Aller au contact des territoires et des services déconcentrés, telle est l’ambition de cette mission qui poursuit une série de déplacements en régions et qui s’inscrit dans la nécessité de mieux appréhender et territorialiser la politique de l’architecture, mouvement engagé par la nouvelle Stratégie nationale pour l’architecture annoncée par la ministre de la Culture le 4 février dernier.
Une mobilisation exemplaire des acteurs de l’architecture à Mayotte
Du point de vue de l’architecture à Mayotte, l’enjeu est triple :
- la reconstruction après le passage du cyclone ;
- la production massive de logements et la mise à niveau des équipements pour faire face à la dynamique démographique (50 000 habitants en 1980 à 350 000 habitants en 2025) ;
- la normalisation du territoire au regard des règles d’urbanisme, du foncier et des risques naturels.
Autant de sujet pour lesquels les acteurs de l’architecture rencontrés sont investis. À Mayotte, l’écosystème de l’architecture s’appuie naturellement sur une présence institutionnelle forte : la Direction des affaires culturelles (DAC), l’Unité départementale de l’architecture et du patrimoine (Udap) et l’Ordre des architectes -positionnés à La Réunion-, le Conseil d'architecture, d'urbanisme et de l'environnement (CAUE), mais aussi l’Établissement public pour la reconstruction et le développement de Mayotte (EPRDM), la Direction de l’environnement de l’aménagement et du logement (DEAL) et un architecte conseil de l’État. À côté, un engagement d’architectes et de réseaux associatifs, dont certains portés par des d’écoles d’architecture. La coopération entre ces deux cercles d’acteurs montre à quel point, sur un territoire circonscrit et isolé, les coopérations et synergies sont précieuses et efficaces. Le CAUE de Mayotte, très engagé, joue un rôle central depuis Chido. Il crée des passerelles entre ces deux vecteurs et renforce les liens avec les collectivités territoriales.
À titre d’exemple, à peine quelques jours après le passage de Chido, la Fondation des architectes de l’urgence et l’Ordre des architectes se sont déplacés pour expertiser les dégâts, secteurs par secteurs. Le CAUE, avec leur appui, a mené des analyses structurelles sur les 221 écoles de manière à permettre une réouverture rapide de celles en état d’accueillir les enfants à la rentrée suivante.
Depuis, de nombreux architectes locaux ou métropolitains sont engagés pour intervenir sur le territoire dans des programmes de reconstruction, des programmes neufs, ou dans une logique d’accompagnement au territoire et aux populations notamment. Les écoles nationales supérieures d’architecture de Paris-Belleville, de Paris-La Villette, de La Réunion sont également présentes à la fois sur des enjeux de gestion des risques, d’aide aux populations défavorisées (notamment la résorption des bidonvilles) ou d’adaptation aux climats tropicaux. Autant d’architectes et de structures qui portent de nouveaux modes d’intervention, adaptés aux spécificités locales.
Une architecture vernaculaire singulière fragilisée par un déficit de technique constructive et de prise en compte des risques naturels
Ces urgences ne doivent pas cacher la richesse architecturale existante. Schématiquement, on peut décomposer les constructions locales en trois grandes catégories.
- L’habitat privé, encore aujourd’hui principalement produit hors de tout cadre réglementaire, foncier et technique (issu du principe de droit coutumier local).
- Les équipements publics et logements sociaux, réalisés dans les règles de l’art.
- Les bidonvilles, constructions légères faites principalement de bois et de tôles, ponctuellement de béton.
La production architecturale « hors cadre », offre paradoxalement une grande créativité formelle. La culture mahoraise, imprégnée des influences Swahili, bantou, malgache et comorienne, à la croisée de l’océan Indien, de l’Afrique et de Madagascar, a façonné depuis 50 ans une architecture vernaculaire singulière. La manière d’agrandir la cellule familiale (par surélévation), le soin aux détails ornementaux, l’attentions aux couleurs, l’organisation spatiale urbaine font vibrer ces villages modestes et donnent à lire les modes de vie.
Mais par-delà leurs qualités architecturales et urbaines, ces constructions sont réalisées sans connaissances techniques, souvent défiant les lois de la gravité. L’enjeu de régularisation foncière s’ajoute à la priorité absolue de mieux encadrer cette production (largement auto-construites, sans études techniques et sans dépôt de permis de construire) pour intégrer les risques naturels, principalement sismiques, cycloniques et de mouvements de terrain. Le second enjeu est naturellement de résorber l’habitat informel (les bidonvilles) dont celui de Kawéni (près de 10 000 habitants) est le plus vaste d’Europe.
À rebours des clichés stigmatisants sur Mayotte, cette richesse architecturale mérite d’être mise en avant et doit aussi pouvoir être mobilisée et servir de levier pour communiquer positivement sur l’île.
Une architecture remarquable : la production exemplaire entre 1980 et 2005 autour de la brique de terre comprimée (BTC)
Après le référendum d’autodétermination, un programme ambitieux porté par la Société immobilière de Mayotte (SIM) aura permis de produire à partir de la fin des année 80, une production massive de logements sociaux pour atteindre environ 10 000 unités au milieu des années 2000.
La rencontre avec les acteurs de cet ancien programme a permis de mieux comprendre la singularité de la démarche articulant portage foncier, stratégie foncière et immobilière, intégration de modes constructifs et standardisation modulaire.
Cette approche, basée sur une forme de pragmatisme au regard des ressources disponibles, s’est notamment adossée à la structuration d’une filière originale de brique de terre comprimée (BTC) produites sur l’île. Autant de compétences et de savoir-faire qui ont permis en parallèle la réalisation des principaux équipements publics et culturels de cette époque (école, préfecture, mosquées…). Avec une attention accrue aux pratique locales -dans une démarche quasi anthropologique- au climat, aux usages, aux configuration et spécificités des communautés existantes, ce programme a été pensé dès l’origine pour produire des objets architecturaux (principalement des cases) comme objets modulaires pouvant être étendues, annexées, et parfois surélevées.
Il en résulte un patrimoine architectural remarquable, singulier et vivant qui mérite une pleine attention et probablement une meilleure valorisation, protection ou labellisation.
Un enjeu de structuration de filières et de savoir-faire locaux pour répondre aux besoins contemporains de production
Au regard des besoins massifs en logements et en équipements, la question de l’appareil de production est centrale. Si une partie de la construction peut être menée par de grands opérateurs nationaux, en important de métropole des techniques, matériaux et main d’œuvre, cette solution s’avère insuffisante d’autant que les retombées locales sont faibles. Une réflexion, portée par de nombreux architectes et collectifs, mais aussi relayés par l’EPRDM ou des acteurs locaux, vise à reconstituer un savoir-faire technique et une production locale (essentiellement de la BTC, mais aussi ponctuellement de bois d’œuvre). Cette stratégie, qui impacte directement la manière de penser les projets, dès l’amont (en termes de passation de marchés, de conception, d’assurance…) est une réponse stimulante qui mérite d’être accompagnée, et qui peut aussi éclairer les réflexions sur la production architecturale dans d’autres territoires en lien avec les logiques de circuits-courts, de réemploi, de filières locales, architecture vernaculaire… en réinterrogeant le lien entre architecture, territoire et population.
Autant de réflexions et d’enjeux qui nourrissent la politique de l’architecture et alimentent la nouvelle stratégie nationale pour l’architecture.
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