Un bébé réagit à une vibration sonore. Deux personnages cherchent à s'entendre sans parvenir à accorder leurs gestes. Ailleurs, les héros de la tapisserie de Bayeux quittent leur immobilité, tandis qu'un adolescent invente sa propre manière de danser. Playground réunit ces expériences très différentes dans une même programmation, accessible dès les premiers mois de la vie. Des premières expériences sensorielles aux interrogations de l'adolescence, les spectacles explorent les multiples façons de grandir, de rencontrer les autres et de trouver sa place.
Créé en 2022 par les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis, le festival rassemble cette année 40 équipes artistiques. Les propositions mêlent danse, théâtre, acrobatie, musique ou arts plastiques, avec des formats adaptés aux publics auxquels elles s'adressent. Derrière cette diversité, la cinquième édition fait apparaître plusieurs fils conducteurs, des relations aux autres aux transformations du corps, en passant par les récits historiques et les questions environnementales.
Des histoires familières, des regards différents
Un geste mal compris, une parole qui provoque un malentendu, deux tempéraments qui peinent à s'accorder. Les relations humaines fournissent à Playground des situations que les artistes abordent par des écritures différentes. Ambra Senatore fait dialoguer danse et parole dans "Le Moulin des autres", tandis que Betty Bone et Sylvère Lamotte confrontent l'immobilité de l'un à l'énergie de l'autre dans "Immobile et Rebondi #2". Les objets familiers entrent également dans la danse. Les vêtements deviennent des contraintes physiques dans "Souvenirshop", d'Alexander Vantournhout, alors que la voiture, au centre d'"AUTO", d'Aurelia Ivan, nourrit une série de courtes fables autour de nos habitudes et des préoccupations environnementales.
D'autres créations empruntent aux récits historiques ou aux phénomènes naturels. Avec "Guillaume et Harold", Gaëlle Bourges fait quitter leur immobilité aux personnages de la célèbre tapisserie de Bayeux et revisite la conquête de l'Angleterre. Jonas Chéreau préfère aux chiffres et aux prévisions météorologiques une traversée faite de phénomènes imprévisibles et de situations burlesques dans "Temps de Baleine". Chez Jordi Galí, ce sont les matières qui composent le spectacle. Assemblées, déplacées ou suspendues, elles font apparaître dans "Mille horizons" des paysages qui se modifient sous les yeux du public.
Ces propositions donnent à voir plusieurs manières d'aborder un sujet par la danse. Le récit peut s'appuyer sur des personnages historiques, naître d'une situation quotidienne ou céder la place à une recherche sur le mouvement et les matières. La cinquième édition associe ainsi des créations narratives à des formes où l'expérience visuelle et corporelle occupe une place centrale.
De la petite enfance à l'adolescence, des expériences distinctes
La programmation de Playground couvre une période de la vie au cours de laquelle les façons de percevoir et d'appréhender un spectacle évoluent considérablement. Pour les tout-petits, la rencontre avec la danse passe notamment par l'écoute, les sensations et la présence des adultes. Dans "COU ERTURE", Pauline Valentin associe matières, musique et mouvements autour des premières expériences corporelles, dès trois mois. Avec "AudioBébéDanse !", Lorena Dozio propose, dès six mois, une exploration où les sons et les vibrations suscitent des réactions physiques. Ces créations ne reposent pas sur la compréhension d'un récit. Elles accordent une place aux perceptions et aux réponses spontanées des enfants.
À l'adolescence, les questions abordées peuvent toucher plus directement aux influences, aux représentations du corps et à l'affirmation de soi. Le parcours de Jacky Medefo, retracé par Magda Kachouche dans "Un virage pour Jacky", en offre un exemple. Des premières danses découvertes auprès des femmes de sa famille à la rencontre avec le waacking, né dans les clubs queer afro-américains, il construit une expression personnelle nourrie de références successives. La danse lui permet notamment d'affirmer une féminité longtemps contenue par les attentes liées à la masculinité. Dans "Jean Romuald, un garçon de son âge", Mickaël Phelippeau donne à Jean-Romuald Fessin la possibilité de développer son propre univers, entre figures animales imaginaires, musiques composées sur son téléphone et mouvements inventés. "Natures, petite forme", de Delphine Mothes, aborde pour sa part les transformations du corps féminin à travers des figures mythologiques et des expériences vécues. Les démarches diffèrent, mais toutes trois font place à des parcours ou à des représentations personnelles du corps. D'autres expériences adolescentes trouvent leur place dans la programmation. Avec "Peines mineures", Sonia Chiambretto porte à la scène les paroles de jeunes filles de 13 à 16 ans rencontrées dans un centre éducatif fermé. Leurs récits, entre contraintes du quotidien, révolte et désir d'évasion, nourrissent une performance interprétée par Tara Veyrunes et Inès Quaireau. Présentée le 20 novembre au Carreau du Temple, à l'occasion de la Journée internationale des droits de l'enfant, cette création aborde la question de l'enfermement à travers les mots de ces adolescentes.
Ces propositions ne dessinent pas un parcours imposé d'un âge à l'autre. Elles montrent plutôt comment la programmation tient compte de publics aux expériences et aux références différentes, depuis les premières découvertes sensorielles jusqu'aux questionnements de l'adolescence.
La rencontre avec les œuvres au-delà des théâtres
L'implantation territoriale constitue une autre dimension de Playground. Avec 58 lieux partenaires répartis dans les huit départements franciliens, le festival ne concentre pas ses rendez-vous dans quelques salles. Les créations rejoignent également les établissements scolaires et d'autres structures d'accueil, ce qui multiplie les occasions de rencontre avec les publics.
Dans les écoles, les collèges et les lycées, les représentations s'accompagnent d'ateliers du regard et d'échanges avec les artistes. Ces temps de médiation permettent aux élèves de préparer leur découverte des œuvres, puis de revenir sur leurs impressions et leurs questionnements. Ils inscrivent le spectacle dans un temps plus large que celui de la représentation. La présence du festival dans les structures médico-sociales élargit également les publics concernés. Sylvain Riéjou présente une version itinérante de "Mieux vaut partir d'un cliché que d'y arriver" dans deux hébergements pour personnes âgées dépendantes (EHPAD) de Seine-Saint-Denis. Les résidents découvrent ainsi la création chorégraphique dans leur environnement quotidien.
D'un bébé attentif à une vibration sonore à un danseur qui cherche dans ses gestes sa propre identité, les spectacles de Playground racontent des expériences profondément différentes. Pendant près d'un mois, la danse circule à travers le territoire francilien, d'une génération à l'autre, d'un lieu à l'autre, avec cette même invitation à découvrir ce que les corps ont à raconter.
Partager la page











