Pour cette saisons 25/26, Aurore Fattier, directrice de la Comédie de Caen (CDN Normandie Caen), présente Le Dindon de Georges Feydeau, une comédie portée par une énergie festive et un esprit résolument cabaret. Sous ses airs de mécanique parfaitement huilée, la pièce dévoile une satire piquante de la morale bourgeoise, raille le sérieux des hommes, et expose nos hypocrisies avec une acuité qui semble étrangement contemporaine.
À rebours des lectures policées parfois associées à Feydeau, Aurore Fattier revendique une version libre, jubilatoire et traversée par des accents queer qui redonnent au vaudeville son potentiel subversif. Le Dindon devient ainsi un terrain de jeu où les identités se bousculent, où la virilité chancelle, et où le rire surgit précisément là où nos certitudes vacillent.
Dans une saison marquée par l’engagement, la lutte contre le réchauffement climatique et le vivre-ensemble, cette incursion débridée dans le répertoire fait figure de respiration… ou peut-être, justement, d’aiguillon. Car chez Feydeau, le désopilant n’empêche jamais le préoccupant de se glisser entre les lignes.
Le Dindon : un Feydeau explosif et joyeusement acide
En cette fin d’année 2025, urgence climatique et vivre-ensemble occupent une large place, Le Dindon, actuellement en tournée, semble, au premier abord, détonner. S’agit-il d’un équilibre volontaire entre la gravité de nos préoccupations contemporaines et l’énergie désopilante du vaudeville ? Ou, à l’inverse, d’une manière de montrer que le rire révèle souvent nos angoisses les plus profondes ?
Aurore Fattier : Il est vrai que une pièce telle que Le Dindon peut paraître aujourd’hui à côté du monde, tel qu’il s’exprime dans sa violence, médiatique et réelle. Néanmoins je suis persuadée qu’à travers l’humour, cette représentation de la sexualité nous pique encore au vif aujourd’hui.
Je pense par ailleurs que le théâtre public doit s’emparer de la comédie et de l’humour, de l’esprit de fête et de joie. L’autodérision est une preuve d’intelligence !
L’humour a radicalement changé depuis Feydeau, pourtant votre mise en scène déclenche un rire franc et contagieux. Selon vous, qu’est-ce qui fait rire aujourd’hui chez Feydeau ?
Aurore Fattier : Je pense que les Hommes et leurs passions sont restés les mêmes. Ce qui nous touche et nous fait rire, ce sont les mécanismes qui confinent à l’absurde au sein du couple, l’instinct de prédation sexuelle, et la bêtise humaine bien sûr. Même si nous regardons tout ça avec une forme de tendresse.
Vous avez choisi une lecture résolument queer de Feydeau, loin des versions policées parfois proposées sur les scènes françaises. Quelle est votre “recette” du Dindon ?
Aurore Fattier : Le pari a été de dire que puisqu’on s’était un peu lassés de la représentation hétéro-normée, ça faisait du bien de déplacer les notions de masculin et de féminin et que ces représentations traversent des corps « autres », hybrides, travestis. Les imaginaires véhiculés par ces corps, nous emmènent dans des mondes qui s’entrechoquent. Il ne faut pas laisser la représentation de ces corps au militantisme seul. Ils doivent aussi investir les fictions, y compris notre héritage culturel.
Travailler Feydeau, est-ce aussi une manière de bousculer quelques signes et symboles bien installés ?
Aurore Fattier : C’est en tout cas une manière de s’approprier le répertoire, en en faisant apparaître toute la vitalité, la fantaisie et la corrosion. Nous n’avons pas changé une ligne du texte, nous avons même été récupéré des archives, des versions primitives et censurée à la BnF et aux archives nationales !
Dans Le Dindon, la virilité apparaît comme fragile, risible, presque grotesque. À une époque où les récits autour de la masculinité se réinventent, pensez-vous que les grands textes du répertoire peuvent contribuer à faire advenir de nouveaux imaginaires hommes/femmes ?
Aurore Fattier : Tout à fait, pourvu que les distributions et les imaginaires suivent ! Tant en terme de représentations sexuelles que de diversité. Je pense qu’il est primordial de ne pas censurer les textes afin que les époques puissent continuer à exister dans leurs historicités, et que nous puissions prendre conscience des évolutions humaines.
Le Dindon en tournée :
- CDN Orléans / Centre-Val de Loire
du 13 au 15 janvier 2026 - Friche La Belle de Mai, Marseille, dans le cadre de la programmation hors les murs du Théâtre du Gymnase
du 20 au 24 janvier - La Comédie de Valence, CDN Drôme-Ardèche
les 28 et 29 janvier - Comédie, CDN de Reims
du 24 au 26 mars - Théâtre de Liège (Belgique)
du 8 au 11 avril - Théâtre de Namur (Belgique)
du 15 au 18 avril
Aurore Fattier : un deuxième acte à la Comédie de Caen
Nommée à la tête du CDN de Normandie–Comédie de Caen en 2023, Aurore Fattier signe ici sa deuxième saison. Formée à l’INSAS (Belgique), metteuse en scène, comédienne, pédagogue, elle développe depuis plusieurs années un théâtre qui conjugue exigence artistique et accessibilité. Elle s’attache à creuser des récits qui interrogent notre époque, la place des femmes, les formes de domination, les identités mouvantes. Son parcours, entre créations personnelles, mises en scène de textes du répertoire et collaborations internationales, témoigne d’une ambition claire : faire exister un théâtre vivant, adressé à toutes et tous, ancré dans l’époque et ouvert sur le monde. Avec Le Dindon, elle poursuit ce geste artistique : revisiter le patrimoine sans le figer, en proposer une traduction contemporaine, réjouissante et politique.
La Comédie de Caen et la DRAC de Normandie : un partenariat historique
La Comédie de Caen, fidèle à sa vocation de centre dramatique national, poursuit une mission essentielle : soutenir la création, diffuser les œuvres, accompagner les artistes et toucher une grande diversité de publics à travers le territoire. Depuis sa fondation, elle bénéficie d’un partenariat fort avec la DRAC de Normandie, qui accompagne le CDN dans ses missions de création, d’éducation artistique et culturelle, ainsi que dans ses actions de médiation. Ce soutien pérenne permet au CDN de déployer une programmation ambitieuse, ouverte, inscrite dans un dialogue constant avec les habitants et les acteurs culturels du territoire.
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