Qu'ils appartiennent à des collections labellisées musées de France ou qu'ils soient protégés au titre des monuments historiques, les bateaux en bois occupent une place à part parmi les objets mobiliers patrimoniaux. Une embarcation n'est jamais un objet figé : conçue pour naviguer, soumise à l'eau, au sel, aux variations d'humidité et à l'usure mécanique, elle porte dans sa matière même la trace d'un usage. Sa conservation pose donc des questions que ne rencontrent pas nécessairement d'autres catégories d'objets patrimoniaux : faut-il restaurer une coque pour qu'elle reste apte à naviguer, ou la conserver dans un état stabilisé, hors de l'eau, comme témoin figé d'une technique et d'une époque ? Comment arbitrer entre le respect scrupuleux des matériaux et des assemblages d'origine, et la nécessité parfois d'intervenir avec des méthodes ou des bois contemporains, lorsque les essences ou les techniques anciennes ne sont plus disponibles ? Ce sont précisément ces arbitrages, et les enjeux déontologiques qu'ils soulèvent pour les professionnels comme pour les porteurs de projets, que la journée du 29 septembre, au musée des Pêcheries, se propose d'éclairer, à partir de cas concrets de chantiers menés en Normandie et au-delà.
Des professionnels et des savoir-faire rares
Derrière chaque chantier de restauration navale se trouve une chaîne de compétences qui reste largement méconnue du grand public. Le charpentier de marine, dont l'art consiste à façonner et assembler des pièces de bois courbes selon des techniques ancestrales de tracé et de taille, travaille aujourd'hui aux côtés de restaurateurs du patrimoine spécialisés dans les matériaux organiques, de conservateurs, d'architectes navals et d'ethnologues. Cette diversité de métiers reflète la nature même de l'objet-bateau : à la fois artefact technique, œuvre d'ingénierie empirique et témoin d'une culture matérielle.
Beaucoup de ces savoir-faire ne s'apprennent pas dans les livres. Le geste du calfat qui insère l'étoupe entre les bordages, le choix d'une pièce de bois selon le sens du fil et la courbure naturelle du tronc, la lecture d'une coque pour en diagnostiquer les faiblesses structurelles : autant de connaissances qui se transmettent par la pratique, sur le chantier, de maître à apprenti. Cette transmission, aujourd'hui fragilisée par la raréfaction des chantiers navals traditionnels et par le vieillissement de certains praticiens, constitue un enjeu patrimonial à part entière, distinct de celui des bateaux eux-mêmes mais indissociable de leur conservation : sauver une coque sans entretenir les compétences nécessaires pour la restaurer reviendrait à repousser le problème plutôt qu'à le résoudre.
Le patrimoine immatériel, un fil conducteur
C'est pourquoi la journée réserve une place particulière à l'apport de l'ethnologie dans les choix de conservation. Documenter un chantier de restauration ne se limite pas à photographier des étapes techniques : c'est aussi recueillir la parole des artisans, consigner les gestes, les vocabulaires locaux, les usages sociaux et économiques attachés à une embarcation — qu'il s'agisse d'un bateau de pêche, d'une gribane fluviale ou d'une barque de plaisance. Ce patrimoine immatériel, fait de savoirs pratiques et de mémoires collectives, est aussi précieux que le bois et le métal des coques qu'il permet de comprendre et de restaurer dans les règles de l'art. En croisant les regards de conservateurs, de restaurateurs et d'ethnologues, cette journée d'étude entend ainsi rappeler que la sauvegarde du patrimoine maritime normand ne se joue pas seulement dans les cales des chantiers, mais aussi dans la transmission des compétences et des mémoires qui rendent cette sauvegarde possible.
Consulter le programme
Cette journée d'étude est ouverte à tous, professionnels du patrimoine maritime comme public curieux de ces questions de conservation.
9h30 Accueil café
10h Introduction : Aurélien Arnaud (directeur du musée des Pêcheries de Fécamp) et Anne Tranchard, adjointe au maire en charge de la culture
10h15 Le patrimoine maritime : bref bilan (2024-2026) d’une démarche interministérielle encore récente, entre prises de conscience, urgences et appropriations : David Liot (conservateur général, inspecteur des patrimoines, référent patrimoine maritime et fluvial).
10h30 Regards croisés musée / monument historique - Modération : David Liot (conservateur général, inspecteur des patrimoines, référent patrimoine
maritime et fluvial)
10h30 Un cas musée : le Joble, gribane conservée à MuséoSeine - Intervenants : Emmanuelle Cressent (directrice de l’Ethnothèque, musée des Boucles de la Seine normande, propriétairedu bateau); Élise Cousin (directrice de MuséoSeine) ; Juliette Fortunato (chargée des collections de MuséoSeine) ; Agnès Blossier (restauratrice) ; Isabelle Le Pape (conseillère musées, DRAC Normandie)
11h Un cas monument historique : Les Deux-Amis de Port-en-Bessin - Intervenants : Dimitri Rogoff (président de l’association Les Deux-Amis) ; Paul Bonnel (expert pour le patrimoine maritime et fluvial agréé par le ministère de la culture) ; Pierre Taillefer (conservateur des monuments historiques, DRAC Normandie)
11h30 Échanges avec la salle
12h Déjeuner libre
14h La mémoire des chantiers et des marins : les archives de l’immatériel - Modération : Benjamin Findinier(directeurde la Fabrique de patrimoines en Normandie)
14h Table ronde : la documentation des chantiers de restauration - Intervenants : Paul Bonnel (expert pour le patrimoine maritime et fluvial agréé par le ministère de la culture) ; Agnès Blossier (restauratrice) ; Pierre Taillefer (conservateur des monuments historiques, DRAC Normandie)
15h Le cas du Jacques-Louise, chalutier de Cherbourg: l’approche ethnologique au
service des choix de conservation - Intervenants : Barbara Hirard (chargée de projet patrimoine, ville de Cherbourg-
en-Cotentin); Karine Le Petit (cheffe de l’Ethnopôle de Normandie, La Fabrique
de patrimoines en Normandie)
16h Les biens culturels mobiliers et leur statut particulier - Luc Forlivesi (conservateur général, inspecteur des patrimoines)
16h20 Conclusiondes échanges de la journée : Benjamin Findinier (directeur de la Fabrique de patrimoines en Normandie)
16h30 Visite de l’exposition« De brume et de bris, histoire et archéologie des naufrages dans l’archipel de Saint-Pierre-et-Miquelon »
Aurélien Arnaud (directeur du musée des Pêcheries) et Cécile Sauvage (conservatrice au
DRASSM, responsable littoraux Normandie et Hauts-de-France)
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