Comment envisagez-vous la mise en œuvre de la stratégie nationale pour l’architecture, annoncée le 4 février 2025 par la ministre de la Culture ?
Delphine Christophe : Tout d'abord, je voudrais souligner qu'en réalité l’architecture est partout: à portée de tous elle nous concerne tous. L'architecture, qu'elle soit celle des édifices ou de la ville, dessine notre cadre de vie, au sens large, et est une réponse notamment en termes d’adaptation, de résilience et d’inclusion. La stratégie nationale pour l'architecture porte une politique qui est cohérente avec les enjeux qui découlent de cette responsabilité de l’architecture. Sa mise en œuvre sera une réponse collective visant à renforcer la compréhension de l'intérêt de consolider la place de l’architecture dans les politiques publiques du cadre de vie, ce qui nécessite une forte mobilisation interministérielle.
Tous les ministères sont acteurs et partenaires de la politique de l'architecture : dans leurs rôles de maîtres d’ouvrage, dans la conduite des politiques relatives à l’aménagement du territoire, au logement, à la transition écologique, de celles encadrant l’enseignement supérieur et la recherche, tout comme dans les politiques économiques et internationales. La politique de l'architecture est une politique transversale dont le ministère de la Culture est chef de file !
Je souhaite donc mettre en place une gouvernance robuste pour mettre concrètement en œuvre les mesures de la stratégie nationale pour l'architecture. Cette organisation permettra de suivre sur le temps long leur avancée dans une perspective interministérielle et territoriale. Dans mes précédentes fonctions j’ai pu conduire des chantiers multipartenariaux et interministériels, dont je vais pouvoir utilement m’inspirer.
Étant donné cette expérience antérieure, quelles sont selon vous les opportunités que représente la territorialisation de cette stratégie pour les secteurs des patrimoines et de l’architecture ?
Delphine Christophe : La stratégie nationale pour l'architecture porte 3 grandes orientations :
- renforcer l'approche territoriale ;
- renforcer l'accompagnement des professionnels de l'architecture, dans toute leur diversité ;
- renforcer l'enseignement et la recherche en architecture et son aspect hybride entre mondes professionnels et académiques.
La stratégie doit permettre de territorialiser la politique de l’architecture au plus près des réalités locales, partout en France. Cette proximité c'est celle des questions contemporaines : comment gérer la ressource locale ? Qui sont les acteurs en présence ? Quels sont les héritages, ce déjà-là qui est une chance ? À quels changement et crise doit-on faire face ?
L'architecture française a développé une approche très spécifique ces dernières années, et elle est regardée à l'international pour cela désormais : la revue Casabella, une des plus fameuses dans le domaine intitule son dossier de décembre 2025 "France Localisme" [ndlr : le french localism…]. C'est très important. Cela résonne avec les orientations qui sont développées dans le cadre du Plan culture et ruralités, qui a permis de soutenir un nouvel incubateur pour de jeunes professionnels, orienté pour les préparer à intervenir dans les territoires ruraux par exemple. Ce "localisme" c'est celui de l'innovation, entrepreneuriale ou disciplinaire : c'est aussi pour développer ces questions que l'on a ouvert une nouvelle école d’architecture à la Réunion, pour creuser des questions spécifiques, in situ, comme l'architecture bio climatique par exemple.
Dans cette perspective, nous accompagnons les directions régionales des affaires culturelles dans l’élaboration d'une feuille de route stratégique pour la politique de l'architecture dans chaque région. Sous le pilotage des directeurs régionaux des affaires culturelles, en prenant en compte les échelles régionales et départementales, nous souhaitons que les acteurs locaux se retrouvent autour de projets et d’objectifs communs et avancent ensemble pour identifier les territoires prioritaires, valoriser les bonnes pratiques et dessiner les forces et faiblesses de leur écosystème pour aller vers les autres acteurs à impact.
Réhabiliter un immeuble, c'est aussi important que d'en faire un nouveau, cela demande autant de compétences techniques, scientifiques, sociologiques pour en faire une architecture.
La réhabilitation est aujourd’hui un sujet majeur pour l’économie de l’architecture et ses professionnels. Comment le ministère peut-il valoriser davantage la forte expertise dont il dispose dans ce domaine, auprès de ses partenaires en particulier, et promouvoir la place de l’architecture et des architectes dans cette nouvelle façon de concevoir le cadre de vie ?
Delphine Christophe : L’une des mesures de la stratégie porte sur le changement de regard sur l’architecture. Aujourd'hui, quand on dit "architecture" on voit de la création récente ou un grand monument, faites le test sur internet ! Or l'architecture d'aujourd'hui, c'est principalement celle qui fait à partir de ce que l'on a : rénovation urbaine, maintenance, réhabilitation, restauration sont autant de projets de création architecturale qu'il nous faut regarder pour l'intérêt majeur qu’ils représentent. Réhabiliter un immeuble, c'est aussi important que d'en faire un nouveau, cela demande autant de compétences techniques, scientifiques, sociologiques pour en faire une architecture. Le palmarès réHAB XXe a pour objectif d’en faire la démonstration et nous en ferons une nouvelle édition en 2026. Nous avons une force : nous pouvons nous inspirer des expertises reconnues des professionnels en matière de patrimoine, qu'ils soient architectes ou entreprises de bâtiment. C’est un vaste chantier qui s’ouvre devant nous, tout à la fois réglementaire, disciplinaire, technique, et même sociétal.
Notre politique d’édition, notamment de guides, permet de diffuser ce nouveau regard auprès de l’ensemble des acteurs de l’architecture notamment avec la Cité de l’architecture et du patrimoine.
Quelles sont vos autres priorités en matière de politique de l'architecture ?
Delphine Christophe : Ma priorité pour 2026 est tout à la fois simple et stratégique : pour commencer, après les changements d'organisation de 2025, il nous faut donner de nouvelles orientations pour un service de l’architecture renforcé à même de pouvoir piloter une stratégie nationale pour l'architecture ambitieuse et qui nous permette d'actionner les outils de l'action publique réglementaires, financiers ou d'influence sur le plan local, national et international.
Plus largement, nous cherchons à rendre explicites nos grandes orientations et objectifs afin que tous les acteurs publics et privés, professionnels ou non puissent plus facilement jouer leur rôle dans la politique de l'architecture. Pour cela, nous savons qu'il nous faut aussi créer les espaces du dialogue : les changements sont très forts et il faut permettre aux débats et controverses d'advenir pour avancer ; la Cité de l'architecture et du patrimoine sera une alliée précieuse pour porter ces ambitions. C'est la maison commune.
Quel est le projet architectural qui vous a le plus marqué dernièrement ?
Delphine Christophe : Ce n’est pas un projet particulier que je voudrais ici saluer mais une génération de jeunes professionnels, représentée par les lauréats des Albums des jeunes architectes et paysagistes (AJAP). Ils illustrent en effet parfaitement l’évolution de la pratique architecturale et paysagère, avec des approches collectives guidées par la sobriété, l’intervention sur l’existant, la limitation des ressources, l’attention au vivant, la réparation des territoires. Mais attention, ils marquent aujourd'hui les esprits par leur action : les projets réalisés montrent de façon explicite ce à quoi mène une formation par l'architecture : une variété de parcours professionnels engagés sur le changement du cadre de vie, qui savent imaginer et réaliser des espaces et des lieux d'une grande beauté et responsabilité pour y vivre bien. Ils incarnent déjà de façon remarquable les ambitions de la nouvelle stratégie pour l’architecture. C’est un fort potentiel qu’il faut accompagner et dont il faut s’inspirer.
Delphine Christophe est directrice générale des patrimoines et de l’architecture depuis novembre 2025. Conservatrice générale du patrimoine, elle a effectué la majeure partie de ses missions au sein des directions régionales des affaires culturelles, ainsi qu’au Centre des monuments nationaux où elle a piloté la restauration de l’Hôtel de la Marine et du château de Villers-Cotterêts. Avant sa nomination, elle a été successivement directrice régionale des affaires culturelles de la région Grand Est et directrice adjointe du cabinet de la ministre de la Culture.
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