Sa bibliothèque était riche de 5 à 7 000 livres spoliés pendant la Seconde Guerre mondiale, mais seuls 2 000 ont été remis à la Libération à ses enfants. Un ouvrage supplémentaire de Marc Bloch est désormais restitué aux ayants droit du résistant, arrêté et fusillé en 1944 : la Description abrégée de la cathédrale d'Amiens de Georges Durand. « Pourquoi aujourd'hui nous réunir aussi nombreux pour parler d’un seul livre ? Il s’agit d’un ouvrage modeste et ancien qui, de toute évidence, ne changera pas la connaissance profonde que nous avons de l'œuvre de Marc Bloch. La réponse à cette interrogation n'est pas à chercher dans le texte même du livre mais dans ce qu’il symbolise », résume Matis Bloch, arrière-petit-fils et ayant droit de l’historien, qui a reçu l’ouvrage des mains de la ministre de la Culture, lundi 16 février.
Logement réquisitionné et partiellement vidé
Ce livre faisait partie des centaines de milliers de livres spoliés, retrouvés à la fin de la guerre et qui n’avaient pas été restitués à leurs propriétaires légitimes. Il avait été acheté en 1951 pour vingt francs par l’ancienne Bibliothèque centrale des musées nationaux (BCMN), aujourd’hui intégrée à la bibliothèque de l'Institut national d'histoire de l'art à Paris (INHA). Celle-ci a engagé ces dernières année un travail d'identification des documents spoliés, très majoritairement à des propriétaires juifs, au cours de la Seconde Guerre mondiale, et entrés dans les fonds au début des années 1950. « Ces recherches ont permis d'aboutir au signalement d’un peu plus d'un millier d’ouvrages auprès du ministère de la Culture et c'est dans le cadre de ce travail qu’a pu être identifiée l'appartenance de ce livre à Marc Bloch », explique Anne-Solène Rolland, directrice générale de l’INHA.
Cette recherche de provenance a été facilitée par la présence dans l’ouvrage d’un ex-libris manuscrit de Marc Bloch et d’une date – novembre 1913 – à laquelle il était professeur d’histoire au lycée d’Amiens. L’ouvrage avait été spolié lors de la réquisition de l’appartement familial parisien situé rue de Sèvres, fin 1941 ou début 1942. Le logement avait alors été partiellement vidé de son contenu dans le cadre de la « Möbel Aktion » dirigée contre les appartements habités par des Juifs, et certains biens saisis par les autorités allemandes, dont une partie du mobilier, les archives privées et professionnelles de l’historien et sa bibliothèque. « Cette spoliation est l’un des rouages d’une violence sans nom à laquelle lui, sa femme et ses enfants ont dû faire face, une blessure qui ne réussit décidément pas à cicatriser, poursuit Matis Bloch. Ce fut aussi une violence intellectuelle puisque sans sa bibliothèque, il était contraint de devenir un artisan sans outil de travail. C’est enfin une violence administrative puisque derrière la spoliation, il y a une effroyable machine par sa froideur, son ampleur, ses temporalités. »
Après la guerre, Alice et Étienne, deux des enfants de Marc Bloch, avaient déposé une demande de restitution auprès de la sous-commission des livres de la Commission récupération artistique. Environ 2 200 ouvrages leur avaient été rendus entre 1948 et 1950.
Un ouvrage donné à la bibliothèque Halphen
Cet ouvrage fait partie des quelque cinq millions de livres volés pendant l’Occupation. Ce pan de la spoliation est désormais mis en valeur par un travail important de recherche mené dans un nombre croissant de bibliothèques, sous la coordination de la Mission de recherche et de restitution des biens culturels spoliés entre 1933 et 1945 (M2RS) et du Service du livre et de la lecture du ministère de la Culture. Deux cas de recherche de provenance et de restitution de livres sont au cœur de la saison 2 du podcast À la trace du ministère, qui fait entendre plusieurs enquêtes menées sur des biens spoliés pendant la période nazie.
Ce livre a pu être restitué grâce à l’adoption, en 2023, d’une loi-cadre permettant de déroger au principe d’inaliénabilité pour les biens spoliés dans le contexte des persécutions antisémites perpétrées entre 1933 et 1945. C’est la deuxième application de cette loi qui permet de sortir ces biens du domaine public sans avoir besoin d’une loi spécifique. « Cette loi témoigne de l’engagement du Gouvernement et du Parlement à faciliter les restitutions de biens spoliés conservés dans les collections publiques », résume la ministre de la Culture Rachida Dati.
Sept autres ouvrages ayant appartenu à Marc Bloch vont être prochainement rendus par trois bibliothèques de Berlin, Francfort et Greiz. Quant à la Description abrégée de la cathédrale d'Amiens, la famille de Marc Bloch en fera don à la bibliothèque Halphen de l’université Paris 1 Panthéon-Sorbonne qui conserve déjà plusieurs centaines d’ouvrages issus de la bibliothèque de l’historien.
L’historien Marc Bloch fait son entrée au Panthéon le 23 juin prochain
Après Robert Badinter en octobre dernier, Marc Bloch fera son entrée au Panthéon, le 23 juin prochain. Une annonce faite en novembre 2024 par le président Emmanuel Macron pour rendre hommage à « son œuvre, son enseignement et son courage ». Né en 1886 à Lyon dans une famille juive originaire d’Alsace, Marc Bloch est devenu professeur d’histoire, spécialisé dans la période médiévale, notamment à l’Université de Strasbourg.
Pendant la Seconde Guerre mondiale, il est exclu par le gouvernement de Vichy de son poste de professeur à la Sorbonne en application du « statut des Juifs », puis il est affecté à Montpellier en juillet 1941 avant d’être mis à la retraite d’office en 1943. Il rejoint alors la Résistance à Lyon sous le nom de « Narbonne », est arrêté par la Gestapo le 8 mars 1944 puis torturé et emprisonné à la prison de Montluc à Lyon. Il meurt abattu le 16 juin, avec 28 autres prisonniers, à Saint-Didier-de-Formans dans l’Ain, au nord de Lyon.
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