Saviez-vous que le Tapisserie de Bayeux aurait pu finir en bâche militaire ? Quelle a été utilisée pour motiver les troupes napoléoniennes ? Qu’elle aurait pu servir à l’idéologie nazie ? Cette œuvre précieuse du patrimoine français vit aujourd’hui un nouveau chapitre : son prêt au British Museum de Londres, où elle est exposée de septembre 2026 à juillet 2027. C’est la première fois qu'elle traverse la Manche, avant qu’elle ne retrouve son nouvel écrin bayeusain à l'automne 2027, à l'occasion du millénaire de la naissance de Guillaume le Conquérant. Mais mille ans plus tôt, la Tapisserie vivait ses premières aventures, une épopée où elle a été successivement exposée, déplacée, spoliée. Retour sur cette folle histoire.
De la Toile de la Conquête à la Toilette du duc Guillaume
La Tapisserie de Bayeux a vraisemblablement été créée dans les années 1070, avant de rejoindre la cathédrale Notre-Dame de Bayeux. C'est là, selon toute probabilité, qu'elle est d'abord exposée, peut-être suspendue dans le chœur lors de la consécration solennelle de l'édifice, le 14 juillet 1077.
Pendant plusieurs siècles, l'œuvre demeure dans le giron du chapitre cathédral. La première mention écrite qui en soit conservée date de 1476 : elle figure dans un inventaire de la cathédrale sous l'appellation Telle du Conquest (soit la « toile de la Conquête »). À cette époque, elle est exposée une fois par an pour les fidèles à l'occasion de la fête de la Saint-Jean-Baptiste (selon Bernard de Montfaucon en 1729). Les chanoines eux-mêmes en auraient oublié le sens exact : interrogés par un visiteur érudit, ils auraient été incapables d'identifier le récit représenté, ignorant s'il s'agissait d'un tableau, d'une sculpture ou d'une étoffe.
Au XVIIIe siècle, l'œuvre est successivement désignée « toilette de la Saint-Jean », « toilette du duc Guillaume », puis commence à susciter un intérêt savant croissant.
Une Tapisserie découpée en banderoles
La Révolution française faillit lui être fatale à deux reprises. Selon une tradition locale rappelée par le musée de la Tapisserie, l’œuvre aurait été menacée de découpe en 1792 pour servir de bâche à un chariot militaire, avant d'être sauvée in extremis. Deux ans plus tard, on aurait tenté de la transformer en banderoles pour une fête civique, jusqu’à ce que l’État la sauve de ces coups de ciseau : en 1794, la Commission des arts du district de Bayeux saisit l'œuvre au nom de la Nation, assurant ainsi sa protection en la déclarant propriété publique.
Napoléon et la tapisserie de la reine Mathilde
Au début du XIXe siècle, Napoléon Bonaparte prépare le projet d'une invasion de l'Angleterre. C’est à ce moment que le ministre de l'Intérieur sollicite, en 1803, l'envoi de la Tapisserie à Paris. Elle est expédiée puis exposée au Louvre (alors dénommé Musée Napoléon) durant deux mois. Un catalogue illustré est même imprimé à 400 exemplaires et distribué aux troupes militaires afin d’illustrer la possibilité d’un débarquement réussi.
Dans la lettre accompagnant la restitution de l'œuvre à Bayeux, le 20 février 1804, le directeur du Louvre Vivant Denon écrit que « le Premier Consul a vu avec intérêt ce précieux monument de notre histoire ; il a applaudi aux soins que les habitants de la Ville de Bayeux ont apportés depuis sept siècles et demi à sa conservation. » C'est à l'occasion de ce séjour parisien que se popularise le surnom de « tapisserie de la reine Mathilde », en référence à Mathilde Bonaparte, nièce de Napoléon Ier.
De retour à Bayeux, la Tapisserie est conservée à partir de 1812 au sein de l'Hôtel de Ville, où elle est déroulée chaque année en septembre devant le public à l'aide d'un dévidoir à manivelle. À partir de 1842, elle est exposée pour la première fois de façon permanente, dans la galerie Mathilde.
Sous le regard des nazis
Près d’un siècle plus tard, c’est le début de la Seconde Guerre mondiale. L'œuvre est alors mise à l'abri dans un souterrain de l'Hôtel du Doyen à Bayeux, où elle est déployée chaque mois pour vérification de son état de conservation. Mais la portée idéologique de la Tapisserie n'échappe pas aux autorités nazies. Elle est alors étudiée dans le cadre d’une mission surnommée Sonderauftrag Bayeux (« Mission spéciale Bayeux »). L’objectif, à l’image d’autres œuvres d’art, est d’en faire un support à la thèse soutenant la supériorité de la « race aryenne ».
Le 19 août 1941, pour la mettre à l'abri des bombardements alliés potentiels, la Tapisserie est transférée en camionnette vers les dépôts des Musées nationaux au château de Sourches, dans la Sarthe, où elle demeure jusqu'au 26 juin 1944. Face à l'avancée des forces alliées débarquées en Normandie le 6 juin 1944, les autorités allemandes ordonnent son transfert au Louvre en vue de la rapatrier à Berlin. C’est alors la Libération de Paris : l’œuvre est sauvée.
Le musée de la Tapisserie de Bayeux
Une nouvelle ère commence. Pour la première fois de son existence, la broderie est déployée sur une cimaise murale de 70 mètres, au Louvre, permettant de l'embrasser d'un seul regard. Elle est finalement renvoyée à Bayeux en mars 1945, mais exposée dans des conditions insuffisantes : clouée au fond en contreplaqué d'une vitrine non étanche, éclairée par des tubes fluorescents. Une prise de conscience s’impose alors et un ambitieux projet de réaménagement est conduit entre 1979 et 1982, incluant une étude scientifique approfondie de la broderie. L'œuvre est transférée dans l'ancien Grand Séminaire de Bayeux, entièrement repensé pour accueillir le futur musée. Et en 1983, le Centre Guillaume-le-Conquérant ouvre ses portes, offrant un écrin climatisé, hermétiquement fermé, dans lequel la Tapisserie est présentée à la verticale derrière une vitrine longue de 70 mètres.
Avec près de 400 000 visiteurs annuels, dont une très large majorité de visiteurs internationaux, le musée allait devenir l'un des sites culturels les plus fréquentés de Normandie. Le prêt au British Museum est aujourd’hui l’occasion de repenser cet espace pour répondre aux exigences muséographiques et à l’affluence du public : une nouvelle étape qui permettra d’admirer ce bijou historique sous toutes ses coutures.
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