Dans cette nouvelle édition, une partition d’images s’offre d’abord au regard. Mais pas seulement. Les œuvres qui la composent parlent. Elles s’écoutent. Elles racontent. Elles entraînent. Elles esquissent déjà les sensibilités de demain. Cette partition dessine un paysage, une autre manière de penser la photographie. Au fil du parcours, 24 projets venus de 15 nationalités donnent corps à cette jeune scène européenne, plurielle et en mouvement. Ici, les formes débordent. Les images quittent leur cadre habituel. Elles glissent vers l’installation, dialoguent avec la vidéo, s’appuient sur l’archive. Parfois, elles deviennent objets. La photographie ne se contente plus de représenter. Elle devient espace, matière, récit.
Le festival observe ce moment de bascule. Celui où la photographie cesse d’être seulement une surface pour devenir un véritable espace d’expérimentation. Circulation(s) s’est progressivement affirmé comme l’un des lieux européens les plus attentifs à la jeune création. Ce que l’on découvre ici n’est pas seulement une nouvelle génération d’artistes, mais une autre façon de regarder le monde. Une même question traverse ces œuvres. Comment raconter le présent lorsque les repères vacillent. L’exposition tout entière semble travailler cette interrogation. Les artistes ne cherchent pas à produire des images définitives. Ils ouvrent des récits fragmentaires, mêlent documents et fictions. Ils recomposent des histoires inachevées. La photographie devient alors un outil pour explorer ce qui se transmet, ce qui disparaît et ce qui résiste encore au temps.
Le festival Circulation(s) affirme plus que jamais pour sa 16e édition un regard collectif et pluriel sur la jeune photographie européenne. Les 24 projets exposés, réalisés par des artistes de 15 nationalités différentes, explorent des formes hybrides où la photographie dialogue avec d’autres médiums et déborde du cadre traditionnel de l’image. Face à un monde traversé par l’incertitude, le collectif Fetart, créateur et directeur artistique du festival, choisit d’accompagner et de soutenir la diffusion de celles et ceux qui choisissent l’imaginaire, la fiction ou la mise en scène pour reprendre la main sur le récit. Derrière des esthétiques parfois pop, colorées ou ludiques, se révèlent des sujets profonds : les questions de mémoire, d’identités plurielles, mais aussi notre relation au vivant et aux enjeux écologiques. Circulation(s) reste ainsi un espace engagé d’expérimentation et un tremplin pour les artistes émergents.
Rouvrir les archives
Chez plusieurs artistes, la mémoire agit comme un point de départ. Non pas une mémoire stable, mais une matière fragile faite de fragments, de traces retrouvées et d’histoires recomposées.
Les démarches de Matevž Čebašek, Davide Degano et Manon Tagand se rejoignent dans cette exploration. L’histoire n’apparaît jamais d’un bloc. Elle se reconstitue à partir d’images éparses.
Depuis ma naissance, la démence fait partie de ma vie. Je me suis interrogé très jeune sur la perception de la réalité par mon grand-père, atteint de démence sévère et incapable de parler. Ces dernières années, ces questions ont ressurgi alors que je passais du temps avec ma grand-mère qui est aujourd'hui elle-même atteinte de démence. Pour tenter de la comprendre, j'ai cherché à explorer son passé...
Avec "In the Mountains, the Sun is Shining", Matevž Čebašek construit précisément ce dialogue fragile entre passé et présent. Son travail assemble archives familiales, images contemporaines et fragments filmés pour saisir cet instant où la mémoire se fissure. L’image ne reconstitue pas un passé cohérent. Elle accompagne au contraire ses incertitudes.
Né en Slovénie en 1995, cet artiste s’est formé à la photographie à l’Académie royale des arts de La Haye, dont il sort diplômé en 2024. Son projet de fin d’études lui vaut une bourse de la Stichting tot Steun. Depuis, son travail circule dans plusieurs expositions européennes et a été distingué par le prix Encontros da Imagem en 2025.
Manon Tagand ouvre une brèche similaire avec "Boîte noire". Après la disparition de son père, l’artiste se retrouve face à des milliers d’archives photographiques. Ces images deviennent le point de départ d’une enquête intime entre la France et le Cameroun. La photographie agit ici comme une tentative de recomposition, un moyen de comprendre une histoire familiale prise dans les fractures du passé colonial.
Cette attention portée aux zones fragiles du souvenir trouve un écho chez Davide Degano. Dans "Do-li-na", l’artiste revisite une région frontalière du Frioul-Vénétie Julienne où se croisent traditions italiennes, slovènes et frioulanes. En remontant l’histoire de sa famille, il montre combien les images participent à la fabrication des récits collectifs et comment certains héritages disparaissent dans les angles morts de l’histoire.
Dans ces démarches, la photographie ne sert plus seulement à conserver le souvenir. Elle devient un outil pour rouvrir les récits et interroger ce qui a été transmis autant que ce qui a été oublié.
Identités en mouvement
Cette instabilité du passé se prolonge dans la construction des identités. Plusieurs artistes observent ces moments où l’on se transforme.
Dans "Reliées", Marine Billet suit cinq jeunes femmes au seuil de l’âge adulte. Ses images captent des gestes, des silences, des regards suspendus. L’identité y apparaît moins comme une définition que comme un passage. Le travail de Dónal Talbot prolonge cette réflexion depuis une perspective queer. Dans "Becoming", corps et paysages se mêlent dans des images méditatives où l’identité se construit dans la relation au monde. Chez Ricardo Tokugawa, cette transformation prend une dimension culturelle. Dans "Utaki", l’artiste interroge les traditions familiales et la fabrication du sacré à partir de son héritage okinawaïen. Ses images rappellent que les identités se recomposent toujours dans le temps.
Habiter le vivant
Un troisième fil traverse l’exposition. La relation au vivant. Les œuvres de Tanguy Muller, Nathalie Bissig, Ruby Wallis et Marco Zanella montrent chacune à leur manière combien la nature est aujourd’hui inséparable des gestes humains.
Chez Muller, arbres taillés et chiens domestiqués composent un paysage hybride où la nature apparaît déjà façonnée. Les images de Bissig convoquent quant à elles les mythes alpins pour évoquer la peur ancienne des phénomènes naturels. Ruby Wallis transforme un jardin irlandais en lieu de rencontres avec des demandeurs d’asile, où plantes et récits deviennent les traces sensibles des migrations.
Le territoire devient également un lieu de friction dans le travail de Marco Zanella. Avec "Mezzogiorno", le photographe italien propose une traversée patiente du sud de l’Italie, élaborée au fil de plus d’une décennie de déambulations. Le terme "mezzogiorno", qui désigne à la fois midi et le sud du pays, condense déjà cette géographie chargée d’histoire et de représentations.
Dans ses images, paysages marqués par la fragilité économique, architectures inachevées et gestes du quotidien se croisent, se frôlent et parfois se heurtent. La lumière du Sud révèle alors un territoire traversé de paradoxes où se rencontrent mythe et réalité, permanence et transformation. Loin des clichés, Zanella compose un portrait fragmenté mais vibrant d’un espace en mutation, à la frontière de l’observation documentaire et d’une sensibilité presque anthropologique.
À travers ces œuvres, Circulation(s) révèle moins un état de la photographie qu’un mouvement. Archives familiales, identités en devenir et paysages traversés par l’histoire composent une cartographie sensible de l’Europe contemporaine. Le festival ne se contente pas de révéler de jeunes artistes. Il montre comment une génération invente déjà d’autres manières de raconter le monde.
Chaque année, le collectif Fetart accompagne l’exposition d’un programme de rendez-vous destiné à favoriser rencontres et découvertes autour de la photographie contemporaine.
Les studios photo invitent le public à passer devant l’objectif de photographes aux univers variés. Décors inventifs ou dispositifs plus sobres permettent d’expérimenter la séance de portrait et de repartir avec un tirage signé.
Le week-end professionnel constitue un moment clé du festival. Lectures de portfolios, masterclasses consacrées à l’édition, à la scénographie ou au tirage, ainsi que conseils techniques et juridiques accompagnent la professionnalisation des artistes émergents.
La journée d’ouverture donne enfin le ton de l’événement. Performances, lectures, signatures et rencontres avec les artistes composent un vernissage ouvert à tous, pensé comme un espace de circulation entre publics et créateurs.
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