On s’imagine le connaître par cœur. Les jupons qui virevoltent, les boas, les paillettes sous les projecteurs. Le cabaret ne se résume pas à cette carte postale. Depuis le 19e siècle, il marie chanson, danse, humour, magie et théâtre, dans une proximité rare avec le public. Lieu de fête, il sait aussi bousculer, oser, contester. Le cinéma en a donné des visions inoubliables. Des chefs-d’œuvre aussi. Jean Renoir avec "French Cancan". Bob Fosse, près de vingt ans plus tard, nous entraîne dans un "Cabaret" autrement troublant. On y chante, on s’y amuse, tandis que les soubresauts du monde gagnent peu à peu la scène. Deux films, deux époques, deux visions. Et déjà toute l’étendue du cabaret.
Lancé en 2025, le Plan Cabaret marque le premier engagement du ministère de la Culture en faveur de ce secteur. Soutien aux artistes et aux lieux, résidences, transmission des savoir-faire, valorisation du patrimoine. Trois axes le structurent. Soutenir la création. Renforcer la visibilité du cabaret. Valoriser son patrimoine.
En Île-de-France, la DRAC met aujourd’hui en lumière les rendez-vous de cette programmation et les artistes qui la font vivre sur le territoire. Jusqu’au 18 décembre, le parcours prend des formes multiples. Des artistes venus de Berlin ou de Martinique croisent des collectifs queer, des marionnettistes, des danseurs, des chanteurs ou des illusionnistes. Parfois, le public quitte même son fauteuil. Le temps d’un atelier, la scène est à lui. Le cabaret déborde aujourd’hui largement de ses scènes historiques. Il investit les théâtres, gagne l’espace public, s’expose, se transmet. Revue, drag, danse, cirque, marionnette ou illusion en déplacent les contours. Une même famille artistique. Une multitude de formes.
De Montmartre aux nouvelles scènes
Paris occupe une place singulière dans cette histoire. Entre 1870 et 1918, près de 150 cabarets ouvrent dans la capitale et ses environs. En 1881, Rodolphe Salis fonde le Chat Noir à Montmartre. D’autres lieux vont marquer à leur tour l’histoire parisienne du cabaret, du Divan japonais au Moulin Rouge et au Paradis Latin, puis, en 1946, Madame Arthur. Des lieux, mais aussi une manière nouvelle de concevoir le spectacle. La scène se rapproche du public. Les disciplines se mêlent. Le cabaret trouve son langage.
Cette histoire a laissé à Paris quelques-uns de ses emblèmes les plus célèbres. Moulin Rouge, Paradis Latin, Crazy Horse. Des noms qui ont largement dépassé les murs de leurs salles et nourri, à l’étranger comme en France, un imaginaire de la capitale fait de fête, de nuit, de glamour et d’audace. La grande revue en reste l’une des expressions les plus spectaculaires. Costumes, danse, musique, machineries, décors. Tout concourt à fabriquer un monde. Mais ces maisons ne vivent pas seulement de leur histoire. Elles en reprennent les codes, les déplacent et les renouvellent pour continuer à parler au présent.
Aujourd’hui encore, Paris compte plusieurs dizaines de lieux où se joue le cabaret. Mais derrière les grandes enseignes se dessine un paysage beaucoup moins uniforme. Aux grandes maisons de revue répondent des formes plus mobiles, plus expérimentales, parfois militantes, portées notamment par des collectifs queer. La Bouche ou le Zèbre de Belleville témoignent de cette vitalité. Sous un même nom coexistent ainsi des réalités très différentes. Grandes revues, petites salles, équipes indépendantes. Le cabaret n’a jamais vraiment aimé entrer dans une seule case. Cette diversité reste fragile. Certains lieux historiques ont disparu, d’autres ont changé d’usage. Seuls le Raspoutine et le Père Lunette (qui ne sont plus des cabarets), sont aujourd’hui inscrits aux Monuments historiques. Par exemple, le Lido, devenu Lido2Paris, lieu mythique mondialement connu, ni la salle, ni la scène, ni la machinerie ne sont protégées.
Mais le cabaret ne se définit plus seulement par une adresse. Il circule. Des équipes indépendantes jouent ici et ailleurs, investissent d’autres scènes, rencontrent d’autres publics. Les artistes voyagent. Les formes avec eux. Les 9 et 10 octobre, le Carreau du Temple réunit La Bouche et les Velvet Creepers, deux collectifs liés à Paris et Berlin. Le projet s’est construit au fil de deux résidences, l’une menée en mai à Berlin, l’autre en octobre à Paris. Deux villes. Deux scènes. Une même envie de faire du cabaret un espace de rencontre et d’expérimentation. Le lendemain, à Montreuil, La Marbrerie accueille "Pins & Needles", emmené par Mona LaDoll. Cirque, drag, danse, musique et performance réunissent artistes franciliens et internationaux. D’une scène à l’autre, les esthétiques se croisent, les influences circulent.
Le cabaret change de cadre
À mesure que le parcours s’éloigne des scènes historiques, d’autres manières d’habiter le cabaret apparaissent. À Nanterre, le 20 octobre, la Maison de la musique ouvre sa nouvelle salle Barbara avec "Exquises Barbara". Les Créatures de la Nuit et L’Heure Exquise s’emparent du répertoire de la chanteuse sans le figer dans l’hommage. Piano, accordéon, cordes et voix recomposent ses chansons. Barbara demeure. Le cabaret, lui, déplace les lignes.
La revue, elle aussi, se réinvente. À Lieusaint, le Théâtre Sénart accueille du 29 au 31 octobre "Cabaret Folle". Patachtouille et Corrine y retrouvent L’Oiseau Joli, La Baronne du Bronx et Monsieur K. Chanson, alto, accordéon et music-hall se répondent dans une soirée qui reprend les codes du genre pour mieux les faire circuler. Sur les murs, un autre récit se déploie. Jusqu’au 18 décembre, l’exposition "Interlope, Histoires de colère" de Théo Martin accompagne la programmation à travers treize portraits photographiques. Car le cabaret se donne aussi à voir lorsqu’aucun rideau ne se lève. Au Square du Temple, à Paris, l’exposition "Cabaret(s)", "Histoire d’une transmission vivante" traverse plus d’un siècle de spectacles à partir d’archives et de photographies contemporaines. Les figures célèbres y côtoient les gestes et les costumes d’un art dont les formes n’ont cessé d’évoluer. Présentée jusqu’au 18 décembre, l’exposition est également labellisée dans le cadre du Bicentenaire de la photographie. Moins un âge d’or à contempler qu’une histoire toujours en mouvement.
Le cancan, un patrimoine vivant en mouvement
Jupes soulevées, grands écarts, jambes lancées haut. Le cancan est l’une des figures les plus immédiatement reconnaissables du cabaret français. Mais derrière le mouvement se transmettent des gestes, des techniques et des savoir-faire. Une première étude menée en 2026 montre que 70 % des cabarets référencés présentent un cancan et que 72 % d’entre eux considèrent qu’il porte un message lié à la liberté des femmes. Cette transmission se fait d’abord au sein même des cabarets, auprès des chorégraphes, mais aussi par compagnonnage, d’artiste à artiste. Le cancan évolue ainsi au fil des générations sans perdre sa singularité. Près de la moitié des cabarets interrogés estiment d’ailleurs présenter aujourd’hui un cancan original.
Dès 2024, une mission d’étude du ministère de la Culture recommandait de faire reconnaître le cancan au titre du patrimoine immatériel. Depuis 2026, l’association Arts du cabaret, soutenue par le ministère de la Culture, porte une démarche visant à inscrire le cancan à l’Inventaire national du patrimoine culturel immatériel. L’étude engagée constitue une première étape. Le dépôt du dossier est prévu à l’automne 2027.
Place aux métamorphoses
Novembre fait éclater les catégories. Les 4 et 5, au Carreau du Temple, "Kabarè Z" de Nadia Chonville ouvre la Saison aux corps, aux paroles et aux imaginaires caribéens du festival Mois Kréyol. Puis les disciplines se déplacent à leur tour. Du 12 au 14 novembre, le Mouffetard, Centre national de la Marionnette, renoue avec une histoire ancienne. Dès l’après-guerre, les marionnettistes trouvaient dans les cabarets parisiens un terrain d’expérimentation. Cette fois, sous la direction artistique de Johanny Bert, trois soirées réunissent plusieurs générations d’artistes, de Neville Tranter à la compagnie Philippe Genty. D’une génération à l’autre, la marionnette change de mains, de formes et de langage. "La Velu.e" investit le Cirque Électrique le 12 novembre et le 17 décembre. Marionnette, cirque, burlesque, drag. Le cabaret emprunte, assemble, transforme. Le 20 novembre, changement de registre à Mennecy. Mathieu Stepson inscrit l’illusion dans la programmation. Une autre manière de jouer avec les attentes du public et avec cette proximité de la salle qui traverse l’histoire du genre. Puis retour vers Pigalle, mais loin de sa carte postale. Le lendemain, La Barbichette retrouve la Machine du Moulin Rouge. Le collectif revendique une scène libre, queer et volontiers irrévérencieuse. Le rire devient langage. L’excès, une manière de prendre la parole.
À la fin du mois, cette parole prend une dimension collective. Le 27 novembre à Romainville puis le 29 à Bondy, "Des luttes et des rêves" réunit les conservatoires d’Est Ensemble autour d’une histoire du cabaret traversée par l’émancipation et les combats collectifs. Au Pavillon de Romainville, le spectacle se partage aussi autour d’un repas. La scène déborde. La table en devient presque le prolongement.
Au même moment, un autre fil de cette histoire se renoue à Paris. Les 27 et 28 novembre, L’Heure Exquise retrouve le Bal Blomet. Le lieu porte une histoire. Les artistes en écrivent une autre. Les époques dialoguent sans se confondre. D’un rendez-vous à l’autre, une évidence se dessine. Le cabaret peut changer de salle, de public, de registre. Il conserve cette relation directe avec le spectateur qui constitue l’un de ses fils les plus anciens.
Transmettre, transformer, recommencer
Décembre n’éteint rien. La revue ouvre ce dernier mouvement à Samois-sur-Seine, où le Philadelphia célèbre ses dix ans avec "Révérence". La Seine-et-Marne rappelle à son tour que la revue ne se conjugue ni au seul passé ni dans les seules grandes salles parisiennes. Puis le spectateur passe de l’autre côté de la scène. Le 9 décembre, au Carreau du Temple, Maxime Sartori, alias Sweety Bonbon, invite le public à participer à un atelier. Écouter, essayer, apprendre. Le cabaret devient aussi affaire de transmission. À Bobigny, la transmission devient filiation. Du 10 au 18 décembre, la MC93 accueille "Dynasties" de Sara Forever, alias Matthieu Barbin. Judy Garland, Liza Minnelli ou Prince traversent un spectacle qui interroge les figures dont les artistes héritent, celles qu’ils admirent et celles dont ils cherchent parfois à s’affranchir. Une filiation revendiquée, déplacée, transformée.
Pour ce dernier rendez-vous, les genres se rencontrent sans chercher à se confondre. Du 11 au 18 décembre, "Belle(s) de scène" réunit au Carreau du Temple "La Sirène à Barbe" et le chorégraphe Olivier Dubois. Drag, danse contemporaine, chanson, music-hall et burlesque partagent la scène et jouent de leurs différences. Le cabaret retrouve alors ce qui l’anime depuis ses débuts. Mélanger. Déplacer. Surprendre.
Mais ce voyage raconte bien plus qu’une succession de spectacles. De scène en scène, une autre cartographie du cabaret se dessine en Île-de-France. Historique ou expérimental, populaire ou militant, spectaculaire ou intime, le cabaret a plusieurs vies. Il change de forme, de scène, parfois de langage. Et conserve ce qui le fonde depuis ses débuts, la proximité avec le public et la liberté d’inventer.
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