- Seul le prononcé fait foi-
Mesdames et messieurs,
Chers amis,
La tapisserie de Bayeux, c'est l'Histoire, celle d'un monde qui bascule en une journée d'octobre 1066, sur un champ près de Hastings, et qui ne sera plus jamais le même. C'est l'histoire de Guillaume, duc de Normandie, fils de cette terre française et héritier d'une culture, d'une langue et d'une civilisation, qui traverse la Manche avec ses hommes pour devenir, en quelques heures de combat, Guillaume le Conquérant, roi d'Angleterre.
C'est la rencontre, violente, mais féconde, entre le monde normand et le monde anglo-saxon, dont émergera progressivement ce que nous appelons aujourd'hui le Royaume-Uni.
L'anglais lui-même, cette langue parlée par des centaines de millions d'êtres humains sur tous les continents, porte en lui les cicatrices et les beautés de cette rencontre.
Cette œuvre appartient aussi à une province, à des femmes et des hommes qui en ont fait leur fierté et leur identité. Bayeux s’est, en quelque sorte, construite autour de la tapisserie, elle en est la gardienne naturelle, la dépositaire fidèle depuis des siècles.
La tapisserie de Bayeux, est donc, en un sens, l’acte de naissance d'une Nation amie, mais, en même temps, elle appartient à notre histoire commune. Elle est le fil – osons cette mauvaise métaphore – qui nous relie par-delà la Manche.
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C'est pourquoi ce prêt, annoncé par le Président de la République l’année dernière dans la continuité de l'accord conclu en janvier 2018 avec le Royaume-Uni, n'est pas une décision ordinaire. C'est un acte politique, culturel, symbolique.
Un acte politique, d'abord. Dans un monde qui se fragmente, qui cède parfois à la tentation du repli, la France reste fidèle à elle-même et fait le choix du rayonnement culturel.
Nous choisissons d'affirmer que les grandes démocraties, les vieilles Nations d'Europe, ont vocation à s'enrichir mutuellement.
Un acte culturel, ensuite. Parce que ce prêt, pour la première fois depuis des siècles, permettra au peuple britannique de contempler, sur son sol, l'œuvre qui raconte sa propre origine, sans déposséder en rien les Normands qui portent ainsi plus loin leur histoire. Il y a quelque chose de profondément juste dans cette décision. Quelque chose qui va, disons-le, dans le sens de l'histoire.
Un acte symbolique, enfin. Parce que la tapisserie qui revient, pendant quelques mois, dans ce pays dont elle raconte l’origine politique, c'est la France qui dit à la Grande-Bretagne que leurs histoires sont liées et qu’elles l’ont toujours été.
Certains ont proposé, de faire évoluer la jolie formule "d'Entente cordiale » vers une « Entente amicale ». Pour dire qu'entre nos deux peuples, il existe quelque chose de plus profond encore qu'un accord entre États : une familiarité forgée par mille ans d'histoire partagée, de rivalités parfois, d'admiration souvent et d'une proximité culturelle qui n'a jamais cessé de nous rapprocher
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Certains se sont interrogés, inquiétés. Ils se demandent encore si nous avions le droit de déplacer cette œuvre fragile, si précieuse, si irremplaçable.
Cette vigilance dit l’amour pour notre patrimoine. Je le comprends.
Mais je veux leur dire ceci : les conservateurs du patrimoine, ces femmes et ces hommes qui consacrent leur expertise et leur expérience à la protection de ce que nous avons de plus précieux, ne sont pas des gardiens de mausolées. Leur mission, leur première mission, est de conserver, évidemment.
Mais elle est aussi, tout autant, de montrer ces œuvres qui vivent dans le regard de ceux qui les découvrent, ce qui justifie toute l’attention qu’eux-mêmes, ils leur portent.
C’est pour cela que prêter la tapisserie de Bayeux, ce n'est pas trahir ceux qui en ont la garde.
J’ajoute qu’il était prévu que le musée de Bayeux ferme ses portes pour d'importants travaux de rénovation. La tapisserie allait donc être invisible au public, enfermée.
Ce qui respecte le mieux cette œuvre insigne n’est pas de la laisser, anonyme, dans l'obscurité d'une réserve, mais de permettre à des millions de visiteurs d’en comprendre le rôle dans notre histoire. Il fallait bien sûr des précautions indiscutables. J’y reviendra : nous avons pris le temps de les prendre.
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Nous avons en France, sur ces questions, une conception exigeante et généreuse.
Nous croyons que la culture doit rayonner dans le monde. Derrière ce mot, il y a une conviction profonde, ancrée aussi dans des siècles de diplomatie culturelle. La conviction que les œuvres doivent voyager pour irriguer les esprits, ouvrir les regards.
Prêter la tapisserie de Bayeux, c'est affirmer ce choix d'une culture ouverte, accessible, généreuse, tournée vers le monde.
Ainsi, le gouvernement britannique a-t-il décidé que la présentation de la tapisserie au British Museum serait inscrite dans les programmes scolaires britanniques. Toutes les écoles du Royaume-Uni auront vocation à se rendre au musée. Des centaines de milliers d'enfants, de jeunes, vont découvrir cette épopée normande qui est aussi la leur.
Ils vont comprendre, peut-être pour la première fois, d'où vient leur langue, d'où vient une part de leur identité, et aussi à quel point leur histoire est mêlée à la nôtre.
Si ce prêt ne servait qu’à cela — faire que les jeunes Britanniques se sentent un peu plus proches de nous, un peu plus liés à nous — alors ce prêt serait déjà justifié.
Je veux aussi souligner que ce prêt a sa réciprocité : le British Museum prête en échange à la France des œuvres parmi les plus iconiques de ses collections, des œuvres qui, comme le trésor de Sutton Hoo, l’échiquier de Lewis ou ces incroyables dessins de la Renaissance italienne, n’ont encore jamais quitté le Royaume-Uni, et qui seront exposées dans les musées de Caen et de Rouen.
Je sais que les villes et les musées de Caen et de Rouen sont mobilisés pour faire de ce partenariat inédit un événement exceptionnel pour la Normandie.
Mais je voudrais revenir un instant sur cette épopée de la tapisserie de Bayeux qui depuis plusieurs mois est au cœur de nos préoccupations.
Rien, absolument rien, n'a été laissé au hasard, en particulier en ce qui concerne le déplacement de cette œuvre.
Les modalités précises du transport ne peuvent, pour des raisons évidentes de sécurité, être divulguées.
En revanche, je peux vous parler de ce qui a été conçu pour protéger la tapisserie, car ce qui a été accompli par les équipes scientifiques, techniques et patrimoniales est tout simplement remarquable.
Chacun, à sa place, a relevé un défi inconnu et c’est pour cela que j’ai trouvé particulièrement injustes les soupçons d’impéritie que certains ont voulu distiller.
Une caisse a été spécifiquement conçue pour ce transport. Une caisse sans équivalent, sur-mesure. Il faut imaginer un berceau dans lequel on dépose un nouveau-né. Ce berceau est conçu pour absorber les chocs, pour transformer les mouvements brusques en oscillations douces.
C'est exactement le principe sur lequel repose ce dispositif : toutes les vibrations potentiellement dangereuses pour les fibres millénaires de la tapisserie sont absorbées, et les oscillations résiduelles sont transformées en mouvements latéraux inoffensifs pour le textile. Cette caisse, c'est un exemple de savoir-faire technologique et scientifique. C’est un véritable écrin, digne de l'œuvre qu'il protège.
Cette caisse a été testée et éprouvée. Des voyages à blanc ont permis de mesurer, de contrôler, d'ajuster, de valider chaque paramètre.
Les meilleurs spécialistes européens — physiciens, ingénieurs, conservateurs-restaurateurs, experts en transport d'œuvres d'art — se sont penchés sur ce coffre avec une rigueur qu’on ne peut décrire. Ils pourront vous dire mieux que moi tout à l’heure les prouesses qu’ils ont réalisées.
Et je peux le dire avec force : jamais, dans l'histoire du transport d'œuvres d'art, autant de tests, autant de protocoles, autant de contrôles de risques n'ont été réalisés pour un seul déplacement. Jamais. C'est un fait vérifiable, que les équipes qui ont travaillé sur ce projet peuvent attester.
Tout aura été pensé, fait pour que la tapisserie de Bayeux soit transportée, installée, présentée au public britannique puis ramenée à Bayeux dans des conditions de sécurité maximale. La France n'aurait pas pris cette décision sans cette assurance. Et l’Angleterre l’aurait compris.
Mais cette performance technique qui relie les équipes de nos musées n'est que le préalable de cette aventure exaltante, qui doit nous conduire à l’un des plus beaux événements culturels internationaux de la rentrée.
Ces expositions croisées mettront, cher Hervé Morin, chers amis normands, la Normandie à l’honneur et, en quelque sorte, ouvriront le millénaire qui rendra hommage à Guillaume en 2027, mille ans après sa naissance.
Parti en conquérant, Guillaume aura finalement rapproché deux peuples dont une œuvre tellement unique, la tapisserie de Bayeux, devient un patrimoine partagé qui éclipse magnifiquement la mémoire des rivalités qui l’ont vu naître.