Préserver ce qui menace de disparaître, conserver l'image de ce qui change. Partout, le même geste se répète, regarder ce qui reste avant qu'il ne s'efface, parfois le photographier pour n'en rien perdre. D'un côté, des monuments que le temps ou le climat mettent à l'épreuve. La pierre qui vacille, une façade disparue depuis l'après-guerre, une fresque que l'humidité gagne. De l'autre, l'œil qui capte. La photographie, qui témoigne depuis deux siècles et révèle les mutations des lieux et des objets. Un document ancien éclaire une restauration, l'objectif saisit les étapes d'un chantier. Certains procédés devenus rares constituent eux-mêmes un patrimoine à transmettre. Cette année, les Journées européennes du patrimoine font dialoguer en Île-de-France chantiers de restauration et fonds photographiques. Une histoire commune se dessine, celle d'un patrimoine qui traverse le temps et que l'image éclaire et prolonge.
Quand restaurer fait renaître des lieux et des décors
Une tour, quelques vestiges, rien de plus. Du château de Montagu, à Marcoussis, dans l'Essonne, il ne reste que cela. Bâtie au XVe siècle, la forteresse tombe à l'abandon après la Révolution, puis se voit démontée pierre par pierre au XIXe siècle. Depuis 2022, la tour Henri IV fait l'objet d'un chantier suivi par la DRAC Île-de-France. Aucune reconstitution n'est prévue. Ce qui subsiste suffit à raconter ce qui a traversé les siècles.
L'humidité ne fait pas de bruit. Elle s'insinue peu à peu dans les peintures que Jean Cocteau réalise en 1959 dans la chapelle Saint-Blaise-des-Simples, à Milly-la-Forêt. Avant de sauver le décor, il faut d'abord traiter le bâtiment. Une intervention sur le clos-couvert, une étude climatique. Plantes médicinales, lignes et couleurs, jusqu'à ce chat que des générations d'enfants de Milly ont vu grandir sur le mur, la signature du peintre nichée entre ses pattes. Restaurer, parfois, fait aussi réapparaître ce que le temps a effacé. À la gare de Lyon, des milliers de voyageurs passent chaque jour devant la façade conçue par Marius Toudoire pour l'Exposition universelle de 1900. Les archives guident la restitution des crêtes en zinc et du blason monumental, disparus depuis la fin des années 1940. Le chantier s'achèvera mi-2027.
Restaurer peut aussi rendre un lieu à sa vocation. Au Studio Raspail, la vie artistique reprend après une campagne de travaux accompagnée par la DRAC Île-de-France. Installé dans un immeuble Art déco construit en 1934 par Bruno Elkouken pour Helena Rubinstein, le théâtre retrouve son architecture et sa création. Au château d'Écouen, des ornements de toiture, longtemps invisibles depuis le sol, livrent enfin leurs figures, après trois années d'intervention. Un théâtre antique gallo-romain renaît à Châteaubleau, cent soixante-quinze ans après sa découverte par un instituteur et ses élèves. En forêt de Fontainebleau, à Achères-la-Forêt, le Village d'art préludien de Chomo, artiste-ermite né Roger Chomeaux, rouvre ses constructions de plâtre et de bois mort.
Quand la photographie veille sur le patrimoine
Lorsque l'intervention s'achève, il reste une autre façon de retenir ce qui change. Photographier. La DRAC Île-de-France documente ainsi certains chantiers sur les monuments dont elle a la charge, les vitraux de la basilique de Saint-Denis, la tour noire de la cathédrale de Meaux, les façades de la cathédrale Saint-Louis de Versailles.
Ce même geste prend, à Notre-Dame de Paris, une ampleur particulière. Depuis 2021, la restauration des objets mobiliers est accompagnée d'un suivi photographique qui documente les métiers et les étapes d'un chantier hors norme. À mesure que les œuvres regagnent la cathédrale, les clichés en gardent la mémoire. Ici, l'appareil se fait outil. Il accompagne le chantier, puis s'efface devant l'œuvre restaurée. Le chantier s'achève. La photographie demeure.
La photographie, deux siècles de regard
Depuis deux siècles, techniques et usages ne cessent de se réinventer, des premières expérimentations aux images générées par intelligence artificielle. Négatifs, tirages, autochromes se comptent par millions. Derrière les murs du fort de Saint-Cyr, à Montigny-le-Bretonneux, la Médiathèque du patrimoine et de la photographie conserve les collections de l'État constituées dès 1851.
Ailleurs, les procédés retrouvent leur matière ou interrogent leur avenir. Lumière, chimie, attente. Une boîte afghane réunit, dans une chambre noire portative, l'appareil de prise de vue et le laboratoire, à Issy-les-Moulineaux. Photographié ou fabriqué, comment distinguer l'un de l'autre ? Un atelier de Gif-sur-Yvette confronte prise de vue et génération par intelligence artificielle et pose la question sans détour. "Voir l'invisible" conduit jusqu'à la microscopie, là où l'œil seul ne suffit plus, à l'Institut Pasteur. Le son, la lumière, les archives projetées. Les casemates de La Roche-Guyon font resurgir 1944, l'année de l'Occupation.
Non loin de là, le Vexin retrouve la lumière qui hante encore les toiles de Bonnard. Avant d'être peint, l'artiste fut lui-même photographe. Au Kodak de poche, il saisit Marthe dans le bain, le jardin, la pénombre tiède d'une fenêtre, des instantanés volés qui deviennent matière de peinture. Cette fois, c'est la caméra qui se penche sur eux.
À l'église troglodytique de l'Annonciation, à Haute-Isle, l'exposition "Dans les coulisses de Bonnard, Pierre et Marthe - Quand le Vexin retrouve l'atmosphère des peintres impressionnistes" dévoile les clichés pris sur le tournage du film de Martin Provost, à Haute-Isle, La Roche-Guyon et Vétheuil, villages qui inspirèrent jadis Monet. La photographie referme ici la boucle, entre un peintre qui photographie sa compagne et un film qui, un siècle plus tard, se laisse à son tour photographier.
De l'image fixe à l'image animée, un siècle de cinéma argentique se raconte dans les anciens laboratoires Éclair, à Épinay-sur-Seine, que L'Abominable, laboratoire cinématographique associatif fondé en 1996 dans ces mêmes murs, prolonge aujourd'hui. La Cité du Cinéma choisit les Journées pour sa grande inauguration, à Saint-Denis. Visites, expositions et projections y côtoient danse, musique et théâtre immersif. C'est peut-être à Provins que les deux fils de cette édition se rejoignent le mieux. Un festival de photographie y investit plusieurs monuments, dont l'église Sainte-Croix récemment restaurée. Le patrimoine regarde la photographie. La photographie regarde le patrimoine. Ici, tout se resserre autour d'un seul photographe. À Boulogne-Billancourt, le Studio Franck-Horvat se découvre librement ou lors de visites conduites par sa fille.
Le 18 septembre 2026, en ouverture des Journées européennes du patrimoine, la nouvelle édition du Guide des "Maisons des Illustres en Île-de-France", réalisée avec la DRAC Île-de-France et publiée par les Éditions du patrimoine, est présenté au Studio Frank-Horvat à l'occasion du dévoilement de la plaque "Maisons des Illustres", apposée sur ce lieu récemment labellisé. Ce rendez-vous symbolique s'inscrit dans le cadre de l'édition 2026, placée sous le signe du patrimoine de la photographie.
Le patrimoine culturel immatériel, un patrimoine vivant
Certains patrimoines tiennent tout entiers dans un geste, un savoir-faire, qui ne survit que transmis de mains en mains.
À Meudon (Hauts-de-Seine), l'héliogravure associe photographie, encre, gélatine photosensible et travail du cuivre. Dans l'atelier de Fanny Boucher, un procédé rare, inscrit à l'Inventaire national du patrimoine culturel immatériel (PCI), continue de vivre entre ses mains.
Ailleurs, ce sont les arbres qui gardent la trace du geste répété. Aux Murs à pêches de Montreuil comme au Potager du Roi, à Versailles, l'art de l'espalier façonne, année après année, des formes que des mains se relaient. À Paris, les toits en zinc racontent d'autres métiers, tandis que les boîtes vert wagon des bouquinistes prolongent sur les quais un paysage devenu familier. À Soisy-sur-École, le verre naît du feu et du souffle. Aux Pavillons de Bercy, manèges et décors maintiennent vivante la culture foraine. À Ermont, le tir Beursault n'existe, lui aussi, que parce que des femmes et des hommes continuent de le pratiquer.
Arbres palissés, verre, zinc, livres, fête foraine ou archerie appartiennent à des univers très différents. Tous dépendent pourtant de celles et ceux qui continuent de les transmettre. Sans eux, le geste s'éteint.
La transmission commence dès l'école. Le vendredi 18 septembre, "Levez les yeux !", opération portée par le ministère de la Culture et le ministère de l'Éducation nationale, invite les scolaires à lire autrement les lieux qu'ils côtoient chaque jour et à comprendre ce qui se cache derrière ce qu'ils voient.
La visite devient enquête au service archéologie du Val-de-Marne, à Villejuif, où les élèves suivent le travail des archéologues, de la fouille à la conservation-restauration, en passant par la photogrammétrie. Un fragment devient un indice, la photographie lui rend son contexte. La tour Eiffel accueille elle aussi les scolaires, une rencontre avec les équipes qui veillent au quotidien sur la grande dame de fer, âgée de cent trente-sept ans, avant de rejoindre le deuxième étage par les escaliers. Le monument le plus photographié au monde se découvre aussi de l'intérieur. Plus de neuf siècles d’histoire. Les Grands Moulins de Corbeil-Essonnes en gardent la mémoire, témoins d’un patrimoine industriel majeur. La partie la plus ancienne du site ne produit plus depuis 2018, mais ses métiers, le rôle du fleuve et l’histoire de la ville se racontent toujours. Une médiatrice culturelle en déroule le fil avec les groupes scolaires.
Le vendredi appartient aux élèves. Dès le lendemain, toute l'Île-de-France ouvre ses portes.
Le patrimoine à la rencontre des plus jeunes
Le patrimoine se découvre alors par les sens autant que par le regard. Aux Archives nationales, à Pierrefitte-sur-Seine, plans et documents anciens deviennent la matière d'une carte postale à composer, l'archive s'anime dès qu'une main s'en saisit.
À Coupvray, la maison natale de Louis Braille fait entendre une photographie avant de la montrer, et interroge l'accès à l'image pour les personnes aveugles et malvoyantes. Au domaine de Grosbois, c'est tout le corps qui explore. Forêt, apiculture, grimpe d'arbre et prise de vue entraînent les familles au cœur des espaces boisés. Au musée d'art et d'histoire de Meudon, enfin, la main revient au dessin et à la peinture. Un atelier initie les plus jeunes à ces techniques.
Des portes rarement ouvertes
Il reste enfin les lieux où l'on entre rarement. Sous la place Stravinsky, l'Ircam ouvre ses espaces souterrains, où architecture et création sonore se rencontrent loin de la rue. Deux siècles se font face à la Fondation Jérôme Seydoux-Pathé, une façade sculptée au XIXe siècle par Auguste Rodin abrite la coque de verre conçue par Renzo Piano. Il faut lever les yeux dans le clocher de l'église Saint-Laurent, à Beaumont-sur-Oise. Sculptures animalières de la Renaissance et graffitis accumulés pendant cinq siècles gardent la mémoire de ceux qui sont passés là.
Et puis il y a la forêt. Dans le parc du Hangar Y, au cœur du domaine national de Meudon dessiné par Le Nôtre, Olivia Gay fait entendre au violoncelle et au piano "Le silence de la forêt". Une graine d'épicéa devient arbre, puis instrument. La forêt, fragile et menacée, trouve ici un écho.
Pierre restaurée, photographie conservée, arbre taillé, archive regardée, musique entendue. Le patrimoine change de matière et de forme, sans jamais cesser d'être le même geste, celui de préserver ce qui reste et de faire vivre ce qui se transmet. Cette mémoire vit dans les monuments sauvés comme dans les savoir-faire répétés, dans le souffle du verrier, dans la voix d'un chant, dans un regard porté sur une image ancienne. Elle continue de s'écrire, à la lumière des 19 et 20 septembre.
Découvrez le programme francilien des Journées européennes du patrimoine
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