En 2022, l’année de ses 40 ans, Elsa Caillat a un diagnostic d’arthrose cervicale sévère, causée par sa pratique circassienne. Cet événement l’amène alors à réfléchir aux injonctions de performance physique et d’exploit dans le cirque, selon lesquelles les circassiens, et particulièrement les femmes artistes, ne pourraient plus exercer passés un certain âge. Cette confrontation, à ce qu’Elsa Caillat nomme « l’obsolescence du corps performatif » la pousse ainsi à questionner les normes de genre du spectacle vivant, et la définition de ce qui est qualifié de beau, de puissant et de performant.
Le corps vieillissant d’une artiste circassienne peut-il continuer une pratique artistique ? Peut-il contribuer au renouvellement des esthétiques du spectacle vivant ?
Ce sont ces questionnements qui ont guidé son travail de recherche de 2023 à 2025, avec un projet intitulé « L’envers du corps : recherche autour de l’obsolescence du corps performatif »
Un projet de recherche pour prendre le temps
À rebours des exigences de productivité et d’efficacité du secteur du spectacle vivant, ce projet de recherche-création soutenu par le ministère lui a permis de mener une exploration nouvelle du métier d’artiste circassienne.
La question du temps qui passe étant au cœur de sa problématique, le projet de recherche est apparu comme le cadre idéal pour approfondir ses réflexions.
Inscrit dans la sociologie féministe, ce travail de recherche a été mené collectivement. D’abord en échangeant avec Émilie Salamero (Maîtresse de conférences, Centre de recherche sciences sociales sport et corps), Marion Guyez (MCF en histoire et esthétique du cirque) et Karine Saroh (Docteure en arts du spectacle), puis en entamant un travail de résidence de recherche avec Agathe Dumont (Docteure en arts du spectacle), Lou Broquin (Marionnettiste et metteuse en scène), Louise Tardif (comédienne et performeuse) et Joao Pereira Dos Santos (circassien et vidéaste).
Elsa Caillat a souhaité conduire un laboratoire de recherche avec des praticiennes de cirque de plus de 40 ans, mais également avec des étudiantes, en croisant observations d’entraînements de cirque et entretiens. Ces échanges ont permis d’identifier des schémas concernant le rapport au corps qu’entretiennent les circassiennes.
Réinventer un cirque libéré des normes corporelles
La quarantaine a été identifiée comme un tournant, causé à la fois par les blessures et le regard péjoratif sur le corps des femmes de plus de 40 ans. Or, pour l’ensemble des femmes interrogées, le cirque a été, et reste, un vecteur d’émancipation, de liberté et de réparation de violences corporelles et psychologiques. Ainsi, le postulat selon lequel les corps vieillissants devraient quitter les arts du cirque sous-entendrait que les femmes, en vieillissant, n’auraient plus le droit d’accéder à cette émancipation. En mettant en lumière ce problème inhérent à toute carrière d’artiste circassienne, Elsa Caillat entend participer aux transformations de son secteur.
En effet, quarante ans après la première promotion d’élèves sortis du Centre National des Arts du Cirque (CNAC), un renouvellement de l’esthétique du cirque s’opère bien qu’il persiste à délaisser les circassiennes de plus de 40 ans, les reléguant aux rôles de metteuse en piste, pédagogue ou assistante à la dramaturgie. Notons néanmoins que ces fonctions nécessitent elles aussi des formations spécifiques. Que deviennent-elles donc une fois les 40 ans révolus ?
À travers son projet, Elsa Caillat a pu explorer et redéfinir de nouvelles pratiques circassiennes. Elle souhaite désormais inciter les nouvelles générations de circassiennes et circassiens à refuser l’injonction à la reconversion professionnelle à partir de 40 ans, à penser différemment leur parcours artistique et professionnel, loin de cette « obsolescence programmée du corps ». Cela va de pair avec le renouvellement des formes déjà entamé qui privilégie des esthétiques plus douces. Selon Elsa Caillat :
« Jouir de sa jeunesse et des possibles qu’elle offre n’empêche pas de se dire que notre art sera amené à être en transformation, à être repensé, à être remodelé et à pouvoir perdurer dans un apprentissage plus long »
Son travail de recherche a pu être diffusé à la Galerie Les Bains Douches à Saverdun (09) et lors du 38e festival de cirque CIRCa à Auch (32). Elle y a présenté une exposition de moulages de corps d’artistes circassiennes accompagnés de témoignages audio et de la performance CARNÉ(T) pour laquelle elle a transformé sa corde lisse verticale en une nouvelle corde, nommée le ventre de la baleine, pensée justement au regard de sa pratique artistique redéfinie.
La Grainerie accueillera la compagnie Toron Blues les 14 et 15 novembre 2026 pour la représentation de son nouveau spectacle « Nagori » , la trace des vagues sur le sable » lors de la « Nuit du cirque ».
Ce projet participe ainsi à la diversification des formes circassiennes en apportant au plateau de nouveaux corps et donc de nouvelles pratiques. L’expérimentation qu’il a suscitée est un premier jalon dans l’impulsion créative de ce sujet.
Ainsi, ce projet incarne un cirque qui se décloisonne, et se pense au-delà des injonctions à la performance et à l’exploit.
Pour aller plus loin : https://cietoronblues.wordpress.com/
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