Avant de dessiner, elles observent. Avant de construire, elles écoutent. Mais certaines choisissent aussi d’écrire, d’enseigner, de documenter ou de défendre une cause. Des pionnières aux nouvelles générations, les personnalités réunies dans Elles enquêtent ne suivent pas toutes le même chemin. Leurs parcours révèlent la diversité des manières de contribuer à l’architecture, à travers les idées, les connaissances et les engagements autant que par les projets et les bâtiments. Et parfois, pour faire évoluer une profession, il faut commencer par bousculer ses habitudes.
Construire, transformer, enquêter
Trois livres. Trois verbes. Une même certitude. Après Elles construisent en 2024 et Elles transforment en 2025, Elles enquêtent referme la série Portraits d’architectes franciliennes. Au total, quarante-huit parcours composent ce triptyque consacré aux femmes qui ont marqué la profession ou œuvrent à son évolution. L’ambition n’a pas changé depuis le premier tome. Il s’agit de sortir de l’ombre des figures longtemps oubliées des récits de l’architecture, et de montrer celles qui la font avancer aujourd’hui.
Avec ce troisième volume, la série s’intéresse à celles qui contribuent à l’évolution de l’architecture par la recherche, la réflexion et la transmission des savoirs. Après l’acte de bâtir et la transformation de l’existant, rencontre avec celles qui produisent des connaissances, transmettent leur expérience, questionnent les pratiques professionnelles ou associent les habitants aux décisions qui concernent leur cadre de vie. Leurs travaux influencent les projets, les enseignements et les choix qui façonnent les territoires.
Trois partenaires engagés portent le projet. La DRAC Île-de-France, labellisée Égalité Diversité par l’AFNOR, en fait un levier de sa politique en faveur de l’égalité. La Maison de l’architecture Île-de-France explore depuis plusieurs années les questions de genre dans la profession. L’association MéMO, Mouvement pour l’équité dans la maîtrise d’œuvre, agit pour que les femmes occupent toute leur place dans les métiers de la conception. Le livre traverse plusieurs générations et fait dialoguer des expériences très différentes. Des logements sociaux de Renée Gailhoustet aux enquêtes urbaines de Marie-Hélène Bacqué, des écrits de Françoise Fromonot aux recherches de Véronique Biau, les parcours révèlent combien la réflexion nourrit l’action. À travers eux se dessine aussi une histoire de la reconnaissance professionnelle, de ses obstacles et des voies empruntées pour les dépasser.
Aux Récollets, le dernier chapitre d’une aventure éditoriale
Le vendredi 16 octobre 2026, la chapelle des Récollets, à Paris (10e), a accueilli la présentation de "Elles enquêtent" (Éditions Maison de l’architecture Ile-de-France) troisième et dernier volume d’une série consacrée aux femmes architectes franciliennes. À l’occasion des 11es Journées nationales de l’architecture, ce sont bien davantage que seize nouveaux portraits qui ont été présentés. Derrière les pages, des femmes, des vies, des engagements. Des voix longtemps absentes des récits de l’architecture, mais aussi des personnalités qui, aujourd’hui, en renouvellent les pratiques et les idées.
La rencontre s’est ouverte sur les interventions d’Anne Labroille, architecte urbaniste, enseignante en urbanisme, vice-présidente de la Maison de l’architecture Île-de-France et cofondatrice de MéMO, de Caroline Bray, directrice régionale aux droits des femmes et à l’égalité d’Île-de-France, et d’Edward de Lumley, directeur régional des affaires culturelles d’Île-de-France. Puis la parole a circulé entre Anne Labroille et la journaliste Claire Gausse, également autrice du portrait de l’architecte Soraya Baït dans ce troisième volume. Leur entretien a accompagné l’aboutissement d’un projet engagé deux ans plus tôt. D’un volume à l’autre, ce travail collectif a peu à peu composé une autre histoire de l’architecture francilienne. Une histoire qui ne s’écrit pas seulement avec des bâtiments, mais aussi avec celles qui les imaginent, les étudient, les habitent et interrogent leur devenir.
La soirée a également accueilli, dans le cadre du Festival Close-Up, la projection du documentaire Out of the Picture (2025) d’An. Ash Smolar. Le film examine la place accordée aux femmes dans les récits de l’histoire de l’architecture. La séance s’est poursuivie par un échange avec le public, en présence de la réalisatrice et de Stéphanie Bouysse-Mesnage, animé par Stéphanie Dadour, architecte et enseignante-chercheuse.
Seize portraits, seize façons de faire architecture
De Renée Gailhoustet, née en 1929, à Rachel Rouzaud, née en 1997, près de sept décennies d’histoire de l’architecture se dessinent à travers les parcours réunis dans Elles enquêtent. Leurs pratiques empruntent des voies multiples. Certaines conçoivent des bâtiments, d’autres étudient les transformations sociales de la ville, enseignent, écrivent, défendent le patrimoine ou expérimentent des formes collectives de travail. Ces trajectoires disent aussi combien le métier d’architecte s’est diversifié.
Le livre rend hommage aux figures historiques, sans négliger les expériences les plus récentes. Il présente également deux associations, La Facto et FAIRE AVEC, qui placent le travail collectif, l’enquête et la participation des habitants au cœur de leur démarche.
Renée Gailhoustet (1929-2023)
À Ivry-sur-Seine (94) et à Aubervilliers (93), elle renouvelle le logement social en imaginant des appartements aux configurations variées, prolongés par des espaces extérieurs. Une architecture qui accorde autant d’importance à la vie des habitants qu’à celle du quartier.
- 1964 – Création de son agence et projet de la tour Raspail à Ivry-sur-Seine
- 1969-1971 – Architecte en chef de la ville d’Ivry-sur-Seine
- 1975 – Projet du quartier de la Maladrerie à Aubervilliers
- 2022 – Prix d’honneur du Grand Prix national d’architecture pour l’ensemble de sa carrière
Édith Girard (1949-2014)
De Stains (93) au quai de la Loire à Paris 19e, elle travaille les relations entre le logement, les espaces partagés et la rue. Architecte et enseignante, elle fait également de la conception elle-même un objet de recherche.
- 1974 – Diplômée de l’unité pédagogique 8, devenue l’ENSA Paris-Belleville
- 1975-1991 – Réalisation de l’îlot Carnot à Stains
- 1976-2005 – Enseignante à l’ENSA Paris-Belleville
- 1985 – Prix de l’Équerre d’argent pour les logements du quai de la Loire à Paris
Marie-Hélène Bacqué (née en 1957)
Spécialiste des quartiers populaires et des inégalités urbaines, elle développe une recherche qui associe les habitants à la production des connaissances. Leurs expériences deviennent une ressource pour comprendre les transformations de la ville.
- 1982 – Diplômée de l’ENSA Paris-La Villette
- 1994 – Doctorat en études urbaines à l’EHESS
- 1997 – Publication avec Sylvie Fol de l’ouvrage Le Devenir des banlieues rouges
- Depuis 2009 – Professeure en études urbaines à l’université Paris-Nanterre
- 2017-2021 – Participation à la recherche collaborative Pop-Part avec des jeunes des quartiers populaires
Françoise Fromonot (née en 1958)
Elle fait de la critique architecturale un travail d’investigation. Ses enquêtes sur le réaménagement des Halles, à Paris, examinent les décisions, les intérêts et les discours qui accompagnent les grands projets urbains.
- 1995 – Publication d’une monographie consacrée à Glenn Murcutt
- 2005 – Publication de La Campagne des Halles, première de ses enquêtes critiques sur le réaménagement du quartier parisien
- 2007 – Cofondation de la revue Criticat
- 2025 – Publication de The House of Doctor Koolhaas
Véronique Biau (née en 1959)
Qui devient un architecte reconnu, et pourquoi ? Ses recherches éclairent les mécanismes de la notoriété professionnelle, mais aussi les relations entre les différents acteurs qui participent à la conception des bâtiments et des villes.
- 1985 – Diplôme d’architecte DPLG (Diplômé Par Le Gouvernement) et maîtrise en urbanisme
- 1989-2017 – Chercheuse au Centre de recherche sur l’habitat, qu’elle dirige à partir de 2008
- 2000 – Doctorat en sociologie à l’EHESS (École des hautes études en sciences sociales)
- Depuis 2021 – Codirectrice du Laboratoire Espaces Travail, devenu Laboratoire Espaces Transformations
- 2021 – Nomination à l’Observatoire de l’économie de l’architecture
Soraya Baït (née en 1972)
Elle étudie les bâtiments existants pour comprendre leurs désordres et envisager leur transformation. Ses recherches sur les relations entre la maison et le jardin prolongent cette attention à l’habitat quotidien et aux conditions écologiques des territoires.
- 1994 – Diplômée de l’École nationale supérieure d’architecture et d’urbanisme de Blida, en Algérie
- 2004 – Diplômée de l’ENSA Paris-La Défense
- 2016 – Fondation de l’atelier InSitUrb, consacré notamment à la réhabilitation
- 2023 – Soutenance d’une thèse consacrée aux relations entre maison, jardin et copropriété
- 2024 – Cofondation d’AMBRE, structure coopérative de recherche-action sur les territoires
Sophie Delhay (née en 1974)
Elle repense l’organisation intérieure des logements pour laisser aux habitants une plus grande liberté d’usage. Ses projets expérimentent des plans qui peuvent accueillir différentes manières de vivre, sans imposer une fonction à chaque pièce.
- 1999 – Diplômée de l’École nationale supérieure d’architecture et de paysage de Lille
- 2004 – Cofondation de la coopérative Boskop
- 2010 – Création de l’agence Sophie Delhay
- 2019 – Réalisation de logements à Dijon, récompensée par le prix de l’Équerre d’argent dans la catégorie habitat
- 2025 – Directrice de la pédagogie de l’EPFL, École polytechnique fédérale de Lausanne en Suisse
Laëtitia Grigy (née en 1974)
Au CAUE du Val-de-Marne (Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement) qu’elle dirige pendant près de dix ans, elle fait du conseil, de la concertation et de la sensibilisation des moyens d’accompagner les projets architecturaux et urbains. Une pratique fondée sur la connaissance des lieux et le dialogue avec leurs habitants.
- 2002 – Diplômée de l’ENSA Toulouse
- 2016-2025 – Directrice du CAUE du Val-de-Marne
- 2026 – Reçue au concours d’architecte et urbaniste de l’État
Sophie Thollot (née en 1974)
À la direction du CAUE des Hauts-de-Seine, elle développe des outils pour mieux connaître et faire découvrir l’architecture du département. L’Atlas 92, consacré aux logements collectifs construits entre 1945 et 2000, illustre ce travail de recherche et de transmission.
- 2000 – Diplômée de l’ENSA Saint-Étienne
- 2001 – Entrée au CAUE des Hauts-de-Seine
- 2021 – Direction du CAUE des Hauts-de-Seine
- 2026 – Publication de l’Atlas 92, consacré aux logements collectifs construits dans le département entre 1945 et 2000
Christine Leconte (née en 1978)
Ancienne présidente du Conseil national de l’Ordre des architectes, elle défend une évolution des pratiques face aux défis écologiques. À la tête de l’ENSA Paris-Belleville, elle poursuit cet engagement dans la formation des futurs professionnels.
- 2007 – Diplômée de l’ENSA Versailles
- 2021-2024 – Présidente du Conseil national de l’Ordre des architectes
- Depuis 2024 – Directrice de l’ENSA Paris-Belleville
Stéphanie Dadour (née en 1980)
Ses recherches croisent architecture, sciences sociales et études féministes. Enseignante et architecte, elle interroge notamment la place du genre dans la conception des espaces et associe l’enquête de terrain à ses projets.
- 2013 – Doctorat en architecture
- 2015 – Début de son activité de maîtresse de conférences dans les écoles nationales supérieures d’architecture
- 2018 – Cofondation de Dadour de Pous Architecture
- 2020 – Enseignement à l’ENSA Paris-Malaquais
- 2026 – Habilitation à diriger des recherches
Léa Hobson (née en 1987)
Architecte, autrice et militante, elle enquête sur les conséquences environnementales de l’industrie du béton. Elle met également ses compétences professionnelles au service de collectifs engagés dans la défense des territoires.
- 2011 – Diplômée de l’ENSA Paris-Belleville
- 2013 – Formation complémentaire en scénographie à Londres
- 2016 – Intégration de l’agence Encore Heureux Architectes
- 2025 – Publication de Désarmer le béton. Ré-habiter la terre
La Facto (association fondée en 2015)
À Montreuil, l’expérience de Récolte Urbaine illustre sa manière de travailler. L’association accompagne l’autoconstruction de lieux collectifs, où les participants prennent part aux choix comme à la réalisation des aménagements.
- 2015 – Fondation de l’association
- 2017-2020 – Première opération d’autoconstruction accompagnée
- 2018 – Création de la "Base de Vie", outil itinérant
- 2023 – Publication de « Pour une architecture des communs. Autoconstruction et espaces collectifs »
Meriem Chabani (née en 1989)
Avec New South, elle place l’enquête et la concertation au début du projet architectural. Son travail prend en compte les inégalités sociales, les héritages coloniaux et les usages des espaces, notamment par les femmes.
- 2013 – Diplômée de l’ENSA Paris-Malaquais
- 2015 – Création du collectif New South
- 2020 – New South figure parmi les lauréats du programme Europe 40under40
- 2022 – Livraison d’un centre culturel en Birmanie
- 2025 – Enseignante invitée à la Harvard Graduate School of Design
FAIRE AVEC (association fondée en 2017)
Au Palais de la Femme, à Paris, le collectif mène une enquête auprès des résidents et des salariés avant d’engager la transformation des espaces. Les besoins recueillis orientent les aménagements, dont la création d’une salle de pause pour le personnel.
- 2017 – Fondation de l’association
- 2018 – Prix Vision de la Fondation Cognacq-Jay
- 2022 – Lancement de l’enquête préalable à la restructuration du Palais de la Femme, à Paris
- 2023 – Aménagement d’une salle de pause pour les salariés, première réalisation issue de cette démarche
Rachel Rouzaud (née en 1997)
Architecte et artiste, elle organise des ateliers de fabrication collective de tapis qui deviennent des occasions de discuter des lieux de vie et de la ville. Elle associe ainsi pratique textile, recherche et participation des habitants.
- 2022 – Diplômée de l’ENSA Versailles
- 2023 – Lauréate de l’appel à projets "FAIRE"
- 2024 – Participation à l’exposition "Changemakers : l’art qui inspire l’action" au Parlement européen, à Bruxelles et Strasbourg
- 2025 – Prix Charles Abella avec Bernadetta Budzik
- 2026 – Résidence dans le cadre du programme "Création en cours"
Faire place au matrimoine
Le matrimoine architectural rassemble les œuvres, les savoir-faire et les apports des femmes à l’architecture. Longtemps passés sous silence, ils ont souvent été tenus à l’écart du patrimoine reconnu. Avec Elles enquêtent, cette mémoire gagne une dimension essentielle. L’histoire de l’architecture ne s’écrit pas seulement à travers les bâtiments et leurs auteurs. Elle se construit aussi dans les écoles, les laboratoires, les publications, les associations et les débats qui accompagnent l’évolution de la profession. En mettant ces parcours en lumière, Elles enquêtent offre des modèles aux étudiantes et aux jeunes architectes. L’ouvrage invite aussi chacune et chacun à repenser la place des femmes dans la fabrique de la ville.
Avec ses trois volumes et ses quarante-huit portraits, la série s’achève, mais les questions qu’elle soulève demeurent. Qui décide de ce qui mérite d’être construit, conservé, étudié ou transmis ? Qui écrit l’histoire de l’architecture ? Et quelle place accorde-t-on à celles qui contribuent à la faire ? Elles enquêtent rappelle que l’architecture se dessine aussi par les idées qu’elle fait naître et les certitudes qu’elle ose remettre en question.
Les tomes précédents
- Elles construisent, 2024
- Elles transforment, 2025
Les portraits de ces deux premiers tomes sont également disponibles en vidéo sur la chaîne YouTube de la DRAC Île-de-France.
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