Démolir ou transformer. Longtemps, la question ne s’est guère posée. Un bâtiment vieillissait, on le remplaçait. Aujourd’hui, elle s’impose partout, et démolir ne va plus de soi. Chaque mur abattu emporte avec lui des tonnes de matière et des décennies de mémoire. Chaque mur conservé oblige à inventer. Réhabiliter n’est pas renoncer. C’est un geste d’architecte à part entière, économe et exigeant, qui demande de lire l’existant avant de lui écrire une suite. Il faut comprendre un lieu, son histoire, ses matériaux, ses usages, avant de décider ce qu’il deviendra. Cette année, les Journées nationales de l’architecture placent cette question au cœur de leur programme.
Les temps forts de la DRAC Île-de-France
Le patrimoine architectural récent, la place des femmes architectes dans la discipline et la réinvention des bâtiments existants sont au cœur de plusieurs initiatives portées ou accompagnées par la DRAC Île-de-France. À Évry-Courcouronnes, la patinoire François-Le-Comte et la Pyramide 14 illustrent les enjeux de préservation et de transformation du patrimoine contemporain. Avec la publication du troisième tome d’"Elles enquêtent" et le concours [Ré]inventer l’existant, la réflexion s’étend à celles qui font l’architecture et aux usages de demain.
Le label "Architecture contemporaine remarquable" à l’honneur
Longtemps, l’architecture des années 1960 à 1980 a reçu moins d’attention que celle des périodes plus anciennes. Le label "Architecture contemporaine remarquable", créé en 2016, contribue à renouveler l’attention portée à ce patrimoine. Il distingue les réalisations de moins de cent ans, non protégées au titre des monuments historiques, dont la conception présente un intérêt architectural ou technique. Les Journées nationales de l’architecture offrent l’occasion d’en découvrir plusieurs et, surtout, de suivre ce qu’elles deviennent. À Évry-Courcouronnes, ancienne ville nouvelle, le vendredi 16 octobre place ces questions au cœur d’une journée consacrée à l’architecture contemporaine remarquable. Comment adapter des édifices aux usages et aux défis d’aujourd’hui sans effacer ce qui fait leur singularité ? Les réponses se dessinent au fil de la journée, entre échanges, projections et visites.
Premier rendez-vous à l’Hôtel de Ville, où les tables rondes réunissent architectes et conseillers des CAUE autour de deux opérations concrètes. À Chevilly-Larue, une école maternelle s’adapte à l’urgence climatique. À Évry-Courcouronnes, la rénovation de la Pyramide 14 pose autrement la question du devenir d’un bâtiment existant. Toutes deux composent, à leur manière, avec ce qui est déjà là. Pour chacune, un film court de la série "Remarquable !" est projeté en avant-première et ouvre le dialogue. Ces deux premiers épisodes donnent le coup d’envoi d’une série de huit films courts, un par département francilien, réalisée par Mohamed Gholam, créateur du média Le Nouveau Programme, en collaboration avec la DRAC Île-de-France. D’environ une minute trente, ces films mettent en lumière le patrimoine architectural remarquable de la région, parmi lequel figurent des édifices bénéficiant du label "Architecture contemporaine remarquable". Un nouvel épisode sera diffusé chaque mois sur la chaîne YouTube de la DRAC Île-de-France.
Puis les échanges quittent l’Hôtel de Ville et se poursuivent au contact des bâtiments. Une déambulation relie plusieurs édifices labellisés avant de conduire à la patinoire François-Le-Comte, qui célèbre son cinquantième anniversaire. À midi, le dévoilement de sa plaque "Architecture contemporaine remarquable" vient rappeler la distinction obtenue par la patinoire en 2020.
L’après-midi, la visite de la Pyramide 14 prolonge les échanges du matin. Sur place, les visiteurs découvrent les choix architecturaux qui accompagnent sa rénovation. La réflexion engagée quelques heures plus tôt prend alors une dimension concrète, sans perdre de vue ce qui fait la singularité du bâtiment. Le samedi 17 octobre, la patinoire François-Le-Comte accueille les visiteurs pour une découverte de ses espaces, notamment techniques.
À Cergy, la pose de la plaque "Architecture contemporaine remarquable" de l’Axe majeur marque un autre temps fort de ces Journées.
Labellisée depuis 2022, cette œuvre monumentale, indissociable de la ville nouvelle de Cergy-Pontoise, inscrit l’architecture dans le paysage à l’échelle du territoire. Plus au nord, le grand ensemble de Sarcelles, édifié dans l’après-guerre pour répondre à des besoins considérables en logements, porte lui aussi le label. Des milliers de logements sortent alors de terre et dessinent un nouveau paysage urbain. La médiathèque Anna-Langfus en retrace la naissance. Depuis, l’attention portée à cette architecture a changé. Le quartier, lui aussi, poursuit son histoire.
Le label met également à l’honneur plusieurs lieux de culture et de savoir, du MAC VAL, à Vitry-sur-Seine, à l’Institut du monde arabe, en passant par l’École d’architecture Paris-Est. Cette dernière accueille un atelier de taille de pierre animé par de jeunes Compagnons. Ils font découvrir au public les spécificités de leur métier et réalisent des démonstrations de taille de pièces simples, révélant la précision du geste et la richesse de ce savoir-faire. Tous ces lieux ouvrent leurs portes aux visiteurs le week-end.
"Elles enquêtent", penser aussi l’architecture
"Elles construisent". "Elles transforment". "Elles enquêtent" aussi. Après deux volumes consacrés aux architectes franciliennes sur les chantiers puis dans la reconversion des lieux, la DRAC Île-de-France, la Maison de l’architecture Île-de-France et l’association MéMo publient le troisième et dernier tome de leur série. Seize femmes y dévoilent un versant plus discret du métier, celui de la recherche, de l’enseignement, de l’écriture, de la direction d’une école ou d’un CAUE. Au total, quarante-huit portraits disent qu’une profession se pense autant qu’elle se bâtit. Le livre est présenté le vendredi 16 octobre à la chapelle des Récollets, à l’occasion d’une rencontre accompagnée de la projection du documentaire "Out of the Pictures", suivie d’un échange avec Stéphanie Dadour et la réalisatrice. Les portraits des deux premiers tomes existent également en vidéo sur la chaîne YouTube de la DRAC.
Le propos se prolonge dans la rue. À Pantin, un itinéraire relie les Quatre-Chemins à la place Olympe-de-Gouges, le long d’immeubles et de sites industriels réhabilités, témoins de plus de soixante-dix ans d’interventions de femmes architectes. Leurs noms restent parfois discrets. Leurs bâtiments, eux, se voient de loin.
[Ré]inventer l’existant, imaginer d’autres usages
Depuis quatre ans, le concours [Ré]inventer l’existant, porté par la DRAC et la DRIEAT Île-de-France à l’initiative du préfet de région, invite les étudiants à faire du patrimoine bâti le point de départ de leurs projets. En 2026, les sept écoles d’architecture franciliennes y participent. Dix projets seront exposés les 21 et 22 octobre à la Grande Halle de la Villette, au salon Architect@Work, où les prix seront remis.
Le projet lauréat de l’édition 2025, signé Adrien Gaillard, met cette démarche à l’épreuve d’un quartier. Porte de Clignancourt, l’îlot Ginette-Neveu devient un terrain d’étude sur l’adaptation de la ville aux fortes chaleurs. Avec "Oasis dans la fournaise", Adrien Gaillard imagine la réhabilitation d’une barre de logements et la transformation d’un parking souterrain en refuge climatique pour les jours de canicule. Resté sur le papier, le projet est confronté le vendredi 16 octobre, lors d’une visite du site, à la réalité des immeubles et du quartier. Face à l’existant, le dessin prend une autre épaisseur.
Chantiers et reconversions, de nouvelles vies pour les bâtiments
Pendant plus de mille ans, des potiers ont façonné l’argile à Fosses, dans le Val-d’Oise. Leurs fours et leurs rebuts dormaient sous la terre. Les fouilles archéologiques les ont fait ressurgir, et le chantier engagé aujourd’hui organise leur conservation et leur présentation au public. Une ferme du XVIIᵉ siècle est entièrement restaurée, une vaste toiture abrite désormais les vestiges, et un bâtiment d’accueil s’élève en pisé, cette terre crue compactée que l’on redécouvre pour ses vertus écologiques. Le futur Archéo-site des potiers de l’Ysieux ouvrira en 2027. D’ici là, le chantier s’ouvre exceptionnellement au public. C’est l’occasion de comprendre comment des vestiges archéologiques, un bâtiment ancien et une architecture contemporaine peuvent composer un même lieu.
Dans la capitale, la transformation concerne une porte de Paris tout entière. Sur le tracé de l’ancienne enceinte de Thiers, la porte de la Villette garde l’empreinte du boulevard périphérique. Le projet urbain engagé sur le secteur vise à renouer les liens entre Paris et sa banlieue tout en répondant aux enjeux écologiques. Le samedi 17 octobre au matin, une présentation sur place en dévoile les grandes orientations. À deux pas, dans une folie du parc de la Villette, l’un des pavillons rouges qui ponctuent le parc, l’exposition "Démolir ou Ne pas démolir" de Ville Ouverte pose sans détour la question qui traverse ces Journées.
Certains bâtiments racontent, à eux seuls, plusieurs vies. Dans le 15ᵉ arrondissement, le théâtre Silvia-Monfort occupe un terrain qui a porté des vignes, les abattoirs de Vaugirard, un marché aux chevaux puis un chapiteau de cirque. Dans les années 1990, une pyramide hexagonale de vingt-trois mètres y prend place, en lisière du parc Georges-Brassens. Pour l’occasion, ses coulisses s’ouvrent au public, de la scène aux loges. À Couilly-Pont-aux-Dames, en Seine-et-Marne, le temps a suivi un autre cours. La Maison de retraite des artistes, édifice Art nouveau labellisé Patrimoine d’intérêt régional, accueille toujours des artistes âgés.
Et puis il y a ces lieux entre deux usages, auxquels le Musée Transitoire offre une parenthèse artistique. Place du Louvre, il s’installe dans le beffroi de Saint-Germain-l’Auxerrois, bâti en 1858 entre l’église et l’ancienne mairie, avec une installation conçue pour l’architecture et l’acoustique de la tour. Il participe aux Journées pour la première fois.
Réhabiliter oblige parfois à choisir. Porte de Montmartre, les immeubles d’habitations à bon marché livrés en 1926 fêtent leur centenaire. Ils offraient alors un luxe rare, des sanitaires dans chaque appartement. L’association CICAT, qui les fait découvrir, redoute que leur isolation par l’extérieur ne recouvre leurs briques polychromes, leurs loggias et leurs pergolas. Tout le dilemme de la réhabilitation tient là. Améliorer un bâtiment sans effacer ce qui le rend précieux.
Les petits bâtisseurs construisent aussi la ville
Une vocation d’architecte commence parfois par une tour de cubes. Aux Récollets, les enfants dès 7 ans assemblent une cité-jardin de papier, pendant que leurs aînés s’initient à la terre crue, en découvrant l’adobe, une brique séchée au soleil, et le pisé, une technique de construction en terre compactée. À Saint-Germain-en-Laye, la Micro-Folie retrace l’histoire des jeux de construction avec "Architectures en boîte", une exposition de la Cité de l’architecture et du patrimoine dont certaines pièces ont plus d’un siècle et demi. Aux Invalides, à Paris, le musée des Plans-Reliefs dévoile des villes fortifiées des XVIIᵉ, XVIIIᵉ et XIXᵉ siècles, reproduites avec une minutie d’orfèvre. Papier, terre crue ou ville miniature, pour les plus jeunes, l’architecture passe d’abord par l’expérience. Ces enfants habiteront la ville de demain.
Marcher pour découvrir le territoire
La marche demeure la plus sûre manière de comprendre une ville. Pour la septième année, les CAUE franciliens enrichissent leur collection "Archipel francilien" de huit nouveaux parcours, un par département, commentés les 17 et 18 octobre. Quatre d’entre eux donnent un aperçu de cette diversité. L’un d’eux conduit au Val-de-Fontenay. Premier quartier d’affaires de l’Est parisien, laboratoire des utopies des années 1970, il mise désormais sur la transformation plutôt que sur la démolition. Construction bas-carbone, renaturation et nouveaux équipement, le quartier cherche une nouvelle manière de conjuguer héritage architectural et exigences contemporaines. Le samedi 17 octobre, le parcours ouvre notamment les portes du groupe scolaire Paul-Vaillant-Couturier, labellisé "Architecture contemporaine remarquable", ainsi que de la Rotonde, deux époques architecturales qui se répondent dans un quartier toujours en mouvement. À Montrouge, le parcours "Architectures du collectif, 1950-1970" raconte la profonde mutation de la ville face à la crise du logement. Entre 1946 et 1970, près de 7 300 appartements sortent de terre, contre seulement 74 maisons. Pavillons, ateliers et terrains agricoles cèdent progressivement la place aux ensembles collectifs. Des réalisations de grands architectes aux immeubles plus modestes, l’itinéraire retrace une époque où construire des logements revient aussi à inventer une nouvelle manière d’habiter la ville. À Cergy, la promenade remonte le temps, du village ancien à la ville nouvelle de Cergy-Pontoise. Le long des berges de l’Oise, elle retrouve les origines d’une commune dont le paysage a profondément changé avec les grandes ambitions urbaines des années 1970. Bâtiments emblématiques, réalisations plus discrètes et nouveaux projets jalonnent cet itinéraire entre passé et présent. Une question accompagne les visiteurs tout au long du chemin. Comment faire évoluer une ville née d’une utopie architecturale sans perdre ce qui fait son identité ?
À Meaux, c’est l’eau qui guide les pas. La Marne dessine un méandre autour duquel la ville s’est développée, tandis que le canal de l’Ourcq accompagne son histoire urbaine. D’une rive à l’autre, les quartiers se sont construits à des rythmes différents, tantôt face à face, tantôt reliés par de nouveaux aménagements. Le parcours "L’architecture au fil de Meaux" suit cette géographie singulière, où les édifices anciens côtoient les constructions plus récentes. Des Moulins de Meaux aux constructions qui bordent la Marne, la promenade raconte une histoire urbaine dont la rivière n’a cessé de dessiner les contours.
Une histoire qui continue
Des fours de potiers millénaires aux architectures du XXᵉ siècle, des bâtiments industriels reconvertis aux quartiers en pleine mutation, les Journées révèlent la diversité d’un patrimoine en constante évolution. L’architecture se pense dans les écoles, se raconte dans les livres, se transmet aux plus jeunes et continue de s’écrire dans les quartiers. Un bâtiment n’est jamais tout à fait achevé. Il attend la suite de son histoire. Du 15 au 18 octobre, les Journées nationales de l’architecture invitent précisément à la découvrir.
Le programme des Journées nationales de l'architecture 2026 en Île-de-France
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