Il faut regarder au sol.
Face au Palais de Justice de Rouen, sur la place du Maréchal-Foch, Marianne Mispelaëre inscrit la mémoire de Gisèle Halimi dans le quotidien de la ville. Inaugurée vendredi 18 septembre, Combien de saisons dure chaque victoire ? n’est ni une statue monumentale ni un portrait de l’avocate. L’œuvre se déploie horizontalement, au niveau du passant, dans un espace que chacun peut traverser et habiter.
Le choix du lieu donne immédiatement sa portée au projet. À quelques mètres du Palais de Justice, l’œuvre fait dialoguer la création contemporaine avec l’histoire du droit et de la justice. Elle inscrit dans la ville le souvenir d’une femme dont toute la trajectoire a été marquée par la défense des libertés et l’émancipation des femmes.
Des prénoms plutôt qu’un portrait
Pour évoquer Gisèle Halimi, Marianne Mispelaëre choisit de ne pas représenter son visage.
Elle fait apparaître celles et ceux qu’elle a défendus.
Les prénoms gravés dans la pierre renvoient aux personnes accompagnées par l’avocate au cours de sa carrière, célèbres ou anonymes. Parmi elles figurent Marie-Claire, au cœur du procès de Bobigny, et Djamila Boupacha, militante algérienne dont la défense transforme le procès en une tribune internationale contre la torture et les violences faites aux femmes.
Le projet artistique s’appuie sur un travail de recherche mené notamment à partir des fonds des Archives nationales. Ces noms donnent ainsi une dimension profondément humaine à une œuvre qui ne cherche pas à construire le monument d’une héroïne solitaire, mais à rappeler la dimension collective des combats de Gisèle Halimi.
La pierre entre en résonance avec l’architecture du Palais de Justice voisin. Les pavés de Comblanchien reprennent les dimensions du format A4, en référence aux dossiers judiciaires. Une trame d’inox poli relie les différents éléments de l’installation et réfléchit la lumière autant que les silhouettes de celles et ceux qui traversent la place.
Le passant devient ainsi partie prenante de l’œuvre.
Cette présence du public est essentielle dans le projet de Marianne Mispelaëre. L’œuvre ne se regarde pas seulement : elle se traverse, se pratique et se découvre au fil des usages de la place.
Certains pavés restent volontairement vierges. Cette absence rappelle que les combats pour les droits et les libertés ne constituent jamais une histoire définitivement achevée. Les espaces laissés libres ouvrent la possibilité de nouvelles histoires et renvoient aux générations futures la responsabilité de poursuivre ce qui a été engagé.
Gisèle Halimi, une vie pour faire du droit un outil d’émancipation
Avocate, militante féministe et figure engagée dans les combats anticoloniaux, Gisèle Halimi a fait de la défense des droits un combat de toute une vie.
Sa trajectoire est notamment marquée par la défense de Djamila Boupacha, militante algérienne torturée et violée après son arrestation. Avec le soutien de Simone de Beauvoir, Gisèle Halimi porte cette affaire au-delà du seul cadre judiciaire et contribue à en faire un combat contre la torture et les violences faites aux femmes.
Quelques années plus tard, le procès de Bobigny constitue un autre moment majeur de son parcours. En 1972, elle défend Marie-Claire, une jeune fille poursuivie après avoir avorté à la suite d’un viol. Le procès contribue à faire évoluer le regard de la société française sur l’avortement et participe au mouvement qui conduit à la légalisation de l’interruption volontaire de grossesse en 1975.
Gisèle Halimi est également l’une des signataires du Manifeste des 343 et devient une figure majeure du mouvement féministe français.
Son engagement dépasse cependant les seules grandes affaires qui ont marqué son parcours. Il repose sur une conviction fondamentale : le droit peut être un instrument d’émancipation et un levier de transformation de la société.
C’est cette dimension que l’œuvre de Marianne Mispelaëre inscrit aujourd’hui dans l’espace public rouennais.
À Rouen, une mémoire inscrite dans la ville
Le choix de la place du Maréchal-Foch n’est pas anodin.
L’œuvre fait face au Palais de Justice, bâtiment historique classé au titre des monuments historiques, et s’inscrit dans un environnement où se croisent chaque jour magistrats, avocats, justiciables, habitants, étudiants, visiteurs et passants.
Elle prolonge également un geste symbolique porté par la Ville : la station de métro desservant le Palais de Justice porte désormais le nom de « Palais de Justice – Gisèle Halimi ».
Le nom de l’avocate entre ainsi dans les usages quotidiens de la ville. Il accompagne les déplacements et s’inscrit désormais dans son paysage artistique et patrimonial.
La commande publique participe à cette politique menée par Rouen en faveur d’une meilleure visibilité des femmes dans l’espace public. Les éléments préparatoires du projet soulignent notamment la volonté de faire davantage place aux figures historiques féminines, encore sous-représentées dans la statuaire et les dénominations de la commune.
Avec cette œuvre, Rouen fait donc de la mémoire un élément du présent. Elle ne place pas Gisèle Halimi à distance : elle inscrit son nom et ses combats dans un lieu traversé quotidiennement par les habitants.
La commande publique, un art qui appartient à tous
Combien de saisons dure chaque victoire ? illustre également ce que la commande publique peut apporter à un territoire.
La commande publique artistique permet à une collectivité, avec l’accompagnement de l’État et de ses services, de susciter la création d’une œuvre conçue pour un lieu précis et pour les publics qui le fréquentent.
Elle constitue l’un des outils de la politique du ministère de la Culture en faveur de la création contemporaine. En faisant entrer l’art dans les espaces de vie — places, rues, jardins, bâtiments publics ou sites patrimoniaux — elle contribue à rendre la création accessible au plus grand nombre et à enrichir le patrimoine commun.
À Rouen, la démarche associe la Ville, l’État à travers la DRAC Normandie, l’artiste et les acteurs du territoire.
Le processus de sélection traduit lui-même cette volonté de dialogue. Le comité de pilotage et de sélection réunit 24 membres, parmi lesquels des représentants de la Ville, de l’État et de l’institution judiciaire, ainsi qu’un collège issu de l’Assemblée citoyenne de Rouen.
Le financement témoigne également de ce partenariat. L’opération représente une enveloppe globale prévisionnelle de 156 000 euros TTC, avec un financement de la phase d’études par le ministère de la Culture et un cofinancement de la phase de réalisation par la Ville de Rouen et l’État, à travers la DRAC Normandie.
La commande publique ne constitue donc pas une simple installation dans l’espace urbain. Elle permet à une collectivité et à l’État de faire le choix d’une création, de soutenir une ou un artiste et d’inscrire une œuvre dans un lieu partagé.
Elle fait de l’art une composante du cadre de vie et du patrimoine de demain.
L’égalité entre les femmes et les hommes, un engagement inscrit dans la durée
L’hommage rendu à Gisèle Halimi trouve une résonance particulière dans l’engagement du ministère de la Culture et de ses services déconcentrés en faveur de l’égalité entre les femmes et les hommes.
Cette politique s’inscrit dans la durée.
Depuis 2017, le ministère de la Culture et la DRAC de Normandie sont labelisés AFNOR pour l’Égalité professionnelle entre les femmes et les hommes et la Diversité, premier ministère républicain à détenir simultanément ces deux labels.
Cette démarche ne concerne pas uniquement le fonctionnement interne de l’administration. Elle accompagne également une évolution plus large des politiques culturelles : meilleure visibilité des femmes dans les arts et la culture, accès aux responsabilités, égalité professionnelle, lutte contre les discriminations et prévention des violences sexistes et sexuelles.
Le ministère de la Culture et les DRAC portent ainsi depuis plusieurs années une politique visant à faire progresser concrètement l’égalité dans le champ culturel.
Dans ce contexte, soutenir à Rouen une œuvre consacrée à Gisèle Halimi prend un relief particulier. Il s’agit à la fois d’accompagner la création contemporaine et de contribuer à inscrire dans l’espace public la mémoire d’une femme dont les combats ont participé à transformer le droit et la société.
« Combien de saisons dure chaque victoire ? »
Le titre choisi par Marianne Mispelaëre pose une question qui dépasse le seul hommage.
Les pavés déjà gravés racontent les combats menés. Ceux qui restent vierges rappellent que l’histoire continue.
La question rejoint directement l’héritage de Gisèle Halimi. Les droits conquis ne sont pas seulement des acquis à célébrer : ils sont aussi des principes à transmettre et à défendre.
Sur la place du Maréchal-Foch, la mémoire de l’avocate rencontre ainsi le présent des habitants de Rouen. Les noms inscrits dans la pierre racontent les personnes qu’elle a défendues ; l’inox renvoie au passant son propre reflet ; le Palais de Justice rappelle le lieu du droit.
Tout est là pour faire de l’œuvre un espace de mémoire, mais aussi de vigilance.
L’inauguration de Combien de saisons dure chaque victoire ? marque ainsi l’entrée de Gisèle Halimi dans le paysage de Rouen par un geste qui correspond profondément à son héritage : faire du droit, de la mémoire et de la culture des forces d’émancipation.
Et parce qu’une œuvre installée dans l’espace public appartient à celles et ceux qui la traversent, son histoire commence véritablement avec cette rencontre entre l’artiste, la ville et ses habitants.
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