« Peut-on séparer la culture du numérique ? » La question posée par Vincent Berry, professeur des universités à Sorbonne Paris Nord et l’un des coordinateurs de l’ouvrage collectif Culture en régime numérique (Presses de Sciences Po/Deps, 2026), en ouverture de la rencontre, soulève un véritable enjeu. Elle donne le ton de l’ouvrage, publié le 20 février dernier. Car le numérique « constitue désormais le milieu ordinaire dans lequel se dévoile la plupart des pratiques culturelles et aucun secteur n’y échappe complètement. », poursuit Vincent Berry.
Cette question trouve son origine dans l’incitation de la chercheuse Dominique Pasquier, figure pionnière de la sociologie des médias et du numérique, à travailler sur ce sujet, comme le rappelle Anne Jonchery, chargée de recherche en sociologie au Deps. « Dominique a pointé la nécessité d’interroger et d’approfondir les mutations induites par le numérique dans les comportements et les rapports à la culture et de documenter ces transformations. » précise-t-elle. Disparue en 2025, Dominique Pasquier a inspiré ce livre, qui lui rend hommage. Retour sur les échanges autour des études présentées lors de l’après-midi de valorisation de l’ouvrage, réunissant trois des contributions.
Ce que le numérique change dans nos pratiques culturelles…
Ecouter de la musique, lire un livre…, ces habitudes culturelles ancrées dans le quotidien ont été profondément recomposées par l’essor des plateformes et des outils numériques. Les enquêtes sur les pratiques d’écoute sont particulièrement révélatrices de ces mutations, ainsi que l’explique Thomas Louail, chargé de recherche au CNRS. Avec le chercheur Yann Renisio, il s’est concentré sur l’étude des résultats entre pratiques déclarées et pratiques effectives d’écoute. Entre biais culturels, mémoire imparfaite, invisibilité des usages passifs ou encore confusions de consommations, les données recueillies sur les plateformes bousculent les certitudes quand elles sont confrontées au matériau déclaratif.
Le constat est troublant. Si les personnes qui déclarent apprécier un artiste l'écoutent davantage que celles qui s'en disent indifférentes — les données se recoupent plutôt bien - le classement des artistes raconte une autre histoire : « Les artistes les plus écoutés ne sont pas ceux qui sont les plus déclarés comme appréciés. Les artistes les mieux notés sont les plus dissonants : cette étude montre que le goût culturel repose sur plusieurs dimensions : affectives, récit de soi. Elle met aussi en exergue des contextes d’écoute. » explique Thomas Louail. Ainsi, des artistes comme Julien Doré ou Christophe Maé sont davantage écoutés que déclarés appréciés. Un écart que les chercheurs retrouvent aussi à l'échelle des genres musicaux et qui montre la complémentarité des deux sources, données d’écoute et données d’enquête, pour approcher les pratiques d’écoute de musique.
Du côté de la lecture, les chercheuses Claire Ducournau, maîtresse de conférences à l’université Paul-Valéry de Montpellier, et Elodie Hommel, professeure certifiée, ont analysé les modalités de réception du livre audio en format numérique à travers de nombreux entretiens qui révèlent des usages différenciés du livre audio : son écoute s’inscrit simultanément avec d’autres activités (dans les transports, pendant le sport, en faisant le ménage), en lien avec le rapport au temps (étudiants, mères de famille), visant des besoins d’apprentissage (langues étrangères), de détente… Elles pointent aussi le rôle décisif de l’interprétation dans la réception, et notamment du grain de la voix. Par ailleurs – et le contexte est connu - la lecture « par les oreilles » comme elles le qualifient, fait face au déclin de la lecture « par les yeux » : « l’écoute du livre audio en particulier sur Internet a connu une croissance inédite. » Pour autant, faut-il en conclure une concurrence entre les deux modes de lecture ? Non, selon les chercheuses qui pointent un « phénomène de complémentarité plutôt que de concurrence des pratiques d’écoute de livre audio et de lecture par les yeux. » La lecture se renouvelle.
… et dans la manière de les observer
Au-delà des constats, ces études interrogent aussi la façon dont les chercheurs peuvent aujourd'hui saisir les pratiques culturelles. Le projet de Thomas Louail et de Yann Renisio est né d'un constat simple : pouvoir disposer, pour les mêmes personnes, à la fois de leurs déclarations d'appréciation et de leur historique d'écoute réel — un croisement resté rare jusqu'ici. Pour le chercheur, l'accès aux données de consommation des plateformes ouvre ainsi des perspectives inédites, à condition d'en interroger les limites : « si l’enquête est une photographie figée des goûts d’un individu, les données d’écoute collectées sur les plateformes donnent peu d’informations sur les utilisateurs, la représentativité des échantillons, l’importance des contextes de l’individu… ». Ses résultats ne l'amènent pas à écarter le questionnaire déclaratif, mais à en affiner l'usage.
Du côté du livre audio, c'est l'entretien qui a permis de dépasser les données brutes de consommation. Depuis 2021, Claire Ducournau et Elodie Hommel mènent des entretiens semi-directifs auprès d’usagers de livres audio, qu’elles ont élargi aux professionnels du secteur (édition, production). Elles s'appuient aussi sur l'histoire longue de la lecture : l'historien du livre Roger Chartier a montré que la lecture à voix haute a longtemps constitué la pratique dominante, jusqu'au XVIe siècle — de quoi nuancer l'idée d'une simple nouveauté technologique. « En déplaçant le regard dans le temps et dans l'espace », souligne Claire Ducournau, cette histoire longue permet de mieux comprendre le caractère récent de la lecture silencieuse à laquelle on est aujourd'hui habitué.
L’exemple des Etats-Unis : ce que les nouvelles technologies médiatiques produisent sur la culture
Changement d'échelle et de terrain pour la dernière étude présentée lors de cette après-midi. Jean-Samuel Beuscart, professeur de sociologie au médialab de Sciences Po, présente son entretien avec Fred Turner, professeur de communication, chercheur à Stanford, qui figure en postface de l'ouvrage. Sa lecture de l'histoire du numérique ne laisse guère de place à l'ambiguïté : « Culture numérique : elle a commencé comme une utopie, elle a continué comme du marketing et elle se termine en tragédie. », résume le chercheur pour introduire son intervention.
L'utopie, d'abord. Aux Etats-Unis, dans les années 1960, des communautés contestataires sont convaincues que l’informatique pouvait aider à vivre ensemble. Puis le marketing : Turner montre comment les grandes entreprises s’emparent de cette promesse, notamment à travers des événements comme le festival Burning Man, où de nombreux salariés de Google se retrouvent chaque année. Chez Facebook, c'est l'art exposé dans les bureaux qui donne à voir un environnement de travail présenté comme créatif. La tragédie, enfin : inégalités économiques croissantes, coût écologique, ralliement d'une partie des dirigeants technologiques à des formes de pouvoir autoritaire.
Ce que l'ouvrage propose d’explorer
Invité à discuter autour de ces trois interventions, Samuel Coavoux, professeur assistant à l'École Nationale de la Statistique et de l'Administration Économique, resitue les études présentées dans l'ensemble de l'ouvrage — mentionnant aussi les chapitres consacrés aux pratiques numériques en milieu populaire, aux webtoons ou à la mesure de la diversité culturelle. Cette discussion est venue mettre en regard les enjeux méthodologiques, théoriques et culturels soulevés par l'ouvrage. Car l'ambition de Culture en régime numérique n'est pas de proposer une théorie unique du numérique, mais de croiser les regards, les disciplines et les terrains pour mieux comprendre les mutations de la culture.
Par ailleurs, selon lui, Culture en régime numérique reste concentré sur l'expérience et la consommation culturelles. Aussi, après avoir vu ce que le numérique change dans nos pratiques et dans la façon de les observer, il reste à comprendre ce qu'il change dans la production même de la culture.
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