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Alerter et prévenir : des politiques culturelles pour favoriser l’indépendance d’esprit

Le deuxième module de la Session 26-27 du CHEC, intitulée «Culture et Conflits», a abordé les guerres de l’information et l’évolution profonde des usages des technologies, ainsi que nos moyens d’action pour cultiver notre esprit critique. Revue des différentes interventions.

Publié le 20 octobre 2026

  • Actualité
Dans un studio d'enregistrement à Radio France
@Carole Pujol

A l’heure des logiques algorithmiques de recommandation sur les réseaux sociaux, de l’avènement des intelligences artificielles génératives et des campagnes de propagande numérique qui déstabilisent les sociétés, le contrôle des récits et la diffusion de l’information deviennent un enjeu stratégique crucial dans les conflits hybrides contemporains. Comment donner dans ce contexte toute sa priorité à l’enjeu de formation à l’esprit critique et aux médias, dont l’institution ne peut revendiquer le monopole ? Comment, en coordination avec nos partenaires de l’espace européen, reprendre prise sur la régulation des plateformes de contenu ? Tels étaient les questionnements qui ont guidé la programmation de ce deuxième module de la Session 26-27 du CHEC intitulée « Culture et Conflits ». 

Représentations et imaginaires

Les enjeux de représentation et d’imaginaire ont été au cœur de cette journée.

Claude Farge au Forum des Images
@Alix Vermeulen

Claude Farge, directeur du Forum des images a montré comment l’établissement a dû repenser son rôle et se réinventer avec l’arrivée des plateformes de streaming, pour devenir, encore plus qu’un lieu de mise à disposition des ressources, un acteur d’éducation aux images, grâce notamment à TUMO, école de création numérique pour les 12-18 ans qui permet aux élèves d’étudier le cinéma, l’animation, le design ou encore les jeux vidéo. Le Forum se distingue par sa pédagogie innovante, par sa volonté de s’adresser à des publics issus de quartiers populaires et aux filles et par sa dimension citoyenne. A travers ses quatre missions - voir, comprendre, faire et agir - le Forum des Images invite à passer d’un rapport de consommation du numérique à l’émancipation par la création.

Alexandre Hallier (à gauche) et Anne Poiret (à droite) au Forum des Images
@Alix Vermeulen

Que souhaite-t-on montrer quand on filme la guerre ? Concernant les représentations des conflits au cinéma, Alexandre Hallier, fondateur et gérant de la Générale de Production et auditeur du CHEC, a insisté sur le pouvoir qu’a le documentaire de donner du temps pour mieux comprendre un évènement et ses ambiguïtés. La relation entre réel et fiction relève d’ailleurs davantage de la complémentarité que de l’opposition. S’il s’appuie sur des faits réels, le « documentaire de création » est le fruit d’une mise en scène et d’un point de vue personnel. Anne Poiret, journaliste, réalisatrice et fondatrice d’After War, s’intéresse quant à elle aux situations d’après-guerre. Si filmer les conflits en cours est primordial, documenter la dévastation après la guerre, la question du désarmement des combattants ou encore le risque de rebasculer dans le conflit est crucial pour permettre aux citoyens de nos démocraties de mieux comprendre la guerre.

Olivier Mauco au Forum des Images
@Alix Vermeulen

Le cinéma n’est pas le seul médium qui façonne nos imaginaires politiques. Olivier Mauco, créateur de jeux vidéo et chercheur en sciences politiques, enseignant en économie du jeu vidéo et Fondateur de l’Observatoire Européen des Jeux Vidéo, a montré comment le jeu vidéo se retrouve aujourd’hui au cœur d’une véritable bataille culturelle : entre l’utilisation de références du jeu vidéo dans la communication officielle de Donald Trump et le recrutement de gamers dans les armées en passant par l’émergence de nouveaux concurrents chinois ou saoudiens sur le marché, le jeu vidéo est investi massivement par le politique et devient même un enjeu géopolitique majeur.

Nathalie Bazoche au Forum des Images
@Alix Vermeulen

L’art visuel contemporain, par sa capacité à la fois poétique et critique, travaille bien sûr également ces enjeux de représentation. Ainsi, la Fondation EDF a décidé d’orienter sa programmation autour de l’art contemporain, du patrimoine, de l’architecture, des paysages et, Nathalie Bazoche, responsable de son développement culturel a montrée comment depuis 2019, les expositions proposées ont pour vocation d’interroger la façon dont les technologies transforment nos sociétés.

Cette première journée s’est achevée au Théâtre Public de Montreuil où les auditeurs ont pu rencontrer Pauline Bayle, directrice et metteuse en scène du spectacle Mahabharata, une histoire de la violence, auquel ils ont ensuite assisté.

Guerres de l'information

Charles-Emmanuel Bon à Radio France
@Alix Vermeulen

La deuxième journée s’est déroulée à la Maison de la Radio et de la musique, où les auditeurs ont pu rencontrer nombre de ses hauts responsables : Charles-Emmanuel Bon, secrétaire général, Agnès Vahramian, directrice de France Info, Michel Orier, directeur de la musique et de la création et Laurent Frisch, directeur du numérique.

Florence Philbert à Radio France
@Alix Vermeulen

Florence Philbert, directrice générale des médias et des industries culturelles au ministère de la Culture, a décrit l’évolution des usages des technologies pour accéder à l’information, y compris par le recours à l’IA générative. Ces mutations ont pour conséquence de rendre les plateformes numériques en situation de capter l’essentiel de l’attention des citoyens et de la valeur du marché publicitaire, fragilisant ainsi le modèle économique des médias qui produisent l’information. L’enjeu majeur pour les médias traditionnels est de s’adapter aux nouveaux usages à travers une offre alternative. Les institutions européennes se positionnent comme un acteur pivot de la régulation, du financement et de la protection des médias.

Nathalie Sonnac (à gauche), Agnès Vahramian (à droite) à Radio France
@Cécile Portier (à gauche) et @Alix Vermeulen (à droite)

S’en est suivi un temps de réflexion sur les façons de conforter les missions de l’audiovisuel public face aux différentes menaces.  Agnès Vahramian, directrice de France Info, a témoigné de l’importance de   raconter l’information vécue sur le terrain, et de constituer un rôle « d’opérateur vital de confiance » en garantissant la transparence et l’exactitude des sources et des contenus. Puis Nathalie Sonnac, professeure d’économie des médias à l’université Panthéon-Assas, a identifié cinq chantiers majeurs qui visent à réformer et renforcer l’audiovisuel public : sanctuariser son financement, unifier ses entreprises, conquérir les publics jeunes, assouplir les rigidités internes et armer les citoyens contre la désinformation et la manipulation.

Anne-Sophie Dhiver à Radio France
@Alix Vermeulen

Anne-Sophie Dhiver, cheffe de service adjointe à VIGINUM, a ensuite abordé la question des protections pour une information fiable. L’ingérence numérique étrangère se distingue de l’influence par son caractère clandestin, inexact, inauthentique et parfois hautement sophistiqué. Elle vise à perturber la libre formation du débat démocratique, à miner la confiance envers les médias et à porter atteinte aux intérêts fondamentaux de la nation. VIGINUM, service de l’Etat créé en 2021, est donc chargé de la vigilance et de la protection contre les ingérences numériques étrangères en les détectant et en étudiant leurs caractéristiques (mode opératoire, construction narrative, origine), puis en agissant, aux côtés d’autres services de l’Etat, pour imposer un coût aux acteurs de cette menace, responsabiliser les grandes plateformes et renforcer la résilience nationale.

Michel Orier à Radio France
@Alix Vermeulen

Michel Orier, directeur de la musique et de la création à Radio France et membre du comité d’orientation du CHEC, a souligné l’importance du soutien à la création dans l’audiovisuel public dans un contexte d’économie de l’attention et de multiplication de contenus générés par IA. Radio France se distingue par sa volonté d’inventer une alternative de service public aux algorithmes et par sa politique de commande et de création : il compte deux orchestres symphoniques permanents, un festival Présences et encore une Maitrise. S’en sont suivis des échanges sur la place accordée aux cheffes d’orchestre et compositrices et sur la circulation des œuvres sur le territoire et leur diffusion.

Laurent Frisch à Radio France
@Alix Vermeulen

Enfin, Laurent Frisch, directeur du numérique à Radio France, a identifié trois défis majeurs lancés par le développement de l’IA. Le premier concerne l’utilisation de l’IA en interne : si elle peut s’avérer un outil utile de transcription et de gestion, l’IA peut transformer les conditions de travail et mettre en péril les données personnelles. Le deuxième défi porte sur l’utilisation de l’IA dans le travail journalistique et l’accès à l’offre : si elle peut recommander plus efficacement des contenus personnalisés aux publics, elle peut nuire à l’authenticité et à la crédibilité des contenus. Le troisième relève de la généralisation de l’IA qui pille le travail des journalistes sans crédit ni mention de la marque et qui encourage une certaine forme de délégation cognitive. L’IA soulève donc un enjeu crucial d’autonomie et de souveraineté.

La journée s’est conclue par une rencontre des auditeurs avec les équipes de recherche du PEPR ICCARE (Programme et équipements prioritaires de recherche – Industries culturelles et créatives : actions, recherche, expérimentation).

Cultiver l'esprit critique

Xavier Sené au ministère de la Culture
@Alix Vermeulen

Le troisième jour du module s’est déroulé dans les locaux du ministère et a été introduit par Xavier Sené, directeur de la Contemporaine, Bibliothèque, Archives, Musée des Mondes Contemporains à Nanterre. En plus de son histoire riche remontant au début du XXe siècle, La Contemporaine se distingue par ses collections portant sur les guerres, les migrations, la décolonisation et les droits de l’homme, mais aussi par sa programmation culturelle, et son statut mêlant institut de recherche et lieu d’accueil des jeunes, qui en font un établissement unique dans le paysage universitaire français.

Samuel Bianchini au ministère de la Culture
@Alix Vermeulen

Samuel Bianchini, artiste et enseignant-chercheur à l’Ecole Nationale Supérieur des Arts Décoratifs – Paris / Université PSL, a ensuite présenté son travail sur les rapports de force et les façons de faire intervenir la machine (notamment des technologies de surveillance et de reconnaissance faciale) dans le processus artistique. A travers ce qu’il appelle « esthétique opérationnelle », il associe média, objet et public pour inverser les rapports sociaux de pouvoir en impliquant le visiteur dans l’existence même de l’œuvre. L’art est donc un moyen de lutter pour exister, un facteur de mobilisation mais aussi une invitation à la réconciliation.

Matteo Merzagora au ministère de la Culture
@Alix Vermeulen

Matteo Merzagora, directeur de la médiation scientifique et de l’éducation à Universcience est intervenu, pour insister sur le rôle essentiel de la médiation en culture scientifique et technique. Universcience est le premier établissement national de diffusion de la culture scientifique, dont les trois piliers sont la durabilité, l’innovation et l’esprit critique. Ce dernier pilier est fondamental pour « l’empowerment » (l’autonomisation, la capacitation ou l’émancipation) des citoyens dans nos démocraties. La médiation, à travers l’écoute, la réactivité et la pertinence, est donc cruciale pour aiguiser son esprit critique. Elle permet également d’encourager les jeunes et notamment les jeunes filles à s’orienter vers des carrières scientifiques et à donner les outils nécessaires pour faire face à la manipulation et à la désinformation.

Carole Pujol au ministère de la Culture
@Alix Vermeulen

Enfin, Carole Pujol, journaliste à France Télévision, responsable éditoriale de Lumni et auditrice du CHEC, a conclu le module en mettant en lumière l’importance fondamentale de l’éducation à l’image, encore aujourd’hui sous-estimée. L’image est un langage qui reflète toujours un point de vue non neutre et qui n’est jamais le fruit du hasard. Produire une image est aussi différent de sa publication et de sa diffusion. A l’heure de la communication politique, de l’ingérence numérique étrangère, des montages et des contenus générés par IA et où une fausse nouvelle circule six fois plus vite qu’une information, l’éducation à l’image s’avère indispensable à la bonne santé de nos démocraties. N’étant toujours pas une vraie matière enseignée à l’école, c’est aux journalistes, artistes et associations d’apprendre aux citoyens à regarder une image, et ce à tout âge.

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