Quel est notre rapport à l’image à l’ère du numérique, de l’explosion des réseaux sociaux et de l’arrivée brutale de l’intelligence artificielle générative dans nos pratiques en ligne ? Comment développer un regard critique dans cet écosystème, et en particulier chez les jeunes publics ? Ces questions marqueront notamment les réflexions de la Rencontre nationale des pôles régionaux d’éducation aux images, placée sous le thème « le temps des regards ». La Rencontre nationale des pôles régionaux d’éducation aux images , placée sous le thème « le temps des regards », entend interroger ces problématiques à travers conférences et tables rondes, échanges entre professionnels, ateliers d’innovation…
Pour mieux comprendre les enjeux de cette Rencontre, nous avons posé trois questions à Cécile Jodlowski-Perra, directrice de l’agence régionale Normandie Images, structure dédiée au développement du cinéma et de l’audiovisuel en Normandie, qui co-organise l’événement. Basée à Rouen (76) et à Hérouville-Saint-Clair (14), l’agence accompagne la filière professionnelle, soutient la création et la production, favorise l’accueil de tournages et mène de nombreuses actions d’éducation aux images et de valorisation du patrimoine filmique régional.
La thématique de cette édition, « Le temps des regards », interroge notre rapport aux images à l’ère du numérique. Comment les actions d’éducation aux images permettent-elles aujourd’hui de développer un regard critique, notamment chez les jeunes publics ?
Nous nous y employons chaque jour. L’idée est d’éveiller le sens critique des jeunes, de les amener à s’interroger sur les images : leur provenance, leur fiabilité, la question des sources, mais aussi leur fabrication.
À travers des exemples concrets – un film réalisé par tel cinéaste, avec tels moyens, poursuivant telle intention de mise en scène – les élèves découvrent progressivement comment se construisent les images. Ils voient généralement trois films dans l’année, et pour certains ce parcours se poursuit sur plusieurs années. Exemple après exemple, cela les amène à interroger les images qu’ils consultent sur les réseaux sociaux ou qu’ils voient sur d’autres écrans. Et parfois aussi celles qu’ils produisent eux-mêmes.
Nous espérons ainsi contribuer à l’éveil de leur sens civique et critique. L’enjeu est aussi de partager, de remettre du commun : que chaque jeune ne soit pas seul face aux images. Les séances de dispositifs comme « Ma Classe au cinéma » (dispositif CNC) sont préparées en classe par les enseignants, ce qui souligne l’importance de former ces accompagnateurs pédagogiques aux échanges avec les élèves.
Partager, remettre du commun : que chaque jeune ne soit pas seul face aux images
Ces dispositifs reposent aussi sur la rencontre avec les professionnels : cinéastes, scénaristes, producteurs, techniciens. Ils peuvent venir en classe, préparer les séances et échanger avec les jeunes. En Normandie, nous observons que toute la filière est prête à s'investir dans ce travail pédagogique, car chacun est conscient des enjeux qui s'avèrent urgents.
Depuis dix-huit mois, nous avons d’ailleurs constitué un groupe de travail sur l’éducation aux images réunissant de nombreux professionnels et acteurs engagés sur ces sujets en Normandie. Tous sont prêts à aller vers les jeunes, car chacun sait que c’est un moment crucial. Comme le souligne le rapport Geffray – dont l’auteur est aujourd’hui ministre de l’Éducation nationale – nous risquons de perdre des points essentiels dans l’attention des jeunes, mais aussi dans leur développement social, humain et économique dans les années à venir. Cela nous concerne tous.
Que représente pour Normandie Images et pour le territoire normand l’accueil de cette rencontre nationale des pôles régionaux d’éducation aux images ?
La Normandie a joué un rôle pionnier dans la mise en place des dispositifs d’éducation aux images. Je pense notamment à « Collège au cinéma » ou « Lycéens et apprentis au cinéma », qui sont nés ici grâce à des précurseurs comme Jean-Claude Guézennec à Rouen, Ginette Dislaire au Havre ou Geneviève Troussier au Café des Images à Hérouville.
Aujourd’hui, entre 70 000 et 90 000 élèves sont touchés chaque année dans les cinq départements normands. Certains territoires plus vastes obtiennent des résultats moins importants. Cela témoigne de l’investissement de nos partenaires – la Région, l’État – qui ont donné les moyens de développer cette politique d’éducation aux images.
Cela reflète aussi la dynamique très forte des exploitants indépendants. Car pour que ces actions fonctionnent, il faut une communauté éducative investie et formée, mais aussi la possibilité de voir les films en salle. L’accueil des jeunes publics dans les cinémas, avec des équipes attentives à leur présence, est fondamental.
L’accueil des jeunes publics dans les cinémas, avec des équipes attentives à leur présence, est fondamental.
Nous attendons environ 150 personnes pour ces rencontres. Jusqu’à présent, elles se tenaient principalement à Clermont-Ferrand à l’occasion du festival du court métrage. Le CNC, avec l’association des pôles régionaux, a souhaité instaurer une alternance : une année à Clermont, une année ailleurs. Normandie Images a proposé d’organiser cette édition en 2026.
Pour nous, cela représente une prise de conscience collective de l’ampleur des enjeux. Cela montre aussi que ces questions concernent pleinement les territoires : Normandie Images, son pôle d'éducation, les exploitants, les partenaires et l’ensemble des acteurs. Et surtout que nous avons envie de travailler ensemble à des solutions.
Ces rencontres visent aussi à former et sensibiliser enseignants, médiateurs et professionnels. Qu’en attendez-vous ?
Nous pensons que nous sommes à un moment charnière. Le rapport Geffray, dont l’auteur est devenu ministre de l’Éducation nationale, pourrait faire évoluer des pratiques importantes. De son côté, Gaëtan Bruel, le Président du CNC, a également fait du cinéma à l’école et de l’éducation aux images l’une de ses priorités.
Le cinéma est un lieu pour faire société.
Sans préjuger des conclusions, nous attendons trois choses.
La première est la réaffirmation symbolique et stratégique de l’éducation aux images pour tous les jeunes, ainsi que du rôle des pôles régionaux d’éducation aux images dans ce défi.
La deuxième concerne les moyens. Il s’agit de développer et d’augmenter la pratique artistique pour chaque jeune – un point important du rapport Geffray également repris par le CNC. L’idée est que chacun puisse mieux comprendre ce que signifie fabriquer des images : quels choix il faut faire, quelles décisions artistiques ou techniques interviennent. En expérimentant eux-mêmes ce processus, les jeunes peuvent ressentir de l’intérieur ce qu’est la création d’images et mieux comprendre les films, quels qu’ils soient.
Enfin, le troisième point est l’affirmation du rôle essentiel de la salle de cinéma. Pour nous, c’est un lieu magique. C’est un lieu d’apprentissage, mais aussi un lieu de rencontre, un lieu de vivre-ensemble. On y découvre les films, on y partage leurs sens et leurs émotions.
Le cinéma est un lieu pour faire société. Dans un contexte où des échéances électorales importantes se succèdent, il nous semble essentiel de rappeler combien le cinéma permet de faire société : en s’interrogeant à travers les œuvres, en rencontrant celles et ceux qui les réalisent au quotidien, et en partageant des émotions collectivement dans ces lieux de sociabilité que sont les salles obscures.
C’est une expérience très différente du fait de regarder seul les réseaux sociaux ou son smartphone.
Pour en savoir plus : Rencontre nationale des Pôles régionaux d’éducation aux images 2026 — « Le temps des regards »
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