Dans le cadre du réaménagement du musée de la Tapisserie de Bayeux (Calvados), la DRAC Normandie, Service régional de l’archéologie, a prescrit une fouille d’archéologie préventive préalable aux travaux de construction du futur équipement culturel. Cette opération fait suite à un diagnostic archéologique mené en janvier 2018 ayant révélé la présence de nombreux vestiges archéologiques. Ainsi, la fouille préventive, conduite par une équipe du service archéologie du Département du Calvados sous la direction de Grégory Schutz, s’est déroulée, pour sa phase terrain, du 28 avril au 20 octobre 2025. L’intervention se poursuit désormais dans sa phase d’étude consistant en l’analyse de l’ensemble des données recueillies lors de la fouille dont l’aboutissement sera la remise, à l’automne 2027, d’un rapport final de synthèse. Si l’interprétation de l’essentiel des informations recueillies est encore en cours et alors que la Tapisserie vient de rejoindre Londres, un certain nombre d’éléments peuvent d’ores et déjà être dévoilés.
Une occupation sur la longue durée
L’emprise étudiée dans le cadre de la fouille préventive a révélé la présence de vestiges archéologiques remontant pour les plus anciens à l’époque antique (Ier siècle ap. J.-C.) et traduisant une occupation continue sur le site jusqu’à nos jours. Les vestiges rencontrés correspondent à environ 500 structures archéologiques auxquelles s’ajoutent près de 300 sépultures des époques médiévale et moderne appartenant aux cimetières de deux communautés religieuses installées dans ce quartier périphérique de la capitale du Bessin.
Fenêtre ouverte sur la périphérie orientale de la ville pendant l’Antiquité
Le secteur accueillant le futur musée de la Tapisserie de Bayeux prend place à la périphérie orientale de la ville antique qui porte alors le nom d’Augustodurum. Cette agglomération d’une cinquantaine d’hectares joue le rôle de capitale de cité et contrôle un territoire couvrant globalement la partie ouest du département du Calvados ; elle est à ce titre un maillon administratif, politique, religieux et culturel de l’Empire romain.
À cette époque, le secteur du musée de la Tapisserie est une zone peu densément aménagée où alternent des constructions éparses et des espaces cultivés dont subsistent les limites des champs sous la forme de fossés. On y a retrouvé également une voie permettant de rejoindre la campagne environnante vers le sud-est et en lien avec un probable pont sur la rivière l’Aure, vers le nord-ouest.
Fait beaucoup plus exceptionnel, un aqueduc alimentant en eau potable une partie de la ville a été observé. Première structure de ce type mis au jour à Bayeux depuis plus d’un siècle, cette construction souterraine a été vue sur une longueur de 40 mètres et suivait un axe sud-ouest/nord-est. Elle consiste en une canalisation installée au fond d’une tranchée dont la profondeur varie de manière à maintenir une pente régulière entre le point de captage de l’eau jusqu’à son arrivée, permettant le transport de l’eau sur une longue distance par gravité.
On sait par un certain nombre de textes que des règles spécifiques existaient en lien avec le fonctionnement des aqueducs interdisant fort logiquement de construire des bâtiments sur leurs tracés, d’y implanter des cimetières… La fouille de Bayeux a ainsi permis de mettre en avant la présence, le long d’un des côtés de l’aqueduc, d’un alignement de trous d’ancrage de poteaux sur une distance de près de 50 mètres, marquant vraisemblablement la présence d’une palissade ou d’un système marquant en surface le passage de l’aqueduc sous le sous-sol dans ce secteur de la ville.
Parallèlement, la fouille des innombrables creusements (fosses) destinés à l’extraction de matériaux et à l’enfouissement de déchets a permis la découverte d’un rare vase en céramique de type Grätenbecher. Ce gobelet décoré à parois fines, dont il ne manque que quelques fragments, était produit dans la région du Rhin au début du Ier siècle après J.-C. Il est le premier exemplaire retrouvé en Normandie et témoigne de relations commerciales entretenues avec la région de Cologne, à la frontière de l’Empire romain.
Influence de l’Hôtel-Dieu voisin, activités artisanales et communautés religieuses au Moyen Âge et à l’Époque moderne
Si l’occupation se poursuit sans discontinuité à la fin de l’Antiquité et au début du Moyen Âge, c’est l’installation d’un Hôtel-Dieu à l’ouest de la zone fouillée, sous l’actuel centre hospitalier de Bayeux, qui marque durablement et fortement l’aménagement de cette partie de la ville. Sa construction est traditionnellement datée du XIe siècle et attribuée à Guillaume le Conquérant. Cependant, les premiers écrits y faisant clairement référence ne remontent pas avant le XIIe siècle. Une charte de 1486 d’un évêque de Bayeux indique par ailleurs que la gestion de l’Hôtel-Dieu avait été confiée par l’évêque à des chanoines réguliers de l’ordre de Saint Augustin qui avaient établi un prieuré sous le vocable de Saint Jean l’Évangéliste. De cet établissement, autrefois situé à l’emplacement de l’ancien musée de la Tapisserie de Bayeux, ne subsiste que la chapelle constituant l’aile nord de la cour d’honneur. La fouille préventive a quant à elle mis au jour 130 sépultures miraculeusement conservées des importants travaux menés au début des années 1980 lors de l’installation du musée de la Tapisserie.
Plus à l’est au sein de la fouille, le long de la rue aux Coqs, la mise au jour de plusieurs structures caractéristiques évoque quant à elles la présence d’activités artisanales aux Xe-XIIe siècles en lien avec la teinturerie et/ou la tannerie dont l’existence était par ailleurs mentionnée dans diverses archives. L’un de ces aménagements conservait encore son cuvelage en bois fait de planches maintenues par des poteaux corniers tandis que son comblement livrait une grande quantité de restes végétaux (graines, noyaux, mousses végétales) ainsi que des céramiques présentant des résidus de colorants.
L’époque moderne est à son tour représentée au sein de l’emprise de la fouille par l’installation du cimetière d’une nouvelle communauté religieuse, les sœurs Augustines Hospitalières. Ces dernières remplacent les chanoines dans la gestion de l’Hôtel-Dieu à compter du XVIIe siècle. Ce cimetière, organisé autour du monument funéraire de la mère abbesse, Marie-Madeleine de Saint Augustin, décédée en 1680, a pu être partiellement fouillé dans le cadre de l’intervention.
C’est à cette période également qu’est construit, en lieu et place de l’ancien prieuré des chanoines, le Grand Séminaire décidé par l’évêque François de Nesmond (première pierre posée en 1693). De ce séminaire, la fouille a révélé quelques structures associées (canalisations d’évacuation d’eaux pluviales et usées au sein de la cour d’honneur du musée et aménagements liés au jardin du côté de la rue aux Coqs).
L’aménagement de bâtiments annexes au Séminaire au XIXe siècle
Au-delà des bâtiments destinés à l’accueil des séminaristes et à leur formation religieuse, le Grand séminaire de Bayeux était doté d’annexes à vocation agricole se développant le long de la rue aux Coqs. Parmi celles-ci, la fouille a permis de dégager les fondations d’un bâtiment pressoir de plus de 200 m², construit au début du XIXe siècle et associé à un cellier de près de 100 m². La qualité, l’ingéniosité et la complétude des aménagements rencontrés traduisent une réflexion poussée autour des modalités de production de cidre. Le doublement et la symétrie des installations (espaces de travail, cuves, réseaux de tuyaux souterrains destinés à récupérer les jus produits à différentes étapes de la production) semble plaider pour une activité, raisonnée et optimisée à défaut d’être industrielle, destinée à répondre à la consommation de la communauté, mais aussi probablement à assurer une activité lucrative auprès de personnes extérieures louant ces installations pour leurs propres productions.
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