La fermeture de la Brasserie, annoncée pour fin 2025, alors que la demande de protection au titre des monuments historiques (inscription) était en cours d'instruction, a amené à replacer cette sollicitation dans ce nouveau contexte économique et social. La grande tour Heineken qui domine la commune de Schiltigheim étant l’un des symboles les plus marquants de la ville. Un vœu de classement avait également été émis pour la salle de brassage, de style art déco, l’une des plus belles conservée encore aujourd’hui en France.
Le 1er mars 2024, par arrêté du préfet de la région Grand Est, la Brasserie de LlEspérance était inscrite au titre des monuments historiques et le 13 avril 2026, par décision de la ministre de la Culture, le bâtiment de brassage était classé au titre des monuments historiques.
La protection au titre des monuments historiques
Les édifices sont soit inscrits, soit classés sur la liste des immeubles protégés en fonction de leur intérêt patrimonial.
L'inscription est décidée par le préfet de région, sur proposition de la Commission régionale du patrimoine et de l’architecture du Grand Est.
La décision de classement relève du ministre de la Culture, après avis de la Commission nationale du patrimoine et de l'architecture.
L'État, par ces mesures de protection, reconnaît la valeur patrimoniale et historique des monuments et participe, sous conditions, au financement des travaux d’entretien et de restauration nécessaires à leur bonne conservation, tout en assurant le contrôle scientifique et technique des travaux.
Schiltigheim (Bas-Rhin)
Ancienne Brasserie de L’Espérance (ex Heineken)
Date de construction : 1862-2010
Architectes : Maurice FALK (deuxième moitié du XIXe siècle - ?) pour l’ancienne maison de brasseur (puis foyer d’ouvrier et enfin service Innovations et achats) ; Emile WIDMANN (1874-1965) pour les bâtiments historiques encore sur site (brassage, traitement de l’eau et bâtiment administratif) ; Emile WIDMANN et Charles Edouard MEWES (1889-1968) et Théodore WAGNER (1842-1910) pour des agrandissements entre-deux-guerres ; Antoine UNSER pour les transformations entre 1940 et 1945 ; C. WACKENHEIM (?- ?) et Pierre GRUTTER (1940- ) pour les agrandissements et transformations à partir des années 1970.
Propriétaire : Groupe HEINEKEN
Inscription au titre des monuments historiques le 1er mars 2024 , en totalité : du hall d’entrée du château d’eau et son sous-sol avec le puits de forage en totalité, la mosaïque au sol de l’ancien hall d’entrée de l’ancien foyer des ouvriers, actuel bâtiment des services innovations et achats, le hall d’entrée de l’ancien bâtiment administratif y compris le vitrail, la fontaine de Faivre et la cage d’escalier jusqu’au premier niveau, la partie du sol de la parcelle avec ses caves, circonscrite au périmètre des anciennes caves Bergemer (cadastre parcelle 2 section 32) ; les façades et toitures de : l’ancien bâtiment du traitement de l’eau, le bâtiment des services innovation et achat, l’ancien foyer des ouvriers, actuel bâtiment des services innovations et achats (D), l’ancien bâtiment administratif, le château d’eau (dit tour), la clôture, incluant les deux portails d’Emile Widmann, située entre le brassage et l’ancien bâtiment du contrôle de l’eau, ainsi qu’entre l’ancien bâtiment du contrôle de l’eau et le bâtiment innovation et achat, le restaurant "La taverne des brasseurs", avec la pile de l’ancien portail.
Classement au titre des monuments historiques, le 13 avril 2026 : bâtiment de brassage de l'ancienne Brasserie de L'Espérance (Heineken).
XIXe siècle : Schiltigheim la "cité des brasseurs"
Depuis la fin du Moyen Age, Schiltigheim est connue pour sa bière artisanale. La commune en fait sa renommée au XIXe siècle. A partir des années 1860, près de la moitié des bières de Strasbourg sont fabriquées industriellement à Schiltigheim. Cette dernière qui n’était qu’un bourg agricole devient une petite ville de plus de 4 000 habitants en 1866. En 60 ans, du dernier quart du XIXe siècle jusqu’aux années 1930, sa population augmente de plus de 350% ! De nouveaux quartiers, de nouveaux commerces et des infrastructures conséquentes et modernes y sont installés ; la ligne de chemin de fer Paris-Strasbourg passe même jusque dans les brasseries. Celles-ci sont si nombreuses à Schiltigheim – au XIXe siècle, une brasserie alsacienne sur cinq est schilikoise – que la ville porte le bien nommé surnom de "cité des brasseurs".
La brasserie de L'Espérance à Schiltigheim
C’est à la troisième génération de maîtres-brasseurs Hatt, en 1746, que naît la brasserie de L’Espérance à Strasbourg. La famille Hatt va être à la tête d’une véritable "dynastie de métier" (N. Stoskopf). Transférée à Schiltigheim en 1862, la Brasserie de L’Espérance a connu un développement industriel sans précédent. Les Hatt qui ont acquis des terrains à Schiltigheim agrandissent leur brasserie et font creuser des caves-glacières. Ils y installent la première machine à vapeur. Ce sera la première à avoir été raccordée par le chemin de fer en 1869 pour le fret ferroviaire.
En 1931, René Hatt (1896-1985) commande un nouveau brassage à Emile Widmann (1874-1965), l’architecte attitré de L’Espérance. Sa salle de brassage historique est l’une des plus emblématiques des derniers sites brassicoles encore conservés, tout comme sa tour-réservoir rectangulaire de près de 65 mètres de haut.
Jusqu’à l’automne 2025, date du dernier brassin, la Brasserie de L'Espérance, sous le nom d'Heineken à partir de 1972, était la dernière des grandes brasseries schilikoises encore en activité. La grande tour Heineken donnait toute légitimité à son surnom de "cité des brasseurs".
Aujourd’hui, le site fait partie des sept brasseries du Grand Est protégées au titre des monuments historiques sur dix sites brassicoles du territoire national, et il est le deuxième bâtiment de brassage classé, comme celui de l’ancienne brasserie de Vézelise et de Saint-Nicolas à Saint-Nicolas-de-Port, en Meurthe-et-Moselle, l’actuel Musée français de la Brasserie (protection mixte : classement et inscription au titre des monuments historiques du 10 mai 1988).
Une quinzaine de bâtiments sur un site de 12 hectares au centre-ville
Sur plus de 12 hectares, au cœur de la commune de Schiltigheim, la brasserie a conservé plusieurs de ses bâtiments anciens – en majeure partie sur la rue Saint-Charles, et signés Emile Widmann (1874-1965). Pour autant, le site a été considérablement modifié pour répondre au besoin continuel de sa production automatisée au fil des décennies. Ainsi plusieurs démolitions, notamment un château d’eau de style art déco et des entrepôts ferroviaires, ont laissé la place à des extensions de hangars et d’aires de stockage sans valeur architecturale.
Le site accueille une quinzaine de bâtiments dont le plus ancien, un logement de brasseur, qui daterait du dernier quart du XIXe siècle.
Le brassage et sa salle de brassage réalisés par Emile Widmann en 1931 sont sans doute les bâtiments les plus intéressants des derniers sites brassicoles encore conservés en Alsace. Mosaïques, vitraux, cuves de cuivre rutilantes, mais aussi grandes baies, escaliers larges, mises à distance : décor et fonctionnalisme se conjuguent parfaitement avec un ingénieux système de reprise de cuve ancienne – les cuves en inox ayant été replacées dans les cuves anciennes en 1984.
Dans la continuité du brassage, conçu par Widmann également, un bâtiment dédié au traitement de l’eau. Il conserve un certain nombre d’installations anciennes et contemporaines.
Au centre du dispositif, le château d’eau (appelé également tour) est singulier, de plan rectangulaire, avec une gigantesque enseigne Heineken couronnant son dernier niveau à plus de 65 mètres de haut. À sa construction, un restaurant – détruit par un incendie plus tard – proposait des dégustations devant un panorama fascinant.
Parmi les autres constructions à citer, l’ancien bâtiment administratif à droite de l’entrée, côté est, également signé Widmann, qui permet d’appréhender tout ou partie du site, avec ses fenêtres en longueur en partie haute. Son hall d’entrée daté de 1954 est également d’intérêt : il conserve des mosaïques au sol et au plafond, ainsi qu’un vitrail qui peut être éclairé par l’arrière, rappelant le rachat de Fischer par le groupe.
La salle de brassage "art déco" : classée au titre des monuments historiques
L’emplacement retenu sur le site de la brasserie pour le brassage est celui de l’ancien poissage (opération pour isoler la bière du bois dans les tonneaux). Le bâtiment projeté par Widmann est parallèle à la rue. Sa façade sud sur rue présente une élévation à cinq niveaux couronnés d’une lucarne-attique avec un fronton façades nord et sud, percé de trois fenêtres et d’un oculus pour chacun d’entre eux. Chaque niveau est de sept travées. Le bâtiment est en béton armé enduit. Sa bichromie et ses baies parfaitement alignées et ordonnancées le rendent tout à fait singulier. Son toit est à quatre pans et sa toiture droite à deux croupes est couverte de tuiles alsaciennes biberschwanz (ou queue de castor). Sa façade nord présente un auvent et, dans son prolongement, un silo à drêches contemporain. Quant à la façade ouest, elle reprend le même ordonnancement que l’ensemble des façades du bâtiment. On note cependant des formes de cabochons dans le vitrage du premier niveau. Concernant la façade est, elle présente l’entrée principale du bâtiment avec un auvent de béton posé sur consoles, que complètent deux lanternes de style art déco. Un sas d’entrée sur lequel est indiqué le nom du bâtiment "salle de brassage" en lettres dorées, sur un fond couleur verte, associé aux bouteilles de la marque Heineken, accueille les maîtres-brasseurs.
Les plans détaillent le soin apporté à la technicité du bâtiment – des installations techniques sont conçues par Alfred Heim, ingénieur spécialisé dans l’aménagement des brasseries – comme au décor particulièrement étudié : mosaïques, vitraux, cuves de cuivre, mais aussi grandes baies, escalier axial avec garde-corps en fer forgé. Art déco et fonctionnalisme se conjuguent harmonieusement.
Sur les sept cuves en cuivre réalisées en 1930 deux sont remplacées en 1954. Puis, en 1983, une installation importante permet la poursuite de la production de bière dans cette salle historique avec l’adaptation des cuves anciennes à des cuves en inox semi-enterrées. Malgré ce nouvel outil de production, l’ensemble de la robinetterie en cuivre et laiton, les commandes, les colonnes d’alimentation à évents et les thermomètres ont tous été conservés.
Les vitraux, non signés, présentent tous des motifs géométriques avec des frises d’orge sur l’ensemble de la salle. Les trois verrières sur la mezzanine, façade ouest, présentent, en plus, des vitraux historiés : l’ancre, en référence à la première bière fabriquée par les Hatt à Strasbourg pour les bateliers ; le houblon associé au blason de la ville de Schiltigheim ; et les outils du brasseur.
Quant aux étages, ils reçoivent des installations de stockage. Ils sont modernisés en 1987 et en 1989, en adaptant au mieux l’existant.
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