puis un temps de rodage indispensable au bon fonctionnement de l’orgue.
Ce temps long est caractéristique des restaurations d’orgues historiques, plusieurs facteurs spécifiques ont également fortement bousculé le calendrier. En effet, l’un des enjeux majeurs a été la réintégration du matériel sonore conçu au XXe siècle, notamment par Victor Gonzalez, dans un espace contraint. Le nombre très important de jeux dépasse ce que le buffet ancien pouvait accueillir dans de bonnes conditions. Cela a nécessité :
- un important travail d’étude supplémentaire ;
- la conception de nouveaux éléments (sommiers, structures) ;
- des adaptations complexes de la charpente interne.
Une intervention qui a porté sur l’ensemble des composantes de l’instrument
- Restauration de la partie instrumentale :
- dépose et repose complète de la tuyauterie, seuls les 13 tuyaux de façade les plus grands sont restés sur place ;
- travaux d’harmonisation sur les différents plans sonores ;
- restitution de l’équilibre général de l’orgue.
- Modernisation et fiabilisation des systèmes :
- reprise des transmissions et de la commande ;
- intégration d’une console mobile, permettant de jouer l’orgue depuis la nef ou le chœur ;
- mise au point d’un système électronique complexe nécessitant des réglages fins (électroaimants, programmation).
- Travail sur l’acoustique
Des études spécifiques ont été menées pour améliorer la projection sonore, notamment par l’expérimentation de panneaux réfléchissants à l’arrière des sommiers du grand orgue.
Ces tests visent à mesurer objectivement l’impact sur la diffusion du son dans la cathédrale, selon différentes configurations musicales.
- Restauration du buffet et du tambour :
- nettoyage ;
- traitement des surfaces et finitions ;
- amélioration de la mise en valeur visuelle de l’instrument.
L’intervention sur l’épiderme a permis de retirer 1m3 de poussière et de gravats. Une protection supplémentaire finale a été appliquée qui a nécessité 50 litres de vernis à base de gomme-laque et 10 kg de résine.
Des traces de peintures ocre jaune sur les statuts de couronnement ont été découverts. Après une réflexion collégiale entre les restaurateurs, le conservateur du patrimoine et le technicien conseil, il a été décidé de restituer cette peinture.
Un instrument profondément renouvelé
La restauration permet aujourd’hui :
- une fiabilité de fonctionnement retrouvée ;
- une meilleure précision de jeu ;
- une palette sonore rééquilibrée ;
- une adaptation aux usages contemporains grâce à la console mobile.
Sur le plan instrumental, l’ensemble de la tuyauterie a été conservé. La composition est restée identique à celle de Victor Gonzalez, hormis quelques très légères modifications.
Le plan interne de l’orgue et la disposition des sommiers ont été revus. Tous les sommiers sont entièrement neufs, de même que le ventilateur, les porte-vent, et tous les éléments qui constituent la console (claviers, pédalier, tirants de jeux, etc…). Cette nouvelle console a été dessinée en essayant de respecter au maximum l’esprit de celle de Victor Gonzalez.
Adapter l’instrument aux techniques actuelles
L'orgue dispose désormais d'une transmission électronique et proportionnelle. Ainsi, la vitesse d’enfoncement de chaque touche reproduit le même mouvement, à la même vitesse, à l’électroaimant qui va permettre à la soupape de s’ouvrir pour que le vent puisse entrer dans le tuyau.
Une seconde console mobile, installée dans le chœur, financé grâce à une opération de mécénat, permet à l’organiste de jouer à proximité du public ou des autres musiciens lors des concerts.
La console de tribune est davantage réservée à une utilisation cultuelle et liturgique. Ces consoles sont dotées de nombreuses fonctions qui ont pour rôle d’assister l’organiste dans son travail ou son jeu :
- un combinateur permet de mémoriser tous les mélanges de jeux qui ont été préparés en amont du concert ;
- un « replay » permet à l’organiste de s’enregistrer et de faire rejouer l’orgue, il peut ainsi se placer à l’endroit où les auditeurs seront assis et mieux appréhender sa manière de jouer (registration, tempo, style musical, etc.).
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