Il y a, dans cette nouvelle édition, une sensation de déplacement constant. Rien ne tient en place. Ni les formes ni les récits ni les identités. La danse circule, glisse d’un espace à l’autre, d’une mémoire à une autre, et transforme chaque lieu en un espace de bascule. Une ligne fragile où le regard se déplace sans prévenir. À l’échelle du territoire, les Rencontres fabriquent un champ d’expériences où les œuvres dialoguent, se répondent, parfois se contredisent, mais avancent toutes avec cette nécessité d’habiter le présent autrement.
Dès les premières pièces, le regard est entraîné ailleurs. Non pas frontalement, mais par glissement. Avec "Kassia Undead", Lara Barsacq ne convoque pas le passé pour le figer. Elle le remet en circulation. Les chants anciens deviennent souffle, traversent les corps, passent d’un interprète à l’autre comme une matière qui refuse de rester à distance, comme si le temps se déposait encore dans les corps au présent.
Dans le même mouvement, la "Création 2026" de Clédat & Petitpierre ouvre un territoire de perception inédit. Le réel y est légèrement déplacé, comme s’il se pliait à une logique intérieure. Les corps s’y organisent autrement, entre précision et dérive, laissant apparaître des images qui ne cherchent pas à s’expliquer, mais à s’éprouver, à surgir puis à s’effacer sans jamais se fixer durablement.
Ce travail de déplacement se resserre dans "Elle brûle" de Suzanne Henry. Ici, plus d’échappée possible. Le corps est au centre, pris dans ce qu’il porte depuis longtemps. Les gestes accumulés, les techniques intégrées, les mémoires inscrites. Tout remonte et insiste, résiste dans une même poussée, comme une stratification qui affleure à la surface du mouvement et s’impose sans relâche, comme si le corps ne pouvait plus retenir ce qui le traverse. Jusqu’à ce que l’épuisement ouvre un autre état, plus brut, plus exposé, où le corps cesse de maîtriser pour simplement tenir, dans une présence presque à nu.
Comme un rendez-vous attendu, un mouvement récurrent, les Rencontres chorégraphiques internationales de Seine-Saint-Denis font circuler la danse à l’échelle du territoire, d’une ville à l’autre, en multipliant les espaces de rencontre et de partage. Face aux logiques de fermeture et de repli, le festival choisit l’ouverture. Il choisit la rencontre, le croisement des expériences, la pluralité des esthétiques et des histoires. Il choisit de faire entendre des voix venues d’ailleurs, non comme un signe d’exotisme, mais comme une condition essentielle pour penser le monde dans sa complexité.
Ce qui se transmet, ce qui insiste
Une même question circule d’une pièce à l’autre, sans jamais se formuler de manière directe. Que faire de ce qui nous précède. Comment vivre avec ce qui s’impose sans avoir été choisi, sans pour autant s’y dissoudre, sans renoncer à déplacer ce qui nous constitue.
Dans "Na Djoro", Tatiana Gueria Nade s’approche de ces lignes invisibles qui traversent les histoires familiales. Le destin n’y apparaît pas comme une ligne droite mais comme un réseau complexe de répétitions et d’écarts, un tissage mouvant où chaque geste rejoue et déplace à la fois ce qui a été transmis. Le corps avance dans ces lignes, les éprouve, les dévie, comme s’il cherchait à ouvrir un passage là où tout semblait déjà tracé.
Cette tension se prolonge dans "#Autoportrait" de Betty Tchomanga, où l’histoire intime se mêle à une histoire plus vaste. Rien n’est séparé. Les héritages circulent, s’entrelacent, laissent des zones d’ombre, ouvrent des brèches où le récit ne se stabilise jamais complètement, comme un tissu traversé de manques, de silences et de déplacements.
Dans ce prolongement, Mackenzy Bergile, dans "Autothérapie : Unbolting Colonial Statues from Our Consciousness", travaille dans cette même épaisseur, mais en éclatant les formes. Le geste n’organise pas, il laisse apparaître. Des fragments, des voix, des souvenirs qui coexistent sans chercher à s’ordonner, qui surgissent, se superposent, se répondent sans jamais se fixer, comme une mémoire en mouvement.
Avec "Dibbouk", Philippe Lebhar s’inscrit dans une autre relation au passé. Le corps devient traversé, habité. Ce qui relève du rite, de la fête, de la mémoire spirituelle affleure sans se fixer. La danse agit comme un passage, une manière de laisser circuler ce qui ne disparaît pas, de lui donner une forme sans jamais le refermer.
Ces œuvres ne ferment rien. Elles maintiennent ouvertes des questions, des tensions, des espaces où l’identité reste en mouvement, où elle se construit dans l’écart plutôt que dans l’affirmation.
Formes en devenir, identités en mouvement
Mais à mesure que ces récits s’enracinent, d’autres lignes apparaissent, plus mouvantes, presque insaisissables. Comme si certaines pièces refusaient de rester dans la mémoire pour glisser vers la transformation, vers des états où le corps se redéfinit à mesure qu’il apparaît.
Avec "STRIP", Les Idoles déplacent immédiatement le regard. Les corps ne représentent plus, ils se transforment. Des figures surgissent, se défont, se recomposent dans un flux continu qui échappe à toute fixation.
Ce glissement se poursuit ailleurs, sous une autre forme, dans "Coming Soon" de Soraya Leila Emery. Ici, ce sont les images elles-mêmes qui sont reprises, déplacées, déformées. Le corps ne s’inscrit plus dans un regard imposé, il le détourne, le rejoue, l’ouvre à d’autres possibles. Dans "Un virage pour Jacky", Magda Kachouche poursuit cette exploration dans une dimension plus intime. Le corps avance à travers les influences, les transmissions, les découvertes. Il se construit par couches, par déplacements successifs, sans jamais se stabiliser complètement.
Être là avec les autres
À cet endroit, quelque chose bascule encore. Le geste ne concerne plus seulement celui ou celle qui danse, il engage les autres, les inclut, les appelle, les rend nécessaires à ce qui advient, comme si la danse cessait d’être un espace à regarder pour devenir un espace à traverser.
Dans "Déchargement, Who Carries ?", Dagô R. fait circuler la question sans la poser frontalement. Le corps ne tient plus seul. Il dépend d’un soutien, d’un relais, d’une présence. Ce qui se joue passe d’un individu à un autre, comme une responsabilité partagée, comme une charge qui ne peut exister qu’à plusieurs. De ce déplacement naît une autre manière d’être spectateur, plus engagée, plus poreuse, et cette ouverture devient plus directe dans "Dropped 2.0" de Santiago Codon Gras. Le public n’est plus à distance. Il entre dans l’espace, agit, transforme ce qui est en train de se faire. Le spectacle devient situation. Dans un registre plus discret, "Danse à la Carte" de Blandine Minot installe une relation presque intime. Une image tirée, une parole échangée, une danse offerte. Chaque rencontre est différente, construite dans l’instant, comme un échange fragile qui se tisse au présent et ne se rejoue jamais de la même manière.
Cette relation se déplace alors vers un autre niveau, avec "Open my chest and place our tomorrows inside" d'Emmanuel Eggermont. Ce sont des voix, des images, des élans confiés par d’autres qui apparaissent, se déposent, circulent dans l’espace du plateau. Rien n’est fixé à l’avance, tout s’agence au présent, dans ce qui surgit, se transforme, se partage. La danse devient un espace où ces éléments se rencontrent et se transforment, où chacun laisse une trace qui continue d’agir. Et de cette circulation entre les corps et les présences, le mouvement s’élargit encore avec "DIRAU", où le collectif Bilaka inscrit cette dynamique dans l’espace public. Les gestes circulent, se répètent, se déplacent, portés par une énergie commune qui transforme l’espace en lieu de rencontre et d’échange.
Au cœur de ce flux, L’UNES, sous la direction de Lotus Eddé Khouri, rassemble les femmes de Femmes Solidaires 93. Leurs gestes quotidiens et récits personnels deviennent matière à danse collective, attentive aux liens et aux histoires de chacune. Sur scène, les expériences se croisent, se transforment et révèlent des présences souvent invisibles, donnant force à ce qui reste en marge. Chaque mouvement devient langage et acte de transmission, chaque geste affirme la vie et la relation, transformant le plateau en espace de partage et de résistance.
D’un geste à l’autre, tout continue
Rien ne vient conclure, comme si l’ensemble du parcours refusait précisément de se refermer. Et c’est sans doute là que réside la cohérence de cette édition. Avec "SACRE", Daniel Larrieu ne cherche pas à contenir l’œuvre qu’il traverse. Il la déplace, l’aborde par le jeu, par la variation, par une manière de ne jamais se laisser fixer. Tout au long du parcours, une même sensation persiste. Celle d’un mouvement qui ne se laisse pas arrêter. Les formes se transforment, les récits se déplacent, les corps continuent de chercher.
La danse, ici, n’explique pas. Elle ouvre des espaces. Elle met en relation. Elle permet de tenir dans ce qui reste incertain, prolonge ce qui traverse l’ensemble du festival, de pièce en pièce, de corps en corps. Et c’est peut-être là, précisément, que quelque chose se joue, dans cette continuité sensible qui relie les œuvres sans jamais les figer, dans cette manière de rester en mouvement, ensemble, sans jamais refermer ce qui vient d’apparaître, comme une expérience qui continue au-delà du regard.
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