C’est un événement dont chacun s’accorde à reconnaître le caractère « historique ». » La tapisserie de Bayeux, trésor millénaire de notre patrimoine, s’apprête à franchir la Manche », s’est réjouie le 3 juin Catherine Pégard, ministre de la Culture, en assurant que « ce prêt est un geste symbolique fort [qui] s’inscrit dans une histoire longue, celle qui unit la France et le Royaume-Uni, et qui se lit sur le fil même de cette broderie ».
A partir de septembre 2026, le prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum, à Londres, va être le point d’orgue d’un échange culturel significatif entre la France et le Royaume-Uni : prêt du trésor de Sutton Hoo et autres pièces archéologiques du British Museum aux musées de Rouen et de Caen et lancement d’une Année européenne des Normands en 2027.
Le point sur cet échange historique avec Philippe Bélaval, chargé de mission auprès du président de la République pour le prêt de la tapisserie au British Museum, et Lord Peter Ricketts, envoyé spécial du Royaume-Uni pour le prêt de la Tapisserie de Bayeux
Depuis le prêt de La Joconde aux États-Unis en 1962 jusqu’à celui de la tapisserie de Bayeux au British Museum en 2026, la France a toujours mené une diplomatie culturelle ambitieuse et créative. Qu’en attendez-vous en termes de rayonnement ?
Philippe Bélaval : Le prêt d’œuvres et d’objets d’art à des institutions étrangères figure parmi les missions des musées et des institutions culturelles publiques françaises : cela répond à un enjeu de développement de l’accès à ces œuvres et à ces objets, et par conséquent de démocratie culturelle. La multiplication des images sur Internet et les réseaux sociaux ne prive pas de telles opérations de leur sens : la contemplation de l’original provoque toujours un émerveillement supérieur à celui de toutes les reproductions.
Le Royaume-Uni et la France partagent une longue histoire et des valeurs communes ; depuis plus d’un siècle, ces deux pays ont développé une relation faite de respect mutuel et d’amitié. Le prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum, tel que le Président de la République l’a annoncé en juillet dernier, fait franchir une nouvelle étape à cette relation : la tapisserie n’ayant jamais quitté la France depuis près de 1000 ans, c’est un événement proprement historique, rendu possible par la fermeture pour travaux de rénovation du musée de Bayeux où elle est conservée. De son côté et dans le même esprit, le British Museum consent à la France le prêt de quelques-uns des fleurons de ses riches collections.
Lord Peter Ricketts : Du fait de leur histoire respective, nos deux pays, la Grande-Bretagne et la France, ont le privilège de posséder dans leurs collections publiques des œuvres d’art extraordinaires provenant du monde entier. Depuis longtemps, à l’instar de la France, nous avons pour habitude, en Grande-Bretagne, de procéder à des échanges avec d’autres pays concernant nos objets d’art les plus précieux. Notre objectif est, à travers cette diplomatie culturelle, de favoriser la bienveillance et la compréhension mutuelle entre les peuples. Cela peut prendre la forme d’une célébration de l’histoire commune entre nations amies, comme c’est le cas aujourd’hui. Cela peut également s’avérer très efficace lorsque les relations avec un pays sont plus tendues. Par exemple, en 2010, le British Museum a prêté à l’Iran une pièce archéologique particulièrement précieuse : le Cylindre de Cyrus, daté de 2 500 ans. Ce trésor, universellement considéré comme un symbole de tolérance et de respect envers les personnes de confessions différentes, a été vu par plus d’un million d’Iraniens.
De façon plus générale, le rayonnement de nos deux pays se trouve toujours renforcé par cette politique de prêt d’objets exceptionnels. L’exposition « Les Trésors de Toutankhamon » au British Museum en 1972 est restée dans les mémoires pour avoir ouvert tout l’univers de l’Égypte antique à une génération de Britanniques. Je suis certain que l’exposition de la tapisserie de Bayeux aura un impact similaire, voire plus grand encore.
Cet échange culturel significatif – Tapisserie de Bayeux d’un côté, Trésor de Sutton Hoo et pièces de l’échiquier de Lewis de l’autre – montre la vitalité des relations bilatérales entre les deux pays. Que représente ce prêt dans la relation bilatérale franco-britannique ?
Philippe Bélaval : Ces prêts représentent de toute évidence des gestes forts. Depuis que j’accompagne ce dossier à la demande du président de la République, je suis frappé par la communauté d’esprit qui s’est établie entre les équipes britanniques et françaises qui se sont mobilisées pour faire de cette opération un succès en apportant une réponse appropriée aux nombreuses questions de tous ordres qu’elle soulève. Ces prêts croisés, ce ne sont pas seulement une aventure diplomatique, culturelle ou technique, ce sont aussi une aventure humaine incroyable.
J’y vois une illustration de la manière dont la culture pousse au dépassement des contingences et rapproche aussi bien celles et ceux qui la servent que les nombreux publics qui profiteront des résultats de ces efforts. Je remercie chaleureusement, sans distinction aucune, tous les intervenants, français et britanniques, au premier rang de ces derniers mon homologue Lord Ricketts. Les équipes sont plus que jamais sur la brèche à quelques semaines du transport des œuvres et de l’ouverture des expositions.
Lord Peter Ricketts : La généreuse proposition du président de la République française de prêter la Tapisserie de Bayeux au British Museum intervient à un moment où les relations entre le Royaume-Uni et la France sont plus étroites que jamais, pour autant que je m’en souvienne en cinquante ans d’engagement au service de la politique étrangère de mon pays. Les visites d’État de Sa Majesté le roi Charles III en France en 2023 et du président Emmanuel Macron au Royaume-Uni en 2025 ont symbolisé la profondeur et l’étendue de cette relation. Nos deux pays jouent un rôle de premier plan en Europe dans la réponse à la guerre en Ukraine et à la crise du Golfe. Nos forces armées jouent un rôle essentiel dans la sécurité de l’Europe.
Face aux défis auxquels nous sommes confrontés, le partenariat entre le Royaume-Uni et la France sortira renforcé par l’exceptionnelle entente culturelle entre nos deux pays de 2026 à 2027. La tapisserie fera un retour temporaire historique au Royaume-Uni pour la première fois depuis qu’elle a été tissée, probablement à Canterbury, peu après la bataille d’Hastings. Le British Museum, quant à lui, prêtera des objets d’exception à la France : l’extraordinaire casque de guerrier et d’autres pièces du trésor de Sutton-Hoo datant du VIIe siècle, au musée de Normandie à Caen, ainsi que plusieurs des magnifiques pièces de l’échiquier de Lewis du XIIe siècle, et quelques estampes de la Renaissance au musée des Beaux-Arts de Rouen. L’Année européenne des Normands sera célébrée en 2027 par des événements et des expositions dans de nombreuses régions du Royaume-Uni et de Normandie, en France.
Enfin, plus tard dans l’année, la Royal Academy de Londres organisera une vaste exposition, « Peindre la Côte d’Azur », avec de nombreuses œuvres exceptionnelles prêtées par des collections françaises. À l’instar de la tapisserie, cette exposition attirera des foules immenses, compte tenu de l’attrait que la peinture impressionniste française exerce sur le public britannique.
Les conditions de transport de ce joyau du XIe siècle ont fait l’objet de dispositifs scientifiques et techniques particulièrement innovants. Quelles sont les spécificités que requiert ce prêt ?
Philippe Bélaval : La tapisserie, qui est en réalité une broderie réalisée avec des fils de laine sur un support de lin, a été réalisée il y a près de mille ans ; elle a traversé des événements qui auraient pu la faire disparaître, comme les guerres de Religion, la Révolution française, la Seconde Guerre mondiale. C’est donc un objet à tous égards extrêmement précieux. Il n’est pas étonnant que de nombreux experts aient été mobilisés pour faire en sorte que le transport à Londres et l’exposition au British Museum ne portent pas atteinte à sa conservation, qui fait l’objet de soins attentifs, tant de la part de l’État, qui en est propriétaire, que de la ville de Bayeux, auprès de qui elle a été déposée. Le progrès des techniques de contrôle de l’exposition aux vibrations pendant le transport comme des conditions climatiques ou d’éclairage à Londres permet d’être confiants sur la faisabilité d’une opération qui n’aurait sans doute pas été réalisable dans les mêmes conditions il y a encore de cela quelques décennies. Ce prêt va aussi faire progresser la science.
En annonçant le prêt de la tapisserie de Bayeux en Grande-Bretagne, le président de la République français et le Premier ministre britannique ont créé l’événement. Pourquoi est-ce si important pour les Britanniques d’avoir accès à ce chef d’œuvre ?
Lord Peter Ricketts : L'exposition de la tapisserie de Bayeux va faire sensation au Royaume-Uni. La conquête normande occupe une place fondamentale dans notre histoire nationale, ce qui n'est pas le cas en France. La seule date de notre histoire que tout le monde connaît est 1066 [Guillaume le Conquérant, après avoir vaincu le roi d’Angleterre le 14 octobre à la bataille d’Hastings, est couronné roi d'Angleterre, le 25 décembre 1066 à l’abbaye de Westminster, à Londres (NDLR)]. La conquête a profondément transformé notre langue, notre architecture, notre système politique et bien d'autres aspects de notre vie. Bien que les grandes lignes de la bataille d'Hastings soient largement connues, la tapisserie de Bayeux elle-même n'a pas beaucoup été vue par les Britanniques. Ils ont désormais une occasion unique, qui ne se présente qu'une fois tous les mille ans, de découvrir cette œuvre à Londres, déployée à plat sur toute sa longueur de 70 mètres, donnant ainsi vie au XIe siècle. Sa puissance visuelle, semblable à celle d'une bande dessinée, lui permet de parler directement aux enfants comme aux adultes et en fait un sujet idéal à partager sur les réseaux sociaux. L'entrée sera gratuite pour les jeunes de moins de 16 ans accompagnés d'un adulte. Des créneaux spécifiques seront réservés aux groupes scolaires des deux côtés de la Manche. La billetterie est d’ores et déjà ouverte pour prendre les réservations des groupes scolaires.
Je suis extrêmement reconnaissant de la coopération étroite et efficace avec mon homologue français, M. Philippe Bélaval, ainsi qu’avec tous mes correspondants de l’administration française tout au long de ce projet inspirant. Je suis convaincu que l’exposition de la Tapisserie de Bayeux sera un immense succès et laissera une empreinte indélébile dans notre mémoire nationale.
Tapisserie de Bayeux, un prêt d’exception
Le 14 juillet 2025, le 37e Sommet franco-britannique s’est terminé sur l’annonce d’un « partenariat culturel remarquable ». Il s’agit du « prêt exceptionnel de la tapisserie de Bayeux au Royaume-Uni pour une exposition au British Museum de septembre 2026 à juillet 2027 et [du] prêt du trésor de Sutton Hoo, entre autres chefs-d’œuvre du British Museum, pour des expositions aux musées de Rouen et de Caen ».
A la suite de cette annonce, un « arrangement administratif relatif au prêt de la tapisserie de Bayeux au British Museum » a été publié le 12 février 2026 sur le site du ministère de la Culture. Ce document permet de sécuriser le cadre scientifique, technique, juridique et financier de l’ensemble de l’opération (transport, présentation et conservation).
La tapisserie de Bayeux est classée au titre des monuments historiques et inscrite au registre Mémoire du Monde par l’UNESCO. Elle appartient à l’État français, et a été mise en dépôt auprès de la Ville de Bayeux dans un musée dédié, et selon les termes d’une convention officielle signée en 2017.
Rappelons que le prêt de la tapisserie au British Museum est rendu possible par la fermeture pour travaux de rénovation du musée de Bayeux, où elle est conservée.
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