Avec ses 23 mètres de long et ses 50 m² de surface tissée, George est l’une des plus importantes réalisations menées ces dernières années par la Cité internationale de la tapisserie. Imaginée par Françoise Pétrovitch pour le 150e anniversaire de la disparition de George Sand, l’œuvre a mobilisé pendant plus de deux ans et demi les savoir-faire de la Manufacture Robert Four à Aubusson.
Le carton de tapisserie : la partition millimétrée du lissier
Le point de départ technique de cette aventure repose sur la transposition de la maquette originale de Françoise Pétrovitch — un lavis (dessin réalisé à partir d’encre diluée dans l’eau) d'encre sur papier — en un « carton de tapisserie ». Ce modèle à l’échelle 1/1, agrandi aux dimensions finales de l’œuvre, est l’élément indispensable placé directement sous le métier à lisser lors du tissage.
Pour ce projet, l'artiste a travaillé en étroite collaboration avec la cartonnière-coloriste Delphine Mangeret. Ensemble, elles ont analysé minutieusement chaque trait du dessin original afin de définir comment interpréter les lignes de force et anticiper la traduction des textures en fils. Le défi consistait à décoder la double nature du lavis de l'artiste : certaines zones se caractérisent par des effets doux et diffus, tandis que d'autres s'avèrent plus granuleuses et épaisses. Le carton devient ainsi une véritable partition technique que les artisans vont devoir interpréter sans jamais trahir la vérité du pinceau.
L'innovation de la teinture : peindre directement sur l’écheveau
La retranscription fidèle de la dilution des pigments à l'eau représentait le nœud de la recherche et du développement de ce projet. Pour y parvenir, un travail d'expérimentation inédit a été mené par la teinturière Nadia Petkovic, chargée de transposer les gammes de peinture de la maquette en gammes de teinture.
Plutôt que d'utiliser des fils d'une seule couleur unie, la teinturière a imaginé un procédé novateur consistant à teindre plusieurs nuances différentes sur un seul et même écheveau de laine. Grâce à cette technique exclusive, les nuances de couleurs viennent se superposer, permettant aux effets de transparence et aux dégradés subtils du lavis d'être directement intégrés dans la structure même du fil avant d'être manipulés par le lissier. Pour parfaire cette illusion de l'encre séchée, la gamme chromatique a été volontairement restreinte à des variations de roses, de verts, de gris et de noirs, concentrant le regard sur les subtilités de la matière.
Le geste des lissières : faire vibrer la surface textile
Une fois le carton préparé et les écheveaux teintés, le relais a été passé au cœur des ateliers de la Manufacture Robert Four aux lissières Marie-Catherine Chassain, Sarah Chassain et Clémence Tonnoir. Ce sont leurs mains qui exécutent le geste séculaire du tissage, guidées par les premiers essais de calibrage réalisés par la lissière France Odile Perrin-Crinière pour adapter le point de tissage aussi bien aux grands aplats de couleur qu’aux lignes extrêmement fines du dessin.
Leur mission ne se limite pas à croiser des fils : elles insufflent du relief et du rythme à la composition. Pour restituer l'esprit vivant du lavis, les lissières alternent les écritures techniques en combinant des fils et des laines de natures radicalement différentes. En mélangeant des matières mates, brillantes, épaisses, fines ou volontairement irrégulières, elles font vibrer la surface textile de 50 m². Chaque croisement de fil permet de rendre certains contours plus râpeux et d'autres lignes plus souples. C'est ce travail de haute technicité, né d'un dialogue permanent autour du métier, qui s'apprête à être révélé lors de la tombée de métier.
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