Le 10 septembre, les 55 auditrices et auditeurs de la nouvelle promotion du CHEC étaient réunis pour la première fois au Salon des Boiseries au Musée des Arts Décoratifs pour le lancement de la session annuelle 26-27.
Après un accueil chaleureux de Sophie-Justine Lieber, directrice générale des Arts Décoratifs, Jérôme Rivoisy, Secrétaire général du Ministère de la Culture a souligné la capacité du CHEC à réunir une grande diversité et qualité de professionnels de la culture, suscitant chaque année un dialogue éveillé sur les enjeux culturels actuels.
Trois conférences d’ouverture ont éclairé les enjeux de cette nouvelle session
Comment nommer la situation politique actuelle?
Romain Huret, président de l’École des Hautes Études en Sciences Sociales (EHESS) et spécialiste de l’histoire contemporaine des États-Unis, a interrogé la façon de nommer la situation politique actuelle. Une première analyse, optimiste, considère que les tensions et conflits en cours ne seraient qu’un simple rejeu du passé, de l’opposition historique entre Lumières et anti-Lumières, entre émancipation de l’humanité par la raison et conservatisme réactionnaire. La massification scolaire et la diffusion de la connaissance sonneraient un jour la fin des conflits et la paix universelle. Une seconde analyse, plus pessimiste, suggère que notre actualité politique serait un véritable tournant et amènerait à une transformation inédite de nos sociétés, en croissante radicalisation. L’autorité des intellectuels et scientifiques et leur place dans l’espace public, autrefois incontestables, sont aujourd’hui progressivement remis en question – voire combattus – par certaines puissances et sont concurrencés par des acteurs privés qui produisent leur propre connaissance. L’intervention s’est conclue par un débat sur le rôle de la jeunesse dans ce contexte instable, du devoir des intellectuels de se reconnecter à l’espace public mais encore sur l’enjeu central de souveraineté et de réappropriation du savoir par les chercheurs face à l’intelligence artificielle.
Témoigner malgré les contraintes
Sepideh Farsi, réalisatrice iranienne exilée en France, a offert aux auditeurs une intervention forte sur la manière de témoigner de l’histoire de son pays malgré les contraintes. Pour elle, témoigner est un moyen de survivance dont il faut se saisir car détourner le regard ne fera pas disparaître la réalité. Elle a d’abord sorti ses films en cachette, en les tournant avec des moyens discrets comme son téléphone portable puis s’est posé un dilemme central : est-il préférable de faire des films en Iran au risque de se mettre personnellement en danger et de censurer ses créations, ou de les diffuser librement depuis l’étranger ? Où sommes-nous les plus utiles ? Les auditeurs ont eu la chance de découvrir plusieurs extraits des films de la réalisatrice, avant d’échanger avec elle encore davantage sur son histoire et son travail.
Les mythologies de l'IA
Jean-Gabriel Ganascia, philosophe et informaticien, expert en intelligence artificielle et professeur émérite à Sorbonne Université, a alerté sur sur ce qu’il appelle les nouvelles mythologies - au sens où l’entendait Barthes - à l’ère numérique. Il a alors mis en lumière l’existence de narratifs communs sur l’intelligence artificielle qui la dépeignent comme la technologie qui va dépasser et détruire l’humanité, avant d’interroger la raison pour laquelle les « géants de la tech » participent à l’élaboration de tels mythes sur leur propre création. La réponse : l’histoire est racontée du point de vue du chasseur. Ces nouvelles mythologies de l’IA sont un moyen particulièrement efficace pour les grands acteurs du numérique de faire savoir au reste du monde qu’ils détiennent une technologie qui les rend puissants et menaçants. S’en est suivi un débat sur l’éthique en matière d’IA, sur l’éducation des plus jeunes au numérique ainsi que sur la question du partage ou non des données et du savoir avec l’IA.
Après cette journée de lancement, les auditeurs ont pu découvrir trois lieux importants en Pyrénées orientales pour entamer les réflexions de cette session.
Le Festival Visa pour l’image
Les auditeurs ont pu découvrir le festival international du photojournalisme « Visa pour l’Image» et rencontrer Jean-Luc Soret, directeur du Centre International du Photojournalisme (CIP) et de l’association Visa pour l’Image, et Maïté Sanchez-Schmid, sa vice-présidente, qui ont tous deux rendu hommage au fondateur Jean-François Leroy, décédé quelques jours plus tôt. La question de la transmission était au cœur des échanges. En plus de montrer et de conserver le travail des photojournalistes, l’association met en place, conjointement avec les enseignants et auprès des populations empêchées ou éloignées socialement ou géographiquement, des ateliers d’éducation aux images, de « fact checking » ou d’édition photo, dans le but de développer des compétences non scolaires et faire des jeunes des citoyens éveillés. Le festival a une mission des plus difficiles : rendre compte justement des conflits, sans spectaculariser ni esthétiser la violence. Ainsi, les expositions ont-elles fait l’objet d’un travail minutieux avec l’aide d’artistes afin de présenter les clichés de façon pertinente et de faire dialoguer la photographie avec d’autres formes d’expression artistiques.
Les auditeurs ont pu également rencontrer Étienne Montès, ancien photojournaliste, et Thierry Secretan, commissaire de l’exposition d’une sélection de ses photographies les plus marquantes, à l’occasion de l’exposition rétrospective que lui consacre Visa cette année.
Audrey Delaporte, journaliste et éditrice photo au Monde a explicité par des exemples concrets les enjeux d’accès à l’information et aux images. Il a principalement été question de savoir comment couvrir certains territoires où les journalistes sont interdits – voire pris pour cible. Rendre compte des évènements et informer devient une véritable épreuve lorsque l’accès à Internet est complètement coupé ou quand la « kill zone » s’étend à 20 km derrière la ligne de front avec l’utilisation de drones. La fragilité du rôle de témoin a aussi été évoquée à partir de l’exposition Iran, le cycle de la guerre, de Hashem Shakeri.
La Casa Musicale
Les auditeurs ont découvert la Casa Musicale, association créée il y a maintenant 30 ans, installée entre le quartier Saint-Jacques et la Citadelle de Perpignan dans un lieu où se mêlent les ruines de l’ancienne église des carmes et plusieurs bâtiments désaffectés par l’armée de terre. Rebecca Bouillou, sa directrice (- et auditrice de cette session du CHEC-), a présenté le lieu et ses enjeux : rendre accessible la culture à toutes les communautés de la ville et favoriser l’insertion des jeunes, la Casa Musicale encourageant à cette fin les pratiques libres, collectives et simples d’accès en prise directe avec les réalités urbaines d'aujourd'hui. Pour expliciter les enjeux territoriaux, Frédéric Bourdin, directeur adjoint délégué à la DRAC Occitanie, a présenté ensuite les particularités de la région et les traits principaux de l’action de la DRAC et des partenariats qui y sont noués.
Le Mémorial du camp de Rivesaltes
Ce fut ensuite au Mémorial du camp de Rivesaltes d’ouvrir ses portes au CHEC. Sa directrice, Céline Sala-Pons et Pierre Humbert, administrateur, ont fait visiter le Mémorial aux auditeurs avant de leur présenter les grands enjeux d’un tel lieu : un mémorial conserve des traces, rend hommage et transmet une histoire, mais il permet également, par la compréhension du passé, de penser l’avenir. La vraie difficulté est de savoir comment témoigner des conflits encore en cours sans prétendre d’en connaître déjà l’issue. C’est à cette question que répondent les mémoriaux, qui collectent et traitent des traces qui deviendront peut-être une archive, puis un objet de transmission entre le temps de ceux qui ont vécu les évènements et celui des générations suivantes. La directrice a souligné l’importance de ne pas réduire l’histoire à une série de dates en mettant en lumière le rôle crucial des témoignages humains. Les mémoriaux sont des lieux qui invitent à réfléchir et qui forment les citoyens et les jeunes générations à adopter un regard critique sur leur passé en luttant contre tout révisionnisme ; une responsabilité d’autant plus capitale dans ce contexte (géo)politique instable.
Le Mémorial du camp de Rivesaltes se distingue également par son engagement en faveur de l’inclusion à travers son architecture, sa scénographie et sa médiation. Il a pour ambition de faire du visiteur un acteur de son parcours en adaptant l’expérience muséale à son profil : panneaux en FALC (facile à lire et à comprendre), audios et vidéos, objets à manipuler, tiroirs avec différents niveaux de lecture.
Les auditeurs ont pu également assister à une visite théâtralisée par la compagnie « Le Birgit Ensemble », qui a proposé un moyen original de transmettre les témoignages des évènements tragiques qui ont eu lieu dans le camp.
Le dernier jour du module a également été celui de la découverte par les auditeurs de leur groupe de travail pour l’année, et l’occasion de commencer à réfléchir ensemble à leur sujet.
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