L'aide du ministère de la culture en faveur des artistes plasticiens est une aide directe qui permet de de mener à bien un projet ou une recherche artistique et d'aménager un atelier. En 2026, la DRAC Grand Est accompagne ainsi 35 artistes.
Au-delà de ces chiffres, l'exemple de l'artiste Manon Harrois illustre concrètement la portée de ces dispositifs. Après avoir bénéficié de l'aide à l'installation d'atelier, cette artiste visuelle, qui vit et travaille à Troyes (Aube), a obtenu l’aide individuelle à la création de la DRAC Grand Est en 2021. La qualité artistique et la portée de son projet ont retenu, cette année là, l’attention de la commission d’experts réunie par la DRAC. Un complément exceptionnel lui est accordé, qui a contribué à lui ouvrir des rencontres à l'international, à Berlin, à Lisbonne, puis à Prague et à adapter son atelier à ses besoins.
Son témoignage permet de mesurer l'impact de ces aides sur le développement d'un projet artistique, ainsi que sur l'ancrage des artistes dans leur environnement, contribuant ainsi à la vitalité culturelle des territoires et à leur rayonnement.
Manon Harrois, une artiste visuelle lauréate de l'aide individuelle à la création
À quel moment de votre parcours avez-vous sollicité l'aide à la création ?
Manon Harrois. L’aide à la création, obtenue en 2021, est arrivée au bon moment. On peut même parler d’une convergence. Elle m’a permis de réaliser la pièce monumentale que vous avez devant vous, une "clepsydre", un outil de mesure du temps. Une œuvre qui occupe une place importante dans mon travail.
En effet, le temps de création est délicat à gérer pour un artiste, notamment financièrement. Il n’y a que deux manières d'avancer pour un artiste : soit on vend des œuvres, soit on bénéficie d’un soutien, à l’étape de la recherche, via la DRAC ou la Région par exemple.
Mais s’inscrire dans une demande de soutien est un exercice difficile. On doit anticiper, se projeter sur plusieurs années. Les périodes où rien ne rentre peuvent durer un an, parfois plus. Une exposition dans une galerie peut rencontrer un collectionneur très longtemps après la fin de l’accrochage.
Le travail d’atelier est soumis à une temporalité comparable : ce qui est en train de se jouer trouve son sens quelques mois ou quelques années plus tard, parfois jamais ; la création artistique est un investissement à haut risque. D’où l’importance cruciale des aides à la création. Solliciter une aide auprès de l’État ou d’une collectivité, c’est se soumettre à un examen sur dossier. On doit donner une direction, sachant que rien n’est gravé dans le marbre. À contrario c'est une bonne manière de se projeter dans l’avenir.
Une aide et une œuvre qui se croisent dans le temps, le hasard a-t-il quelque chose à voir avec cette temporalité ?
Manon Harrois. Cette œuvre, la "clepsydre" est une pièce suspendue, en latex et en bois, soumise au mouvement. Même si on l’observe avec étonnement, cette pièce aura disparu d’ici quelques années sous l’effet du temps, de la décomposition du matériau. Je travaille sur le vivant, pour moi un manifeste de la fragilité et de la finitude des choses.
Il y a des matériaux qui pendant longtemps ont résisté au marché de l’art ou à la collection, parce qu’ils pouvaient disparaître. Des œuvres comme les vanités, qui nous ramenaient à notre condition de mortels. Cette pièce signifie tout cela. Or elle a voyagé de Troyes à Berlin, puis à Prague, puis à Lisbonne.
Lorsque le galeriste berlinois Kai Erdmann a exposé cette œuvre en 2022, il l’a présentée aux collectionneurs comme une pièce qui résisterait au temps, au-delà de sa matérialité. C'était un geste fort. Cette pièce l'a conforté dans sa décision de s’engager avec moi dans une exposition personnelle et je collabore toujours avec lui actuellement. Cette même année, Benjamin Gonthier, directeur de la galerie Foco à Lisbonne, qui avait vu l'exposition à Prague, m’a contactée pour une exposition collective "motobody.zip" autour de la question du corps, là encore cette œuvre m’a ouvert des portes, au-delà des frontières.
Cette œuvre a été le fil conducteur d’une première rencontre qui en a amené d’autres. Peut-on parler de convergences ?
Manon Harrois. Une convergence, oui ! L’aide exceptionnelle attribuée par la DRAC Grand Est un peu avant ces expositions est venue couronner ce qui n’était avant que des possibles. Lorsque j’ai rencontré Claire Hannicq, artiste comme moi, au Centre Pompidou-Metz en 2023, autour d'une table ronde sur l’aide à la création, à l’invitation de la DRAC Grand Est, c’était un peu comme un retour d'expérience sur une décennie de travail. J’ai pris conscience que cette aide était arrivée après une dizaine d’années de relations avec différents partenaires, comme une reconnaissance. C’était un peu bouleversant parce qu’elle m’a permis de mesurer l'engagement de chacun et de manifester l’existence d’un véritable égrégore [esprit de groupe, note de la rédaction]. Il y a une fidélité avec mon territoire, qui est le lieu d'où je viens et où je reviens. L'histoire de mon implantation à Troyes part d'une exposition au Centre d’art Passage et du directeur, Éric Fournel, qui me parle alors d’un atelier de la ville qui se libère. Je n'ai jamais eu envie de m'installer ailleurs, et pourtant je travaille aussi ailleurs, et je pense qu’il faut absolument se lier ailleurs. Toutes ces rencontres engagent, car l'histoire s'écrit à plusieurs, avec la famille, avec les amis, avec des artistes de sa famille, avec des rencontres, des gens qui sont touchés et qui s'engagent personnellement à me soutenir.
Comme dans une correspondance avec des destinataires multiples. Il y a un artiste qui maintient le lien, qui développe un travail avec cette nourriture qui grandit, ces graines qui sont plantées entre chacun, dans le temps. Il y a du temps et il y a de la vie et il y a de l'attention. Et c'est finalement, étrangement, cette œuvre, cette clepsydre, cet outil de mesure des temps, réalisée au moment où je bénéficiais de l'aide à la création, qui a refait le cheminement. Elle a été relayée par toutes celles et ceux avec lesquels il y avait une relation de travail ou d'affection. Et elle a été montrée. Montée, remontée, là et là. Puis elle est revenue à Troyes, dans l’atelier.
Sans atelier, pas de clepsydre ? Ou sans clepsydre pas d’atelier tel que nous le voyons aujourd’hui ?
Manon Harrois. Qui sait ? Ce qui est sûr, c’est que ne pas avoir de lieu à soi est une précarité. Cela implique d’être en capacité de se déplacer avec sa production et son matériel, c’est comme cela que j’ai commencé à tout copier en latex, c’était une stratégie d’emprunter des formes et de partir avec. Originaire de Reims, je suis arrivée à Troyes, en 2014, à l’occasion d’une exposition au Centre d'art contemporain Passage. C’était ma première exposition dans un centre d’art, il y avait également Merhyl Levisse avec moi, C’était "le point Zéro" d’Hassan qu’on peut revoir au Frac Champagne Ardenne en ce moment.
Pendant trois ans, j’ai ensuite bénéficié d’un atelier mis à disposition par la ville de Troyes, les ateliers Ginkgo qui dépendent du Centre culturel La Maison du Boulanger. Ce premier soutien public m’a permis de me stabiliser. Comme beaucoup d’artistes qui sortent de l'école, je ne disposais pas d'espace de travail personnel, sachant que les conditions matérielles influent sur la dimension des œuvres et donc leur finalité. C’est là que les aides institutionnelles sont précieuses, même si elles n’éliminent pas le risque de précarité, toujours présent. Ainsi, à l'issue de ces trois années d’aide de la ville, il m’a fallu chercher un nouvel espace de travail. Une étape difficile mais j'ai eu la chance de rencontrer un particulier troyen, qui m'a soutenue en mettant à ma disposition l’espace dans lequel nous sommes. Sans certitude sur la durée du prêt du local j’ai pris le risque de l’aménager progressivement en échange du loyer. 6 ans plus tard, en 2024, j’ai pu l’acquérir. Accéder au crédit en tant qu’artiste, non salariée, sans possibilité de caution familiale…, ça n’a pas été facile. J’étais dans l’urgence. J’ai donc imaginé un atelier/ habitation. Il m’a fallu acquérir le savoir-faire, j'ai tout appris avec les artisans qui ont travaillé ici, le charpentier comme le plaquiste. Tant d’attention que ce lieu est devenu pour moi sculptural. Il est aujourd’hui pensé pour la pratique de l’art au quotidien. Pour finir, ce projet m’aura pris 7 ans.
Vous parlez de votre atelier au-delà de sa fonction première, la production et le stockage, des outils, des machines et des œuvres. A-t-il été pour vous un accélérateur de parcours ?
Manon Harrois. Lorsque j'ai reçu l'aide à l'installation d'atelier de la DRAC Grand Est, la structure du bâtiment était saine mais elle était à nu, sans isolation. L’aide m’a permis de rendre l’espace viable, avec des murs propres qui permettent d’accrocher les œuvres et une plate-forme de stockage.
La sculpture et les installations nécessitent des espaces modulables entre travail, prises de vue, exposition et également repos, au sens du repos des pièces. J’en laisse certaines en attente. Cette souche par exemple peut rester là longtemps, jusqu’à émerger au bon moment.
L'atelier est un espace où penser. Il y a quelques mois, j’ai reçu Luisa Espacial ici à Troyes, la directrice d’Air 351, une résidence à Cascaïs au Portugal où j’ai passé 6 mois, en 2024. Là où j’avais rencontré la Galerie Foco. Je l’ai emmenée voir le reliquaire du Trésor de la cathédrale de Troyes, que j'aime particulièrement.
On y voit une architecture construite pour préserver cette relique. L'atelier, pour moi c'est ça, c’est un peu un sanctuaire. La directrice a fait l'analogie elle-même en le découvrant. Elle m’a dit "Dans ton travail, il y a quelque chose que j’ai rarement vu chez d’autres artistes, l'atelier lui-même devient une œuvre, c'est un monde tout entier (...)". Oui, pour moi, l'atelier c’est un lieu de liberté, de protection ou de résistance, qu'on se fabrique.
Des aides directes du ministère en faveur des artistes plasticiens
Les aides individuelles à la création (AIC) et l'allocation d'installation d'atelier et d'achat de matériel(AIA) sont des aides du ministère de la Culture destinées aux artistes professionnels et aux auteurs d'œuvres graphiques et plastiques. Toutes les formes d’expression des arts visuels sont concernées : peinture, dessin, sculpture, installation, performance, photographie, vidéo, art numérique, graphisme, design, stylisme et mode.
L’aide à la création inclut la rémunération du travail artistique. Elle permet de mener à bien un projet ou une recherche artistique, sans aboutir nécessairement à la réalisation d'une œuvre. Elle soutient l’activité créatrice et les conditions de sa réalisation.
À côté de cette aide dédiée à la création,l'aide à l'installation d'atelier a vocation à faciliter les travaux d'aménagement des ateliers des artistes professionnels pour financer l'atelier de travail ou l'acquisition de matériel nécessaire à leur pratique.
L'attribution de ces deux aides repose sur différents critères évalués par une commission d’experts, qui tiennent compte de l'intérêt artistique du projet, des conditions de sa réalisation et de la démarche professionnelle du demandeur.
Découvrez les lauréats 2026 de l'aide à la création et à l'installation d'atelier dans le Grand Est
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