Elle est comme une gigantesque planche de bande dessinée où il ne manquerait que les bulles. Sur ses 70 mètres de long, la Tapisserie de Bayeux raconte, en 58 scènes, une vision de la conquête de l'Angleterre par Guillaume le Conquérant. 1500 motifs rythment la gigantesque épopée, parmi lesquels 600 personnages et un bestiaire animalier très riche. Pas étonnant que cette œuvre visuelle extrêmement détaillée ait inspiré nombre d'artistes.
Elle a suscité, depuis sa redécouverte savante au XVIIIe siècle, une fascination créative continue. De la littérature académique du XIXe siècle aux productions cinématographiques et télévisuelles contemporaines les plus rigoureuses, la broderie millénaire a profondément nourri l’imaginaire occidental, s'imposant tant comme une matrice esthétique que comme un jalon narratif incontournable dans des œuvres majeures.
Et la culture populaire n'est pas en reste : des références dans les séries télévisées, films, animés et dans bien d'autres formats illustrent notre formidable capacité à nous la réapproprier en permanence. Elle apparaît dans Monuments Men de George Clooney (2014), ou encore dans Shrek le troisième de Chris Miller et Raman Hui (2007)… La Tapisserie de Bayeux, finalement, ne serait-elle pas un peu pop ?
Une Tapisserie animée
Il suffit d’avoir l’œil un peu aguerri pour découvrir toutes les références à la broderie disséminées dans la culture populaire. Preuve de son statut d'icône incontournable, elle fait l'objet d'un pastiche complet lors d'un générique spécial des Simpson, où l'histoire de la famille et des conquêtes est intégralement redessinée et animée selon les codes graphiques de la broderie médiévale (saison 17, épisode 10, 2008). Elle a également été entièrement animée dans une vidéo de 4 minutes, The Animated Bayeux Tapestry de David Newton (2009), dans le cadre d’un projet étudiant au Goldsmiths College, à Londres.
Mais pourquoi cet attrait ? Selon Scott McCloud, auteur de BD et essayiste américain, « « en lisant de gauche à droite, nous suivons les événements de la conquête se dérouler sous nos yeux, dans un ordre délibérément chronologique. Tout comme pour le codex mexicain, il n'y a pas de bordures de cases à proprement parler, mais des divisions de scènes clairement définies par le sujet » (Understanding Comics / L'Art invisible, 1993, traduction de la rédaction). Elle pourrait donc incarner l’un des ancêtres mondiaux de la narration séquentielle. On parle alors de « sémiotique de la bande dessinée » : comprendre tout le sens qui émane de la structuration des images, du texte et de l’espace. Dans le cadre de la Tapisserie, c’est donc la juxtaposition de scènes chronologiques, le découpage de l'espace par les frises supérieure et inférieure, et la présence des tituli en latin qui font office de commentaires textuels intégrés, préfigurant les phylactères modernes (les bulles).
L’imaginaire épique
Mais au-delà de la structure elle-même, tout son récit constitue un puits d’inspiration sans fond. Le cinéma et la télévision contemporains ont trouvé dans la Tapisserie de Bayeux une source iconographique précise pour reconstituer le XIe siècle ou pour symboliser le destin historique des îles Britanniques. Le Robin des Bois de Kevin Reynolds en 1991 s'ouvre sur un générique intégralement composé de l'analyse visuelle et de travellings macroscopiques sur la broderie, accompagnés par la partition de Michael Kamen. L'utilisation de ces images réelles sert à immerger instantanément le spectateur dans l'univers de l'Angleterre médiévale post-conquête, en utilisant la texture même du lin et de la laine pour légitimer historiquement le récit. Une séquence du long métrage Les Vikings de Richard Fleischer en 1958, avec Kirk Douglas, s’inspire directement des scènes de la Tapisserie et reprend là encore des vues de l’œuvre. C’est que la célèbre broderie déploie une atmosphère aujourd’hui fantasmée des combats épiques médiévaux : sa référence fonctionne alors comme un véritable ancrage historique. Le film, après tout, conte le récit des peuples germaniques du IXe siècle. Quoi de mieux que la Tapisserie pour permettre au spectateur de faire un bon dans le passé ?
Même le petit écran s’en amuse. Joan Bergin, costumière de la série Vikings de Michael Hirst, s’est directement appuyée sur un large éventail de sources historiques pour composer les accoutrements : découverte archéologique, textiles conservés, enluminures, sculptures, bijoux et représentations… Et la Tapisserie fait partie des documents iconographiques incontournables pour comprendre les vêtements du XIe siècle.
L’œuvre anime l’inventivité des créateurs. Une tapisserie Game of Thrones, construite sur le modèle de l’œuvre millénaire et contant les aventures de la série, a été exposée au musée de la Tapisserie de Bayeux en 2019. Elle a aussi été reprise en broderie, en LEGO®, en bande dessinée… Elle a été parodiée, imitée, adorée, réinventée. La simplicité de son récit, déroulé avec clarté et précision, reste une œuvre incroyablement populaire. De quoi animer, durant encore de nombreux millénaires, l’imaginaire florissant des petits et des grands.
Du texte à la scène : la Tapisserie dans la littérature et le théâtre
Il n’a pas fallu attendre les Simpson pour voir les œuvres puiser dans l’esthétique de la Tapisserie de Bayeux. Le XIXe siècle, marqué par l’émergence du roman historique et la redécouverte du Moyen Âge roman, s’est emparé de l'œuvre pour en faire un objet de fiction, s'appuyant sur l'historiographie de l'époque.
L'une des contributions littéraires majeures reste le drame historique Harold du poète lauréat britannique Alfred Tennyson (1876). L'auteur y utilise la Tapisserie comme un conducteur dramatique rigoureux. Les scènes clés de la broderie, notamment la dérive d'Harold sur les côtes de Ponthieu et l'apparition de la comète de Halley, structurent directement le découpage des actes de la pièce, conférant au texte une force visuelle directement empruntée au XIe siècle.
Des auteurs du début du XIXe siècle, à l'instar de Charles Nodier ou des récits de l'écrivaine Amable Tastu, ont contribué à populariser et romancer l'attribution (aujourd'hui rejetée par la science) de l'œuvre à la reine Mathilde. Ces écrits décrivent la broderie comme une chronique intime et patriotique, façonnant durablement l'imaginaire collectif national avant que la critique universitaire ne vienne rétablir l'hypothèse de la commande de l'évêque Odon.
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