Il s’agit d’un aspect moins connu de la spoliation : celui des livres. Pourtant, on estime que, sous l’Occupation, entre cinq et dix millions d’ouvrages ont été volés par le régime nazi. « Le nombre de livres spoliés est bien plus important que celui des œuvres d'art et on retrouve dans les bibliothèques publiques plus de livres spoliés que d'œuvres d'art spoliées dans les musées », résume David Zivie, chef de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 (M2RS) du ministère, qui étudie les spoliations de biens culturels intervenues pendant la période nazie en vue d’une restitution aux familles ou d’une indemnisation.
Les livres sont ainsi au cœur de la deuxième saison d’À la trace, podcast qui raconte ces histoires d’œuvres spoliées pendant la période nazie. Cette série documentaire produite par le ministère de la Culture, réalisée par l’autrice Léa Veinstein et racontée par la comédienne Florence Loiret Caille, est une plongée dans le monde de la recherche de provenance de ces biens culturels et la politique de réparation de ces spoliations.
La première saison, lancée en 2023, remontait la piste de huit tableaux et d’un ensemble d’archives, de leur spoliation à leur restitution. Un hors-série en deux parties avait ensuite été consacré à la sculptrice Chana Orloff, dont l’atelier parisien avait été pillé pendant l’Occupation. Tous ces épisodes cumulent, depuis leur mise en ligne, plus de 50 000 écoutes. La saison 2, elle, se concentre sur deux histoires encore une fois passionnantes et intimes : la bibliothèque de Jakob Pawlotzky et un ouvrage ayant appartenu à August Liebmann Mayer. « Ce sont des ouvrages qui portent une histoire personnelle, qui témoignent de la vie de leur propriétaire et dont la restitution, lorsqu’on y parvient, revêt une valeur familiale et symbolique particulièrement forte », poursuit David Zivie.
La recherche sur les livres spoliés, un terrain encore neuf
Le sujet est encore en plein développement. Depuis une dizaine d’années, plusieurs bibliothèques ont engagé, de leur propre initiative, des recherches au sein de leurs fonds. « Elles se sont lancées en autonomie à la suite des travaux de Martine Poulain (sur les attributions de livres aux bibliothèques au début des années 1950 ndlr) », explique Cathie Aumailley, chargée de recherche à la M2RS.
En parallèle, un groupe de travail associant le Service du livre et de la lecture et la M2RS du ministère de la Culture et le Département de la diffusion des connaissances et de la documentation du ministère de l’Enseignement supérieur, de la Recherche et de l’Espace a défini des normes de signalement des ouvrages spoliés dans les catalogues, parmi lesquelles l’obligation de faire figurer la mention « documents spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale ». « En complément, la Mission a lancé un projet de cartographie des livres spoliés récupérés puis déposés dans les bibliothèques, un dispositif qui concerne aujourd’hui 150 établissements », poursuit Cathie Aumailley.
Objectif de cette politique : aboutir à la restitution de davantage d’ouvrages. Car la recherche de provenance de ce type d’objet est rendue compliquée par plusieurs facteurs : l’existence de plusieurs exemplaires d’un même ouvrage, le peu de traces laissées par la circulation des livres sur le marché ou le manque d’informations précises sur les ouvrages et les titres qui ont été volés. « Des propriétaires ou familles de propriétaires ont fait des déclarations après la guerre, mais n'ont évidemment pas listé la totalité des livres, car on ne se souvient pas de tous les livres que l’on avait chez soi quelques années auparavant », souligne David Zivie.
L’agenda retrouvé parmi les livres de Jakob Pawlotzky
Ainsi, pour les deux histoires qui composent les deux épisodes de cette nouvelle saison d’À la trace, la recherche de provenance est partie de marques retrouvées dans les livres : un nom, un prénom, parfois une adresse, un lieu ou une date… À Lyon, dans les fonds de la Bibliothèque municipale, c’est une mention manuscrite trouvée dans un agenda qui va permettre d’identifier le propriétaire d’un ensemble de livres. Cet agenda est celui d’une petite fille de onze ans : Fanny, la fille de Jakob Pawlotzky.
La recherche menée par Benjamin Ravier-Mazzocco, conservateur au sein de la Bibliothèque, et par la M2RS a permis d’identifier 84 volumes, provenant d’un ensemble de près de 12 000 ouvrages spoliés. Une infime partie donc, mais qui permet déjà d’esquisser quelques lignes de la biographie de cet homme juif peu connu du grand public. « Il est né en Russie en 1881, a vécu en Suisse, en Allemagne et est ensuite venu en France avec pour ambition de trouver un remède contre le cancer », raconte Cathie Aumailley. Il vivait à Nice, là où son appartement a été entièrement pillé à l’été 1944, les Allemands emportant ses meubles et son importante bibliothèque composée aussi bien de livres de médecine, de chimie, d’arts, de littérature que de souvenirs d’école de ses enfants.
Après ce pillage, les livres sont envoyés en Allemagne, mais une partie d’entre eux ne vont pas plus loin que Lyon, où ils sont finalement déposés à la Bibliothèque municipale à la Libération. Ils ont été très peu touchés et triés, les conservateurs retrouvant même une facture de boucher dans l’un d’entre eux. Après la guerre, Jakob Pawlotzky, qui avait échappé à l’arrestation et s’était caché avec sa famille, a déclaré la spoliation, ce qui a facilité l’identification de certains ouvrages. Après le travail de recherches poussées de la Bibliothèque municipale de Lyon et de la M2RS, le dossier a été transmis à la Commission pour la restitution des biens et l'indemnisation des victimes de spoliations antisémites (CIVS), qui va se charger de la recherche des ayants droit.
Une biographie du peintre Vittore Carpaccio restituée
Pour le deuxième épisode, la restitution a eu lieu le 13 juin 2025, et, chose désormais rare, à la fille du spolié : Angelika Mayer, qui vit aux États-Unis. Adolescente pendant la guerre, elle a peut-être vu dans la bibliothèque de son père, August Liebmann Mayer, la biographie du peintre Vittore Carpaccio de Gustav Ludwig et Pompeo Molmenti, saisie dans l’appartement familial parisien en 1942 par les services de pillage nazis.
Ce livre porte plusieurs marques de provenance. Tout d’abord l’ex-libris d'August Liebmann Mayer, historien de l’art allemand, juif, qui avait fui son pays en 1936 et s’était installé à Paris. Ensuite celle de la Deuxième division blindée (2e DB) du Général Leclerc, arrivée en mai 1945 dans la résidence d’Hermann Göring en Bavière et qui avait récupéré de nombreux objets, livres ou tableaux issus des spoliations nazies. Une partie des livres – 55 titres en 94 volumes - ont été donnés à la BnF dès septembre 1945. « A partir de là, nous avons refait des recherches et il se trouvait, que le nom de Mayer nous était déjà connu comme étant celui d’une victime de spoliation en Allemagne et en France. Le ministère de la Culture avait déjà restitué à sa fille il y a une dizaine d'années un tableau MNR. Nous connaissions l’ayant droit, ce qui nous a permis d’aller un peu plus vite », se souvient David Zivie.
Ce dossier constitue la première d'application de la loi-cadre du 22 juillet 2023 sur les restitutions de biens culturels ayant fait l’objet de spoliation dans le contexte des persécutions antisémites perpétrées entre 1933 et 1945. Cette loi crée, dans le code du patrimoine, une dérogation au principe d'inaliénabilité des collections publiques, ce qui permet la sortie du domaine public des biens spoliés appartenant aux collections publiques afin de les restituer à leurs propriétaires légitimes, sans avoir à recourir à des textes législatifs spécifiques – les « lois d’espèce ».
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