Installée au cœur du parcours de la Cité internationale de la tapisserie à Aubusson, George déploie sur 23 mètres une évocation libre et contemporaine de la figure de George Sand. Conçue comme un ruban autoportant que le visiteur peut contourner et parcourir, l'œuvre mêle portraits, paysages et motifs inspirés de l'univers de l'écrivaine pour proposer une expérience immersive entre récit et déambulation.
Figure majeure de l'art contemporain français, Françoise Pétrovitch développe depuis plus de trente ans une œuvre protéiforme où se croisent dessin, peinture, estampe, céramique et sculpture. Pour cette commande , elle s'est associée aux savoir-faire des artisans d'Aubusson afin de transposer dans la laine son univers graphique singulier.
Votre "George" est résolument ancrée dans notre époque, représentée en fumeuse, entourée de figures aux codes contemporains. Comment avez-vous trouvé le juste équilibre entre l'hommage historique et votre propre univers plastique ?
Plutôt que de partir de détails autobiographiques de la vie de George Sand, j’ai préféré rendre hommage à son caractère engagé. J’ai préféré célébrer la femme qui a décidé de prendre son destin en main et d’accomplir sa vocation d’artiste, sans renier son attachement à la nature ni aux causes politiques qu’elle jugeait justes. J’ai préféré montrer une attitude, un regard, un mouvement vivant, pour installer l’écrivaine dans notre présent et faire résonner la contemporanéité de sa voix. C’est très naturellement que je l’ai incorporée à mes propres motifs et mes propres modèles. George Sand est un personnage immense, aux mille facettes et mille talents, qui offre différents visages à qui s’en approche. Dans la tapisserie, elle est cette femme brune et fière qui fume, inspirée de son célèbre portrait par Auguste Charpentier. Elle est aussi cette petite figure de profil, encore avec une cigarette, calquée sur ses propres caricatures, entourée de la foule de personnages qui constituaient son cercle intellectuel et artistique. Elle est enfin cette femme à l’allure moderne, fondue dans les frondaisons, tournée vers le hors-champs de la tapisserie : en grisé, cette figure symbolise l’aura de Sand, projetée vers l’avenir, dont l’émancipation nous inspire encore aujourd’hui.
Vous avez cassé le code de la tapisserie murale pour imaginer un ruban autoportant de 23 mètres de long. Qu'est-ce que cette liberté de mouvement et la possibilité pour le public de tourner autour de l'œuvre apportent à la narration ?
Comme on tourne les pages d’un livre d’images, on découvre la tapisserie selon une suite de chapitres, tissant le fil de la narration pans après pans. Surtout, les corps peuvent parcourir la tapisserie comme ils arpenteraient un paysage, et un tel déplacement modifie les perceptions sensibles. C’est un parcours physique mais aussi visuel, dans la tapisserie, du fait des différences d’échelles : d’une part, les grands motifs qui structurent la composition, tels des sujets d’histoire qui jalonnent la tapisserie et la dominent ; d’autre part, les petits dessins qui rythment l’ensemble, à la façon de motifs décoratifs, complètent la composition et lui donnent une coloration, une ambiance. Cette alternance de points de vue et de sensations absorbe le spectateur. D’abord tenu à distance dans une vue d’ensemble, il est ensuite invité à se rapprocher, à « entrer » dans la tapisserie pour une lecture de près.
Comme on tourne les pages d’un livre d’images, on découvre la tapisserie selon une suite de chapitres, tissant le fil de la narration pans après pans.
J’ai aussi voulu que le verso de la tenture puisse être visible, par échancrures, comme si on écartait le rideau d’un théâtre. Il montre la matière tumultueuse du revers du tissage, dès lors qu’on n’en réduit pas les brins, qu’on ne les discipline pas : un flot de laine, chaotique, riche de couleurs et de matières, informe, flou, exubérant.
Comment s'est déroulé le compagnonnage avec Delphine Mangeret, votre cartonnière-coloriste, pour traduire la spontanéité de votre lavis d'encre ?
Le dialogue avec Delphine Mangeret s’est immédiatement noué avec une grande fluidité. Nous avons très rapidement échangé à propos de l’esprit de l’œuvre, sa traduction en laine, les diverses lignes de force que je voulais voir engagées. La perception de la couleur, notamment les fondus et dégradés, ont pu être reproduits grâce à un dialogue continu et clair entre nous. Delphine a été la partenaire « idéale » pour le projet.
Le lavis d'encre joue sur la dilution et la transparence de l'eau, tandis que la tapisserie est faite de nœuds et de matière solide. Qu'avez-vous ressenti en voyant vos « jus » et vos transparences d'encre se métamorphoser en fils de laine grâce au travail de la teinturière et des lissières ?
En effet, c’était un vrai défi technique de transposer le lavis en tapisserie ! Afin de s’approcher au plus près de mon écriture plastique, la teinturière et les lissières ont su faire vibrer la surface en jouant des natures différentes de fils et de laines et des effets – éclat, mat, brillant, gros, irrégulier, fin etc. –, comme je joue avec l’encre ou la peinture.
Le tissage est un langage en soi et, en expertes, les lissières savent en exprimer toutes les subtilités, toutes les nuances. Elles sont parvenues, magistralement, à faire sentir les dégradés et la dilution de l’encre, dans le rythme propre à la tapisserie.
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