C’est au Lieu-Dit qu’a démarré la première journée. Ce tiers-lieu d’expérimentations culturelles est implanté dans le centre de Clermont-Ferrand. En introduction, le maire et président de la Communauté de Communes Olivier Bianchi est intervenu pour défendre l’intérêt primordial de la culture dans la construction de l’avenir de la métropole clermontoise. S’appuyant sur l’histoire de la croissance puis du déclin industriel de la ville, il a soutenu que la culture ne devait plus être réduite à un outil de marketing territorial, mais devait participer activement d’une politique de reconsidération des habitants.
C’est précisément dans une telle politique que s’inscrit le projet du Lieu-Dit. L’historique du lieu, et sa méthodologie de programmation par les usages, ont été présentés par Flore Brasquies et Rosalie Lakatos. Ce théâtre à l’italienne, construit dans les années 1920 avant d’être réaménagé par la ville de Clermont, est aujourd’hui gouverné en régie directe. Les projets sont co-construits avec 75 associations, un pari exigeant rendu possible par la confiance de la ville, qui laisse carte blanche à la programmation artistique.
Le résident Colas Grollemund a partagé son expérience et les activités d’éducation artistique et culturelle qu’il peut mener au Lieu-Dit. Arnaud Idelon, auditeur de la session, a ouvert la discussion en proposant un regard critique sur les tiers-lieux et l’opportunité qu’ils représentent pour les acteurs publics.
La stratégie de colportage portée par le Lieu-Dit est entrée en résonance avec celle du programme Design des Territoires de l’ENSAD. Emmanuel Tibloux, directeur de l’Ecole des Arts décoratifs et ancien auditeur du CHEC a montré comment ce programme participe activement au tournant territorial des politiques culturelles, en répondant à l’enjeu de la déprise humaine et économique que rencontrent certains territoires.
Implanté dans plusieurs régions de France, en milieu rural, urbain, montagneux et insulaire, le programme permet d’associer les habitants à des projets de design co-conçus avec les résidents, qui s’alignent sur les problèmes concrets et les savoir-faire propres au territoire concerné.
Mettant en valeur les spécificités culturelles de la région, Eric Roux a poursuivi en présentant le festival international du court-métrage de Clermont-Ferrand. Cette manifestation culturelle, à la fois populaire et professionnelle, est le plus grand festival de ce type au monde, réunit chaque année 4000 professionnels et comprend une école éphémère du cinéma, L’Atelier. Eric Roux a évoqué l’importance de la fidélité à l’esprit convivial du festival.
C’est ensuite par l’image qu’a débuté l’échange entre Stéphane Cordobès et Michel Lussault, sur le thème « Culture et soin de nos territoires de vie ». Trois photographies dystopiques autour du rapport malheureux de l’être humain à son environnement ont ainsi servi les réflexions sur l’anthropocène et la lutte contre l’insouciance consumériste qui fragilise l’habitat humain.
Comment les organisations culturelles peuvent-elles se développer tout en faisant face, à leur niveau, au réchauffement climatique et à la dégradation des relations à l’environnement ? Cette question a fait l’objet de la table ronde suivante, animée par Pierre Patureau-Mirand, et réunissant des responsables culturels : Nathalie Miel, David de Abreu, Cécile Dupré et Rosalie Lakatos. Du soutien aux entreprises culturelles et créatives à celui des communautés pastorales, les initiatives écologiques existantes ont été présentées.
Ces questions se traduisent de façon très concrète dans la réhabilitation d’un site patrimonial : Delphine Aboulker, auditrice de la session, a ainsi présenté le guide Faire tiers-lieux dans un édifice patrimonial. Quelque 11 000 friches industrielles et 30 000 édifices religieux seront ainsi désaffectés d’ici 2030, posant la question des nouveaux usages de ces lieux qui composent les paysages urbains et ruraux, et des façons frugales de les réhabiliter.
La journée s’est achevée avec une soirée au festival du court métrage.
Le lendemain, c’est dans la commune d’Ambert, située dans le parc naturel régional du Livradois-Forez, que les travaux ont repris. Cette journée, placée sous le signe de l'arpentage, a été entièrement programmée par l'équipe de l'Ecole des Arts Décoratifs. La matinée a été consacrée à une rencontre avec les élus et responsables de la culture de la communauté de communes d’Ambert Livradois-Forez. Ces échanges ont insisté sur l’enjeu de l’accompagnement des structures pour inverser la tendance dans la déprise d’habitation.
Daniel Forestier, président de la communauté de communes, a défendu la mutualisation de moyens et de savoir-faire comme une stratégie de développement cruciale pour les territoires ruraux. Certains des projets à vocation culturelle portés par les élus et habitants de la ville d’Ambert ont été présentés. Il en ressort notamment un intérêt prononcé au soutien du réseau de médiathèques, ressort puissant de l’éducation artistique et culturelle.
Cette vie culturelle offre un ancrage aux initiatives portées par le programme Design des mondes montagneux, installé à Ambert. Le post-diplôme, qui vise à faire travailler des designers en résidence longue au contact direct des acteurs locaux, a été présenté par les designers résidents.
La suite de la journée a permis au groupe des auditeurs de se confronter plus directement aux problématiques territoriales, grâce à trois ateliers-voyages : découverte des bourgs vacants ; exploration des Hautes-Chaumes ; itinérance en train panoramique pour interroger les mobilités rurales. Ce dernier voyage a été semé de témoignages d’habitants de communes du Livradois, dont Nadine Bourbonneaux, artiste et photographe qui a consacré une exposition à l’histoire des trains en milieu rural dans la gare d’Ambert ; Monique Drigeart, garde-barrière à la retraite ; et Nathalie Carton, directrice de la gare de l’Utopie, médiathèque de Vertolaye.
La soirée au tiers-lieu Le Conti à Saint-Anthème a été l’occasion de mutualiser les expériences et de mesurer l’importance des initiatives locales pour maintenir du lien social dans les zones en déprise.
La dernière journée s’est déroulée à Saint-Etienne, ville créative de design labellisée par l’Unesco. La journée s’est ouverte à la Cité du design de Saint-Étienne. Créée en 2019 sous statut d’EPCC, la Cité du design s’appuie sur l’ESADSE, qui forme majoritairement des designers. Après une visite passionnante des expositions en cours, dont celle de David Dubois, et de l’école de design, avec la directrice des études Caroline D’Auria, Éric Jourdan a présenté le projet de quartier créatif stéphanois.
Il a insisté sur la qualité de l’apprentissage des savoir-faire dans cette « école du faire » qui a hérité des anciens ateliers industriels. La question de la portée sociale du design a été abordée : discipline encore perçue comme élitiste, elle doit trouver de nouvelles voies pour toucher la population d’un territoire qui demeure le deuxième bassin de PME-PMI de France.
La question des interactions avec les publics éloignés a été approfondie à la SMAC Le Fil, ouverte en 2008. Ludivine Ducrot, directrice du Fil, a présenté les missions de la structure (diffusion, accompagnement des artistes, médiation). Arrivée en 2021 en pleine crise sanitaire, elle a engagé un travail interne autour de trois priorités : élargir les publics, intégrer le développement durable et assurer la pérennité du lieu. Un groupe « sobriété énergétique » a notamment vu le jour en 2022. La médiation y est pensée comme un dispositif d’éducation artistique, avec des projets menés par Maxime Lavieville et Tahani Belkhir tels que Baratin, démarche d’éloquence intergénérationnelle donnant la parole aux publics invisibles et éloignés des dispositifs culturels.
Ludivine Ducrot est également présidente de l’Agence Auvergne-Rhône-Alpes Spectacle Vivant, qui a été présentée par Nicolas Riedel et Amandine Le Corre. Dernière agence régionale de ce type en France, elle déploie une action de décloisonnement et d’appui très concrète aux acteurs culturels. Amandine Le Corre, designer, a présenté les projets de design des politiques publiques et d’urbanisme culturel qu’elle mène à l’Agence.
Le module s’est clôturé par une intervention poétique de Laurent Chanel autour du programme Montagnes Métamorphes, consacré à l’exploration sensible de paysages subissant la fonte des glaciers. Son travail de résidences art-sciences propose d’expérimenter d’autres manières de percevoir les milieux naturels, à travers des performances et une exploration sensible des paysages.
Un fil rouge s’est imposé au cours de ces trois jours : la culture comme ciment social dans les territoires en déprise. Des tiers-lieux aux ateliers de design, les échanges ont montré les pratiques déjà en place, et ouvert l’espace de celles qui restent à inventer pour réconcilier nature et culture.
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