À travers cet impressionnant palmarès auquel s’ajoutent les trois prix du livre d’architecture remis le 8 octobre, l’Académie d’Architecture met en lumière l’ensemble des acteurs et métiers de l’acte de créer, de construire, de transformer et de raconter le bâti. Architectes, artisans, ouvriers, chercheurs, étudiants, paysagistes, auteurs, ingénieurs, français et internationaux récompensés cette année témoignent tous de la quête de l’excellence, de la connaissance, des savoir-faire qui se déploie à chaque échelle d’un projet.
Les prix et récompenses constituent un moment fort de l'année pour l'Académie, institution à caractère culturel et société savante, indépendante, qui regroupe un nombre limité d’architectes français et étrangers, ainsi que des membres d’autres professions.
Décernés chaque année à une quarantaine de lauréats aux profils variés l'Académie, à travers ses prix, salue l'excellence, la responsabilité sociale et écologique.
Cette manifestation répond pleinement à la mission de l'Académie de promotion de la qualité architecturale des constructions grâce à des actions de valorisation des différents acteurs de la production et de la diffusion de la culture architecturale, de l’enseignement et de la recherche.
Faire de l'architecture un bien partagé
À l’heure où la discipline est bouleversée par des enjeux économiques, écologiques et culturels majeurs, ouvrir le regard sur les architectes internationaux permet d’interroger nos postures, d’éclairer différemment nos relations au monde, de réaffirmer que l’architecture « relie les temps, les territoires et les peuples » (Sophie Berthelier, membre de l'Académie et Présidente du Jury des Prix et Récompenses).
Chaque année la grande Médaille d’or récompense un architecte de renommée internationale. Cette année, elle a été décernée à Eva Jiřičná, architecte tchéco-britannique, figure majeure de la scène architecturale internationale depuis les années 1980, qui a fait du verre et du métal sa matière première d’expression. Lumière, légèreté, délicatesse sont caractéristiques de son œuvre qui a continuellement cherché à bâtir des ponts entre les cultures (Europe centrale et Royaume-Uni), à défier les frontières par la transparence, à associer la modernité technologique à l’élégance.
Pour Hiroshi Sambuichi, « l'architecture est un détail de notre Terre »
L’architecte japonais Hiroshi Sambuichi a reçu quant à lui le Prix Le Soufaché 1874. Son œuvre invite à s’interroger sur les conditions d’une harmonie durable entre l’homme et son environnement. Né et installé à Hiroshima, il propose à travers ses réalisations une réconciliation et une méditation poétique entre les forces du vivant.
Par ses réponses aux trois questions que lui a posé Sophie Berthelier, présidente du Jury des Prix et récompenses, Hiroshi Sambuichi incarne par ses réponses la philosophie et les intentions du jury qui a su réunir 40 lauréats autour de 3 maîtres mots : résistance, résilience, réparation.
L’Académie d’Architecture vous décerne cette année un prix pour l’ensemble de votre œuvre. Quelle est votre réaction ?
Hiroshi Sambuichi : C’est pour moi un immense honneur de recevoir un prix aussi prestigieux de la part de l’Académie d’Architecture, avec sa longue histoire et sa tradition. Je comprends que ce prix ne constitue pas seulement une reconnaissance d’une réalisation architecturale, mais qu’il porte aussi un message profond de la part de l’Académie. J’ai été surpris lorsque j’ai appris que j’avais reçu ce prix. Jusqu’à présent, je n’ai en effet réalisé aucun projet en France et je n’y ai pas non plus de parcours professionnel particulier. Je n’ai pas de bureau en France, ni dans aucun autre pays européen. Cependant, lorsque j’ai entendu la raison de ce prix, j’ai compris. Alors que de nombreux architectes japonais renommés sont basés à Tokyo — la capitale du pays et le centre de la politique et des affaires — mon bureau est situé à Hiroshima, une ville de province. J’ai toujours choisi de m’installer dans un lieu où je puisse être proche de la nature. Je crois que cela souligne également l’importance de la question que Sophie Berthelier, présidente du Jury des Prix et récompenses, a soulevée en introduction de la cérémonie : « Comment renouer avec ce qui est fondamental dans la vie ? » Et cette perspective rejoint ma propre philosophie : « L’architecture est un détail de notre Terre. »
Le Prix Le Soufaché 1874 récompense des projets à l’initiative des territoires, attentifs au contexte dans lequel ils se déploient. Pouvez-vous nous dire quelques mots de votre engagement et de votre démarche ?
Hiroshi Sambuichi : J’ai appris que ce prix honore des projets locaux initiés par des organisations privées, tels que ceux sur lesquels j’ai travaillé, plutôt que des projets issus de commandes de l’État. Le monde est aujourd’hui confronté à deux crises : celle de la paix entre les nations et celle de l’environnement. Bien qu’elles puissent sembler être des questions séparées, elles sont profondément interconnectées. L’histoire nous enseigne une leçon. Les architectes ont souvent entrepris des projets commandés par l’État, et la société a loué ces réalisations. Que les architectes en aient eu ou non l’intention, de tels projets ont contribué à la propagande nationale. Et, emportée par les courants de l’époque, incapable d’arrêter cet élan, la société a finalement perdu ce qui comptait le plus — la paix.
Aujourd’hui, des architectes renommés dans le monde entier sont engagés dans des projets étatiques massifs, mettant en valeur la quantité et l’échelle de leur architecture, et la société, à nouveau, loue ces réalisations. Et que les architectes en aient ou non l’intention, ils participent à une logique de production et de consommation de masse. Et, emportée par les courants de notre époque, incapable d’arrêter son élan, la société finira par perdre ce qui compte le plus — l’environnement de la Terre. La dévastation de la Terre entraîne la disparition d’autres formes de vie, et donc à la raréfaction de la nourriture. La compétition pour des ressources devenues plus rares conduit alors à la perte de la « paix ». L’inverse est également vrai. Les conflits humains ne coûtent pas seulement des vies humaines ; ils entraînent également la disparition d’autres formes de vie. Hiroshima l’a montré. On disait que même les plantes ne pousseraient pas à Hiroshima pendant soixante-dix ans, mais la nature et la ville de Hiroshima se sont rétablies. Je pense que ce qui a rendu cette reconstruction possible, ce sont le vent, l’eau et le soleil — en d’autres termes, les matériaux en mouvement. Lorsque nous voyons Hiroshima aujourd’hui, nous comprenons à quel point ces éléments sont importants.
En quoi votre architecture permet-elle de tisser de nouvelles relations au monde à toutes les échelles ?
Hiroshi Sambuichi : Ma ville natale, Hiroshima, entretient une profonde amitié avec le peuple français. Miyajima est classée au patrimoine mondial de l’UNESCO et est jumelée avec le Mont-Saint-Michel. La vue depuis le « Misen Observatory », que j’ai conçu au sommet de Miyajima, a obtenu trois étoiles dans le Guide Vert Michelin. De nombreuses personnes venant de France et du monde entier visitent cet endroit à la recherche d’un lien avec les éléments essentiels de la vie. J’espère sincèrement que beaucoup plus de personnes continueront à visiter Hiroshima dans les années à venir. C’est une première étape pour que l’humanité renoue avec les éléments fondamentaux de la vie.
Je voudrais pour ma part continuer à approfondir ma relation avec les matériaux en mouvement , « 動く素材 (Ugoku-Sozai)» et travailler à la réalisation de ma philosophie selon laquelle l’architecture est un détail de notre Terre.
Hiroshi Sambuichi
Il est des architectes qui ne construisent que des bâtiments. D’autres construisent une relation au monde. Hiroshi Sambuichi appartient à cette seconde famille, plus rare, pour laquelle l’architecture n’est pas seulement un art de bâtir, mais une manière de révéler les forces invisibles qui nous entourent. Né en 1968, il grandit dans une ville dont le nom est devenu l’un des symboles universels de la fragilité humaine. Il n’a pas connu lui-même la catastrophe, mais il en a hérité la mémoire. Cette mémoire, transmise par ses parents et par toute une société marquée dans sa chair, constitue le soubassement silencieux de son œuvre. Hiroshima n’est pas seulement son lieu de vie ; elle est la condition spirituelle de son regard. Dans une ville reconstruite sur les ruines de l’anéantissement, il apprend très tôt que l’architecture ne peut être réduite à la production d’objets. Elle participe à une question plus essentielle : comment habiter le monde après la destruction ? Comment renouer avec les éléments fondamentaux de la vie lorsque l’histoire a démontré sa capacité à tout réduire en cendres ? L’œuvre de Hiroshi Sambuichi semble répondre à cette interrogation. Là où d’autres dessinent des formes, lui observe le vent. Là où d’autres imposent une présence, il révèle une circulation. L’air, l’eau, la lumière, la chaleur, les mouvements de la nature deviennent les véritables matériaux de son architecture. Les réalisations de Hiroshi Sambuichi expriment cette conviction avec une remarquable cohérence. Chacune d’elles devient une expérience sensible du temps, du climat et du paysage. Ainsi, son architecture nous rappelle que construire consiste peut-être moins à ériger qu’à révéler ; moins à occuper l’espace qu’à rendre perceptible ce qui l’anime déjà. Elle nous enseigne que la véritable modernité ne réside pas dans la puissance technique, mais dans la capacité à réconcilier l’homme avec son milieu. En honorant aujourd’hui Hiroshi Sambuichi, nous célébrons bien davantage qu’un architecte de talent. Nous distinguons un penseur de l’espace qui, à partir de la mémoire d’Hiroshima, a su élaborer une oeuvre de réconciliation. Une oeuvre qui transforme le souvenir de la destruction en une méditation sur la vie, et qui nous invite, avec une rare poésie, à habiter le monde avec plus d’attention, de respect et de gratitude.
C ‘est ce rapport au monde et cette traduction dans ses bâtiments que nous récompensons aujourd’hui en lui décernant le prix Le Soufaché de l’Académie d’architecture
Sophie Berthelier.
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