70 mètres : c’est la longueur de la célèbre broderie qui fait le récit de la conquête de l’Angleterre au XIe siècle. Et ce long ruban, qui compose la Tapisserie de Bayeux, peut se déployer tout entier en version numérique. Il suffit de se munir d’un ordinateur ou d’une tablette, et de se connecter au site internet du musée. Un panorama numérique permet d’explorer les différentes étapes du récit, cadencées par les légendes en latin, elles-mêmes traduites en français et en anglais. Ce travail de précision, soutenu par la DRAC, est le résultat d’une importante campagne photographique. Il constitue aujourd’hui un outil essentiel pour la recherche scientifique et a été exploité lors des analyses en vue du déplacement au British Museum.
2,6 milliards de pixels accessibles à tous
Tout commence en janvier 2017. À l’occasion de la fermeture annuelle du musée, la Fabrique de patrimoines en Normandie, établissement public au service du territoire régional, conduit une campagne photographique sans précédent de la Tapisserie, soit un total de 86 clichés. Pour la première fois, la totalité de la broderie (face) est photographiée en très haute définition, sous différents types d’éclairage : lumière du jour, infrarouge, ultraviolet et fluorescence. Cette multimodalité spectrale vise à révéler des informations invisibles à l’œil nu : l’état des fils, des repentirs de broderie, des zones de restauration anciennes, des variations de colorants.
Ce travail de précision a permis de construire la représentation numérique de l’œuvre sous forme d’image panoramique, représentant un total 2,6 milliards de pixels. Elle est le fruit d’un assemblage algorithmique complexe, c’est-à-dire un ensemble de règles et de calculs informatiques, conçu à partir de plusieurs milliers de clichés partiels. Ces clichés se recouvrent afin de pouvoir être « recollés » numériquement.
Chaque série de photographies réalisées en 2017 a permis de créer plusieurs panoramas complets, correspondant à chaque modalité d’éclairage. Le fond de référence dit « en lumière du jour » constitue depuis près de dix ans la base de tous les travaux numériques entrepris sur la Tapisserie.
Une révolution scientifique
Cette campagne photographique a marqué une véritable révolution dans l’accès scientifique à l’œuvre. La comparaison des données avec les photographies du revers réalisées en 1983 ont notamment permis d’identifier des zones de fragilité de la toile et de distinguer les fils originaux des reprises ultérieures, et cela avec une précision alors inédite.
Le panorama numérique est aujourd’hui un outil d’exploration particulièrement précieux pour les chercheurs du monde entier. Il sert ainsi de base de référence à un projet numérique d’ampleur, réunissant différents experts (historiens, ingénieurs, experts de la documentation, etc.) : le Système d’Information Documentaire Spatialisé (SIDS) de la Tapisserie de Bayeux. Présenté en 2019, il vise à devenir le support de recherche scientifique de référence autour de l’œuvre.
Mais quel est l’objectif ? La qualité de cette numérisation permet par exemple d’utiliser des niveaux de zoom sans précédent, de définir des zones d’intérêt, d’y associer des commentaires, d’indexer des ressources documentaires… Elle participe ainsi à tout un ensemble d’études qui aident les chercheurs à mieux comprendre le contexte de production de la toile : les inscriptions latines qui y figurent, ou encore la composition des colorants et les procédés de teinture utilisés par les artisans du XIe siècle, des informations essentielles à la recherche historique. Les outils et ressources documentaires fournis par ce système permettent également aux experts en restauration-conservation, d'assurer notamment la préservation de cette œuvre qui a traversé près de dix siècles dans un remarquable état de conservation.
Le numérique pour assurer le déplacement de l’œuvre
Le prêt de la Tapisserie au British Museum a nécessité un nombre important d’études et de réalisations sans précédent. Ces travaux, supervisés par la DRAC, ont permis d’assurer la conservation, le transport, le déploiement, la présentation, l’étude et la surveillance de l’œuvre dans des conditions optimales. Parmi eux, une nouvelle campagne photographique menée par la Fabrique de patrimoines en Normandie a servi au constat d’état, un document qui assure la condition précise de l’œuvre avant la mise en caisse. 137 clichés haute définition ont été injectés dans un environnement numérique, permis par le SIDS et créé sur mesure pour les analyses. Le suivi des travaux est alors disponible en temps réel pour Caroline Eude-Devaux, conservatrice des Monuments historiques à la DRAC Normandie, et pour les responsables de la conservation du British Museum. Des couches d’informations spécifiques sont également créées sur le SIDS pendant les phases d’installation, de déploiement et d’analyse : relevés d’éclairement, analyses colorimétriques, relevés climatiques, historique des positions de pliage, etc. Un ensemble de données qui constituent autant d’indicateurs précieux à la préservation de l’œuvre.
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