"Nous sommes peut-être face à l’un des vestiges les plus importants jamais découverts pour comprendre la Lutèce gauloise. La prudence scientifique impose encore de vérifier sa fonction et sa chronologie, mais la convergence des indices est aujourd’hui particulièrement remarquable.", a déclaré Catherine Pégard ce 23 septembre à l’Hôtel-Dieu AP-HP de Paris, en présence d’Emmanuel Grégoire, maire de Paris, et d'un représentant de l’Hôtel-Dieu AP-HP. Cette découverte archéologique est majeure : elle pourrait confirmer l’emplacement de la Lutèce gauloise et constituerait alors une avancée historique significative. Retour sur le chantier.
Une découverte capitale pour l’histoire de Paris
Depuis février 2026, une équipe d’archéologues, dirigée par David Couturier (Département d'histoire de l'architecture et d'archéologie de Paris / DHAAP), avec le concours de l’Institut national de recherches archéologiques préventives (Inrap), explore les sous-sols des cours de l’Hôtel-Dieu, dans le cadre de la restructuration du site hospitalier par l’Hôtel-Dieu AP-HP. Les attentes initiales portaient sur la découverte de traces d’habitat antique, de voirie, ou d’occupations médiévales et modernes. Outre ces vestiges, c’est un mur en pierre et bois, typique des fortifications gauloises, qui a été mis en évidence.
Long de 20 mètres, il présente des traces d’un violent incendie : parement carbonisé, graines brûlées, et les restes d’un bâtiment en bois détruit par le feu juste devant la structure. À l’arrière, une plateforme artificielle de deux mètres d’épaisseur, composée de sables et graviers, renforce l’hypothèse d’une fortification majeure.
"L’architecture du mur, avec ces gros blocs et ce système de poutres entrecroisées, nous a très rapidement fait penser à un mur de tradition gauloise, explique Dorothée Chaoui-Derieux, conservatrice du patrimoine et responsable territoriale de Paris au Service régional de l’archéologie (DRAC Île-de-France). La présence de traces d’incendie et de mobilier céramique contemporain de César a renforcé cette hypothèse : et si nous avions enfin des traces matérielles de l’oppidum de Lutèce, tel que décrit dans La Guerre des Gaules ? Les premiers résultats des analyses par carbone 14 sur les éléments en bois donnent une fourchette de datation comprise entre 200 et 10 avant notre ère. Par ailleurs, un fer de lance gaulois a été retrouvé au pied du mur."
Pourquoi cette découverte est-elle exceptionnelle ?
La Lutèce gauloise n’était jusqu’ici connue que par les récits de Jules César. En 53 av. J.-C., il s’y rend pour y convoquer une assemblée de Gaulois. En 52 av. J.-C., lors de la bataille de Lutèce, son lieutenant Labienus affronte les Parisii, qui incendient leur propre oppidum (centre de contrôle des voies de communication, lieu de pouvoir et d’échanges) pour éviter qu’il ne tombe aux mains des Romains.
Pourtant, aucune preuve archéologique concluante n’avait confirmé la localisation de cet oppidum sur l’île de la Cité. Les indices en faveur de cette hypothèse reposaient jusqu’ici sur la continuité du toponyme de Lutèce et sur la description de César : une île reliée par des ponts, dans une boucle de la Seine.
Cette découverte est donc exceptionnelle à double titre. D’une part, elle constituerait la première trace archéologique de l’oppidum des Parisii et témoignerait d’un fait historique majeur – la bataille de Lutèce, opposant la tribu gauloise aux légions romaines – en validant scientifiquement cette hypothèse historique grâce aux traces d’incendie retrouvées sur le mur. D’autre part, la présence de ce mur d’enceinte sur l’île de la cité confirmerait que la Lutèce gauloise est bien située à l’emplacement de la Lutèce gallo-romaine, et donc que Paris s’est bel et bien construite sur l’oppidum des Parisii, permettant d’écarter les autres hypothèses.
"Cette découverte comble un vide archéologique, explique Stéphane Deschamps, conservateur régional de l’archéologie à la DRAC Île-de-France. Depuis des siècles, on débat de la localisation de Lutèce. Faute de preuves tangibles sur l’île de la Cité, certains avaient même émis l’hypothèse d’une localisation à Nanterre. Aujourd’hui, avec ce mur et son contexte, nous tenons peut-être la clé du mystère."
Une fouille sous haute surveillance et des défis de conservation
La fouille, prescrite par la DRAC Île-de-France et sous son contrôle scientifique et technique, est menée avec une rigueur scientifique pour documenter chaque détail. Cependant, les vestiges, extrêmement fragiles en raison de leur exposition au feu, sont situés à une profondeur qui rend leur conservation in situ difficile dans le cadre du projet architectural. Des réflexions sont menées afin de permettre une sauvegarde, même partielle, des éléments qui seront extraits pour permettre de proposer un témoignage au public.
"Conserver ce mur sur place n’est pas envisageable dans le cadre des travaux prévus, selon Edward de Lumley, directeur régional des affaires culturelles d’Île-de-France. Un moulage sera prochainement réalisé, afin qu’après la phase d’études des vestiges, qui sera riche d’enseignements, une reconstitution d’une portion de mur puisse être réalisée, qui intègrera des pierres d’origine. La DRAC mènera un travail avec la Ville de Paris et tous ses partenaires pour permettre au public, à terme, de voir ce mur reconstitué dans un musée à Paris. La photogrammétrie 3D complétera cette démarche en offrant une restitution virtuelle fidèle, accessible à tous."
Et maintenant ?
- Mi-septembre 2026 : la découverte a été déclarée "d’importance exceptionnelle" en Commission territoriale de la recherche archéologique.
- Une prescription complémentaire a été émise par la DRAC Île-de-France pour terminer l’étude du mur (fonction, chronologie précise de construction et d’abandon) et explorer la plateforme et d’éventuelles occupations sous-jacentes.
- Une collaboration renforcée entre l’Hôtel-Dieu AP-HP (maître d’ouvrage), le DHAAP, l’Inrap, et la DRAC Île-de-France se met en place afin d’étudier et documenter le mur en vue d’une reconstitution sous forme de fac-similé intégrant des pierres de parement originales
L'archéologie préventive, une réglementation pour sauvegarder notre mémoire
L’archéologie préventive est une réglementation qui permet de protéger le patrimoine archéologique menacé par des travaux d’aménagement. Lorsqu’un projet risque de détruire des vestiges, les services de l’État, à travers les Directions régionales des affaires culturelles, peuvent prescrire une intervention archéologique avant le début des travaux. Cette intervention peut prendre la forme d’un diagnostic destiné à vérifier la présence éventuelle de vestiges, puis, si leur intérêt scientifique le justifie, d’une fouille préventive.
La fouille préventive permet d’étudier de manière approfondie les vestiges. Les archéologues enregistrent, analysent et documentent les découvertes, puis l’ensemble des informations recueillies fait l’objet d’une étude scientifique. Cette démarche permet de préserver la mémoire d’un site qui ne pourrait pas être conservé en place et d’enrichir les connaissances scientifiques et historiques.
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