Il est des jours où le hasard bouscule une vie. Chana Orloff accompagne des amis dans l’atelier d’un sculpteur. Il se plaint de la difficulté de son travail. Elle sourit. Il lui lance une boule de glaise comme un défi. Elle la saisit. Se jette dedans. Travaille toute la nuit. Tire de l’obscurité le visage de sa grand-mère. Au matin, elle lui montre le modelage : "C’est bien, tu dois continuer". Dès ce premier portrait, la force d’une vocation s’impose. Toute son œuvre y sommeille déjà. Sculpter devient vital. Une respiration. Une urgence. Sa vérité : "Je pourrais exister sans sculpter, mais pas vivre." Richard Copans prend cette vérité à bras le corps et en fait l’élan de son film.
L’évidence d’une nécessité
Dans le Paris des années 1910, Chana Orloff rejoint le Montparnasse où tout s’invente. Modigliani, Chagall, Soutine croisent sa route. Elle abandonne la couture, qu’elle quitte comme un vêtement trop étroit pour rejoindre l’Académie de Marie Vassilieff.
La Première Guerre brise l’élan. Réfugiée dans un village des Charentes, elle découvre du bois dans le garage d’un curé. Un marteau. Rien d’autre. Elle frappe jusqu’à faire surgir une forme. Le bois résiste, répond. Un dialogue rude, décisif. Surfaces polies, volumes simplifiés, l’essentiel apparaît.
En 1926, elle fait construire son atelier Villa Seurat par Auguste Perret. Verrières ouvertes, murs clairs, volumes baignés de lumière. Un espace pour travailler, exposer, respirer librement. Une affirmation d’indépendance dans un monde d’hommes. La matière l’accompagne, le bois qu’elle éveille et façonne jusqu’à la lumière, la glaise qui garde le pouls du geste, le plâtre qui retient les mouvements avant qu’ils ne s’effacent.
Faire surgir la présence
Le portrait de "Didi" tient une place singulière. Un enfant debout et droit, simple et solide, où la tendresse du bois affleure. Joues pleines. Lumière jouant sur les surfaces lisses. Elle sculpte l’enfance comme on protège un feu. Autour de cet éclat rayonnent les maternités, omniprésentes dans son œuvre, singulières dans leurs manières de protéger.
Avant-guerre, les formes s’ouvrent, respirent. À l’approche du conflit, elles se resserrent. La mère devient rempart. Muraille. Refuge. Quand la guerre éclate, les visages disparaissent. Il ne reste que le geste d’envelopper, de retenir la forme contre le vide.
Cette manière d’approcher la vie se poursuit dans son bestiaire : chiens, oiseaux, amazones. Des fables silencieuses où chaque figure hésite entre puissance et fragilité. Lumière jouant sur les surfaces lisses.
Ariane Tamir et Éric Justman nous en parlent
Notre époque résonne étrangement avec la vie de Chana Orloff. Comme nous, elle a traversé l’incertitude, l’angoisse, l’effroi, mais aussi l’espoir.
Chana a connu des épreuves profondes qui l’ont marquée à jamais : la mort de son mari, le poète Ary Justman, en 1919 ; le suicide de son ami Georges Kars en 1945 ; la connaissance de la Shoah.
Pourtant, la sérénité et l’espoir ont aussi jalonné son existence : son fils Didi (Élie), sa famille, sa carrière d’artiste accomplie ou ce foyer longtemps rêvé, incarné enfin dans une entité souveraine reconnue - autant de repères lumineux inscrits au cœur de sa vie.
La sculpture fut pour elle un langage, un refuge, un moyen de traduire et de transmettre ses émotions. Nombre de ses dessins et sculptures explorent les thèmes de la guerre et de la paix, comme en témoigne son œuvre emblématique intitulée Guerre et Paix.
Guerre et Paix, exposition aux Ateliers musée Chana Orloff à partir du 30 janvier 2026
Petits-enfants de Chana Orloff, respectivement conservatrice et directeur des Ateliers-Musée Chana Orloff, Experts Union Française des Experts en objets d'art (U.F.E) consacrent leur travail à la mémoire et à la diffusion de l’œuvre de leur grand-mère, tout en veillant à la préservation et à la transmission de son héritage artistique.
La guerre, la perte, la trace
La guerre la frappe de plein fouet. Chana Orloff se réfugie à Genève. L’atelier est pillé. Cent quarante sculptures disparaissent. Le mobilier. Les objets du quotidien. Jusqu’aux casseroles… Tout s’évanouit. La sculpture de "Didi " est volée. Mais Chana Orloff avait pris soin de faire photographier son travail. Ces images deviennent des preuves d’existence, des halos de lumière quand l’œuvre n’est plus là. "Didi "réapparaît en 2008, lors d’une vente à New York, et en 2024, retrouve l’atelier. Comme un souffle revenu. De retour en France, en 1946, elle expose sculptures, autoportrait et dessins d’hommes rescapés des camps. Silhouettes tracées au bord du silence. Corps tremblés, maintenus par une ligne vacillante. Sculpter l’indicible. Porter le néant pour s’en libérer. De cette urgence naît "Le Retour", qu’elle garde longtemps caché avant de le révéler dix-sept ans plus tard.
L’obstination de la renaissance
Richard Copans s’attache à cette obstination. Le geste qui persiste, l’œuvre qui renaît malgré les pertes. En 2023, "Les Inséparables" disparaissent à leur tour. L’histoire vacille. Une page vivante du récit est arrachée. Mais le moule ancien, conçu par le fondeur pour le bronze, permet à la forme de vivre à nouveau. La matière porte mémoire. Deux figures, tournées vers des horizons opposés, tracent une même ligne. Image indéracinable d’une vie partagée entre langues, pays, affections.
Ce qui a été fauché se relève. L’œuvre tient tête au temps. Peut-être cette continuité s’esquisse-t-elle dès la nuit où elle modèle le visage de sa grand-mère, et se prolonge ensuite dans toute son œuvre jusqu’à sa disparition en 1968. Chana Orloff donne raison à la vie. La sculpture devient mémoire vivante, force d’habiter le monde. Une force qui, toujours, la maintient debout. Et « Les Inséparables » en demeurent l’emblème.
Documentaire "Chana Orloff, sculpter sa vie" par Richard Copans à voir sur le site des Ateliers-Musée Chana Orloff : Voir le film
En 2019, les Ateliers-musée Chana Orloff, au 7 bis Villa Seurat, reçoivent le label "Maisons des Illustres". Le 18 septembre 2020, la plaque est inaugurée.
Conçus par Auguste Perret, baignés de lumière, ces ateliers où Chana vit et crée dès 1926 demeurent un lieu vivant. Aujourd’hui, Ariane Tamir et Éric Justman veillent sur l’œuvre, les archives et la mémoire de l’artiste.
Créé en 2011, le label "Maisons des Illustres" signale des lieux dont la vocation est de conserver et transmettre la mémoire de femmes et d'hommes qui se sont illustrés dans l'histoire politique, sociale et culturelle de la France. Le label est attribué par le ministère de la Culture pour une durée de 5 ans renouvelable. Il représente une reconnaissance officielle de l’intérêt patrimonial de la Maison et donne lieu à des avantages divers. Parmi les 253 maisons labellisées depuis 2011, 45 sont situées en Île-de-France faisant de la région la première par le nombre.
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