On définit usuellement l’architecture comme “l’art de bâtir”, ou “l’art de construire”. Mais où commence précisément cet art ? Pour tout nouvel édifice, toute construction neuve, la définition semble sans équivoque : il n’y avait pas de bâtiment hier, il y en aura un demain. Entre les deux opère un acte de création architecturale, reconnue par le droit comme étant d’intérêt public.
Réhabiliter, est-ce bâtir ?
Les choses deviennent plus subtiles lorsqu’existait déjà un bâtiment, qu’il s’agissait de réhabiliter, de transformer, de rénover, de restaurer, de réparer, de rafraîchir. Les mots sont nombreux pour évoquer les interventions effectuées sur un bâti existant : ils ne sont ni synonymes, ni antonymes de “bâtir” ou de “construire”. Derrière un débat sémantique d’apparence un peu pauvre, se joue en réalité une question profonde sur la définition de la création architecturale, et sur le droit qui l’accompagne. Question qui gagne progressivement de l’importance, à mesure que l’immense somme de bâtiments construits au XXe siècle chemine vers l’obsolescence, et que l’époque appelle à “refaire la ville sur la ville”, selon la formule consacrée.
Certaines interventions sur des bâtiments existants ne laissent aucune place au doute sur le fait que oui, la réhabilitation peut bien relever de la création architecturale : parce qu’elles sont menées par des architectes, d’abord, et que, pour cette raison, elles réussissent à cristalliser en un projet l’ensemble des paramètres culturels, techniques, esthétiques, programmatiques et environnementaux qui sont les matières premières de cet art. D’autres interventions au contraire ne tombent pas dans le champ de la création architecturale, dans la représentation commune tout du moins, soit parce que trop légères, soit parce que le droit ne prévoit aujourd’hui pas de recours systématique à l’architecte en matière de rénovation.
C’est pourtant par une somme de “petites” interventions que se transforment un quartier, un territoire, un grand paysage. De la même manière, c’est une somme de nombreuses rénovations qui permettra de s’attaquer à l’immense gisement de “déjà-là” en attente de mutation : des bâtiments de toutes tailles et de toutes natures, du grand ensemble au pavillon individuel en passant par l’équipement et le patrimoine industriel, appellent une mutation pour répondre aux besoins de la société d’aujourd’hui et de demain. L’unique alternative est connue : elle consisterait à étaler encore davantage nos villes, et extraire encore davantage de ressources finies. Une voie qui ne tardera pas à se heurter aux limites de la planète (en admettant que ce ne soit pas déjà le cas).
Vers un état de l’art de la réhabilitation
Poser la question en ces termes nous invite à questionner les curseurs qui définissent la création architecturale : où commence-t-elle ? Où s’arrête-t-elle ? Toutes les opérations de réhabilitation mériteraient-elles de s’appeler “architecture” ? Les conséquences en matière de droit et de métier sont nombreuses.
Peut-être est-ce aux projets eux-mêmes de nous renseigner sur cette question. En 2023, le Palmarès RéHAB XXe, à l’initiative du ministère de la Culture, a mis en lumière 10 projets exemplaires à travers la France. Reflétant une capacité démonstratrice à concilier respect du patrimoine, de la création contemporaine et des enjeux environnementaux, ces projets lauréats témoignent aussi d’une grande diversité - de pratiques, de techniques, de situations, de sites, de programmes… Ils nourrissent ainsi un début d’état de l’art sur la réhabilitation et la transformation en France.
L’examen d’une centaine de projets candidats, à l’époque, a également ouvert d’importantes questions de fond et de forme: la création architecturale se joue-t-elle notamment par le biais des (multiples) diagnostics, d’autant plus critiques s’agissant d’un bâti existant, qui nourrissent le projet au fil de la conception ? Par quels biais parvient-elle à redonner une valeur à un patrimoine très abondant - celui du XXe siècle -, mais pas toujours apprécié du plus grand nombre ? Est-elle seulement affaire de moyens ? De technique ? A-t-elle vocation à être réplicable à grande échelle ? Est-elle en mesure d’interroger à la fois un espace existant et des usages projetés ? De prendre en compte l’incertitude et l’imprévu ?
Une deuxième édition du Palmarès RéHAB XXe pour questionner les projets
Ces questions, et de nombreuses autres, partent de la réhabilitation, et touchent finalement à la création architecturale toute entière. Et puisqu’elles ont vocation à trouver leurs réponses dans les projets eux-mêmes, c’est un comité scientifique qui est désormais chargé de les affiner. Mis sur pied par le ministère de la Culture en vue du lancement d’une seconde édition du Palmarès RéHAB XXe, il se compose d’expertises diverses et d’organisations partenaires, amenées à croiser leurs regards sur la réhabilitation prise sous tous ses angles : l’émergence de filières et de métiers nouveaux, l’urgence écologique sous le double angle de la réduction des émissions de gaz à effet de serre, et de l’adaptation de l’existant à un climat futur, la valorisation du patrimoine… En racontant leur histoire sur tous ou certains de ces sujets, les projets candidats contribueront directement et indirectement, plus encore que lors de la première édition, à “faire école” sur la réhabilitation en France.
Au détour des travaux de fond du comité scientifique s’ajoute une redéfinition de l’architecture globale du Palmarès RéHAB XXe. Les modalités d’appel à candidatures chercheront en effet à tendre vers davantage de légèreté et de décentralisation, avec un objectif de représentation de tous les territoires (ruraux, urbains, ultramarins, tendus, détendus…), de la variété des patrimoines réhabilités (équipement, logement, tertiaire…). Entre autres paramètres à l’étude, une réflexion sur les bornes temporelles du Palmarès, ne couvrant jusqu’ici que la seconde moitié du siècle, est à également en cours.
L’objectif en toile de fond pour les candidats reste cependant le même : faire apparaître et valoriser des projets remarquables et inspirants.
Partager la page


