Les sites palafittiques préhistoriques autour des Alpes : un patrimoine immergé, exceptionnel et fragile
Vestiges exceptionnels des premières communautés agricoles installées au bord des lacs alpins entre le Néolithique et l’âge du Bronze, les sites palafittiques conservent des informations uniques sur la vie quotidienne, l’architecture et l’environnement des sociétés préhistoriques. Inscrit au patrimoine mondial par l’Unesco en 2011, ce patrimoine immergé fait l’objet d’actions de protection, de recherche et de valorisation coordonnées par la DRAC Auvergne-Rhône-Alpes.
Qu’est-ce qu’un site palafittique ?
Il s’agit d’un habitat préhistorique construit au bord des lacs ou en zone humide, caractérisé par des structures en bois sur pilotis. Le mot « palafitte » vient de l'italien pala-fitta (littéralement « pieu planté ») et du latin pala ficta « poteaux façonnés ».
Installés entre le Néolithique moyen (1re moitié du IVe millénaire avant notre ère) et l’âge du Bronze final (entre 1300 à 800 avant notre ère.) sur les littoraux des grands lacs alpins, ces villages sont construits en bois sur des pieux pouvant supporter un plancher rehaussé. Parfois dotés d’un chemin d’accès et d’une ou de plusieurs palissades, ces sites contiennent de nombreux vestiges, protégés par le milieu humide et la montée des eaux des lacs alpins. En effet, leur contexte immergé et en milieu anaérobie a permis une conservation exceptionnelle des structures architecturales ainsi que du mobilier en matière organique (fibres végétales et textiles, outils et mobiliers en bois, etc.). Bien que fragmentaires, ces vestiges singuliers sont rarement retrouvés sur les sites terrestres et sont donc d’autant plus rares et précieux pour la recherche archéologique.
Le saviez-vous ?
Un milieu anaérobie est un environnement qui contient peu ou pas d’oxygène. C’est le cas des sites palafittiques, qu’ils soient entièrement immergés ou dans un sédiment saturé en eau.
Les palafittes : un patrimoine fragile à préserver
Les sites palafittiques présentent une valeur archéologique remarquable : leur état de conservation et la documentation qui en résulte apportent une connaissance des sociétés pré- et protohistoriques, de leur vie quotidienne et de l’architecture de leurs habitats.
L’impact des variations climatiques sur ces sociétés constitue également un enjeu de recherche permettant de comprendre l’oscillation des occupations en bord de lac ou en milieu humide. Les périodes plus sèches, pendant lesquelles le niveau des lacs alpins baisse, sont plus propices à l’installation de villages palafittiques que les périodes plus humides, durant lesquelles le niveau de l’eau monte et contraint les populations à abandonner les rives des lacs.
Cette valeur scientifique, la contribution exceptionnelle à la connaissance des premières sociétés agropastorales européennes et l’état de conservation des sites palafittiques justifient leur inscription au patrimoine mondial de l’Unesco.
Chiffres clés de l’inscription au patrimoine mondial de l’Unesco
- 111 sites inscrits en un bien sériel
- 6 pays concernés : Allemagne, Autriche, France, Italie, Slovénie et Suisse
- 11 sites en France
- 9 sites en région Auvergne-Rhône-Alpes
- 2 sites en Bourgogne-Franche-Comté
- 6 lacs français : les lacs d’Aiguebelette et du Bourget, en Savoie ; le lac d’Annecy et la partie française du Léman, en Haute-Savoie ; les lacs de Chalain et de Clairvaux, dans le Jura
Lac d’Aiguebelette, Savoie (fiche pdf en cours)
- Beau Phare
Lac du Bourget, Savoie (fiche pdf en cours)
- Grésine (Est et Ouest)
- Châtillon
- Le Saut
- Hautecombe
Lac d’Annecy, Haute-Savoie (fiche pdf en cours)
- Le Crêt de Châtillon
- Les Mongets
- Les Marais
Lac Léman, Haute-Savoie (fiche pdf en cours)
- Tougues
Lacs de Chalain et de Clairvaux, Jura (fiche pdf en cours)
- Site de Chalain
- Site de Clairvaux
Les sites palafittiques sont suivis et étudiés par plusieurs acteurs. Dans le cadre de l’inscription au patrimoine mondial par l’Unesco, l’International Coordination Group (ICG) définit des objectifs de recherches scientifiques, de protection, de conservation et de valorisation des sites palafittiques. En tant que service déconcentré de l’État en région, la DRAC est chargée de la coordination des actions de suivi des sites palafittiques. Le Département des recherches archéologiques subaquatiques et sous-marines (Drassm) vient en appui de la DRAC pour le suivi scientifique de ces sites, au titre de sa compétence nationale sur les sites immergés et de son expertise dans les eaux intérieures.
Cette coordination internationale, réunissant des représentants des six États parties, met en œuvre un plan de gestion commun et organise des échanges réguliers visant à étudier et préserver les vestiges pour maintenir la valeur universelle exceptionnelle, qui a motivé leur inscription au patrimoine mondial par l’Unesco. Les travaux de l’ICG sont consignés dans des rapports issus des réunions biannuelles, ainsi que dans la revue annuelle Palafittes News, publiée depuis 2020. De plus, un rapport périodique est établi, tous les six ans, dressant un bilan global sur l’état de conservation, de recherche et de valorisation du bien, ainsi que sur les politiques de protection mises en œuvre.
L’action de l’ICG s’articule autour de plusieurs objectifs :
- renforcer la protection des sites face aux menaces, qu’elles soient naturelles ou d’origine humaine, tant par des interventions matérielles que par le développement d’outils juridiques adaptés ;
- encourager la recherche scientifique en favorisant les collaborations internationales ;
- développer la diffusion des connaissances auprès du grand public.
Chaque année, un pays membre organise une « régate internationale de pirogues » (International Logboat Regatta). La France a été organisatrice en 2017 et 2022 au lac d’Aiguebelette en Savoie et en 2024 au lac de Saint-Point dans le Haut-Doubs. Il s’agit d’une manifestation grand public mêlant culture et sport, accompagnée d’ateliers et de conférences scientifiques.
En plus de cette coordination internationale, la France, la Suisse, l’Italie et la Slovénie sont signataires de la Convention de 2001 sur la protection du patrimoine culturel subaquatique. La Journée Internationale du Patrimoine Culturel Subaquatique sera célébrée le 21 août à partir de 2026, à l’occasion des 25 ans de la convention, afin de sensibiliser le public sur le patrimoine culturel submergé.
Le service régional de l’archéologie et ses missions
La gestion des sites palafittiques en France relève du préfet de la région Auvergne-Rhône-Alpes, préfet coordonnateur. Au sein de la DRAC, le Service régional de l’archéologie (SRA), en lien avec le correspondant patrimoine mondial, assure le suivi des sites de Savoie et de Haute-Savoie, tandis que ceux du Jura sont suivis par la DRAC Bourgogne-Franche-Comté.
Le SRA assure la mise en place de la politique d’étude, d’inventaire, de protection, de conservation et de valorisation des sites palafittiques, en veillant à l’application des dispositions législatives et réglementaires relatives à l’archéologie et au respect des exigences liées à leurs statuts (patrimoine mondial Unesco et Monuments historiques). Il assure également la coordination des acteurs institutionnels et scientifiques impliqués dans leur gestion.
Un suivi régulier des sites immergés
Le suivi des sites palafittiques repose sur plusieurs actions coordonnées par le Service régional de l’archéologie, en lien avec de nombreux partenaires : direction départementale des territoires, départements, communes, communautés de communes, réserves naturelles ou encore gestionnaires des lacs.
Ces actions comprennent :
- l’encadrement des opérations archéologiques subaquatiques ;
- la surveillance des vestiges immergés ;
- le suivi du mobilier conservé dans les dépôts archéologiques ;
- la mise en place de dispositifs de protection des sites.
L’objectif est de documenter l’état de conservation des vestiges et d’assurer leur préservation à long terme.
Limiter l’impact des activités humaines
Les activités nautiques et la fréquentation des rives peuvent fragiliser les vestiges archéologiques.
Plusieurs dispositifs de protection ont ainsi été installés :
- à Beau-Phare (lac d’Aiguebelette), un piquetage protège les roselières et limite l’accès au site ;
- sur les sites de Tougues (lac Léman), Crêt de Chatillon et Les Mongets (lac d’Annecy), des bouées signalent l’étendue de l’interdiction de mouillage, afin de préserver les fonds lacustres des zones archéologiques.
Ces aménagements permettent de sensibiliser les usagers des lacs et de limiter les dégradations liées au piétinement, à l’ancrage ou à la circulation des embarcations. Afin de protéger ces sites fragiles, les activités de plongée et l’ancrage des embarcations y sont interdits. Ces dispositions sont précisées dans les règlements de navigation des lacs.
Les zones tampons des sites inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco permettent de protéger également les paysages et espaces proches des sites classés.
De leur côté, les zones de présomption de prescription archéologique (ZPPA) identifient les secteurs où certains travaux peuvent faire l’objet de mesures de protection archéologique particulières. Elles couvrent désormais l’ensemble des communes riveraines des lacs alpins français.
Des sites fragilisés par le changement climatique
Les sites palafittiques sont particulièrement sensibles aux variations du niveau des lacs.
Les périodes d’étiage prolongé, lors desquelles le niveau des eaux est à son minimum, peuvent exposer les vestiges à l’air libre ou accélérer leur érosion en les maintenant dans une faible profondeur d’eau.
Certaines espèces invasives, comme la moule quagga ou l’écrevisse américaine, peuvent également constituer une menace pour les structures archéologiques en perturbant les sédiments ou en se fixant sur les pieux en bois.
Une surveillance régulière est donc nécessaire pour suivre l’évolution de ces phénomènes.
Patrimoine culturel et patrimoine naturel : des enjeux communs
La préservation des sites palafittiques est étroitement liée à celle des milieux naturels dans lesquels ils se trouvent.
Les projets de protection des écosystèmes lacustres participent ainsi également à la sauvegarde du patrimoine archéologique, dans une démarche commune de préservation du patrimoine culturel et naturel.
La valorisation des sites palafittiques et de la recherche archéologique auprès de publics variés est également un enjeu important pour le ministère de la Culture (SRA et Drassm). La communication est adaptée au travers de différentes actions de médiation, telles que :
- la publication de l’ouvrage Les sites palafittiques de Savoie et Haute-Savoie inscrits au patrimoine mondial de l'Unesco, dans la collection Patrimoines et Archéologie en Auvergne-Rhône-Alpes de la DRAC ARA ;
- des panneaux de sensibilisation réalisés pour les sites de Châtillon (lac du Bourget) et de Beau-Phare (lac d’Aiguebelette) ;
- la création des mallettes pédagogiques “Palafittes”, dont une a été transmise à la Communauté de commune du lac d’Aiguebelette ;
- la participation aux Journées européennes de l’archéologie (JEA), Journées européennes du patrimoine (JEP) et à la Journée internationale du patrimoine subaquatique.
Le SRA peut également contribuer à des projets consacrés aux sites palafittiques tels que des expositions avec des prêts de mobilier, en tant que gestionnaire des collections archéologiques ; veiller à la validation scientifique de spécialistes pour des panneaux et autre contenus pédagogiques ; instruire les demandes de subventions avec le service de l’Action culturelle.
Le Drassm est un service à compétence nationale spécialisé dans l’étude des sites en milieu immergé (maritime, fluvial et lacustre). En soutien des SRA, le Drassm propose son expertise des sites palafittiques immergés de Savoie et Haute-Savoie. Il peut intervenir sur des missions de carte archéologique, d’expertise sanitaire et accompagne le monitoring, c’est-à-dire la surveillance de leur état de conservation et des risques susceptibles de les impacter durablement. Ces missions sont réalisées par le biais de prospections, de relevés topographiques, de prélèvements et carottages pour analyses et datations.
Entre 2015 et 2018, des campagnes de monitoring sont réalisées sur les sites rhônalpins, dans le but de faire un point sur nos connaissances archéologiques, tout en complétant de nouvelles observations de terrain.
En parallèle, plusieurs opérations archéologiques programmées ont été réalisées, permettant de nourrir la recherche archéologique sur ces sites et donnant lieu à un rapport exhaustif de l’intervention.
Les sites inscrits au patrimoine mondial de l’Unesco ne sont pas intégralement étudiés afin de les préserver au maximum, se conformant ainsi aux exigences de l’inscription.
Pour en savoir plus sur les palafittes…
Au début du Néolithique moyen, un accroissement démographique entraîne une augmentation d’installations humaines qui s’étendent à la rive sud du Léman et aux vallées alpines. Les premiers sites palafittiques apparaissent à partir de la première moitié du IVe millénaire avant notre ère, notamment dans les lacs d’Annecy et du Bourget.
Au cours du IVe millénaire avant notre ère, une phase climatique plus froide et humide paraît limiter les occupations littorales néolithiques. La montée du niveau de l’eau des lacs alpins entraîne le repli ou le déplacement des communautés villageoises. Bien que de nouvelles occupations palafittiques soient observées au début du IIIe millénaire avant notre ère (Beau-Phare, lac d’Aiguebelette), leur fréquentation diminue par la suite, à la fin du Néolithique, pour plusieurs siècles.
Les habitats palafittiques réapparaissent modestement à l’âge du Bronze ancien (entre 1600 et 1300 avant notre ère) comme sur le site des Mongets (lac d’Annecy), avec des occupations plus nombreuses à la fin de l’âge du Bronze final (entre 1300 et 800 avant notre ère) sur plusieurs sites majeurs des lacs du Bourget, du Léman et d’Annecy.
Les « pêches aux antiquités » au XIXe siècle
Après la découverte des premiers vestiges palafittiques en 1854 dans le lac du Zurich (Suisse), du mobilier palafittique est collecté lors de « pêches aux antiquités », dans plusieurs lacs alpins. Cette pratique de recherche de l’objet a participé à la renommée et à l’engouement pour ces sites alors appelés « stations lacustres ». Elle a cependant aussi entraîné la dispersion de nombreux objets dans des collections privées ou des musées.
En Savoie et Haute-Savoie, le mobilier découvert date principalement de l’âge du Bronze, notamment sur les sites de Tougues (lac Léman) et du lac du Bourget. Les vestiges néolithiques les mieux conservés proviennent surtout des sites de Chalain et Clairvaux, dans le Jura, étudiés depuis les années 1970, mais aussi du site des Baigneurs dans le lac de Paladru (Isère).
Une conservation exceptionnelle des objets organiques
Les sites palafittiques immergés ou situés en zone humides bénéficient parfois de conditions de conservation remarquables.
Le milieu anaérobie permet la préservation d’objets en matière organique rarement
conservés sur les sites terrestres :
- vaisselle et outils en bois ;
- vannerie ;
- cuir, laine, tissus et fibres végétales ;
- graines et restes alimentaires.
Ces vestiges apportent des informations précieuses sur l’alimentation, l’artisanat et la vie quotidiennes des communautés préhistoriques.
Un patrimoine archéologique particulièrement riche
Aux objets organiques s’ajoute un mobilier abondant en céramique, pierre, os ou métal.
L’ensemble de ces découvertes contribue à documenter la culture matérielle et l’inscrire dans des phases chronologiques précises.
Les structures en bois - pieux porteurs, planches ou piquets - constituent également une source majeure d’information sur l’architecture et la chronologie des habitats.
Étudier et conserver les vestiges
Une fois prélevés, les objets organiques doivent être conservés dans des conditions spécifiques afin d’éviter leur dessiccation et le développement de moisissures.
Les bois font l’objet d’analyses dendrochronologiques, une méthode permettant la datation de l’abattage des arbres utilisés pour les constructions, qui fournit des repères chronologiques extrêmement précis.
Les objets destinés à être restaurés et présentés au public sont ensuite stabilisés chimiquement afin d’assurer leur conservation à long terme. Cette stabilisation ayant un coût élevé, elle demeure rare et concerne des objets soigneusement sélectionnés, selon leur état de conservation et leur intérêt scientifique.
Le saviez-vous ?
- La dendrochronologie est l’étude de l'âge des arbres d'après le nombre et l’épaisseur des couches concentriques repérables dans la coupe transversale des troncs, c’est une méthode de datation absolue, parfois à l’année près !
- La dessiccation désigne la suppression naturelle ou artificielle de l'humidité d’un objet.
Plusieurs musées du territoire conservent et présentent au public des objets issus des opérations de fouilles et découvertes anciennes : outils, céramiques, éléments en bois, parures ou encore objets de la vie domestique.
Le Musée Archéologique du lac de Paladru, le Musée-Château d’Annecy et le Musée Savoisien de Chambéry proposent ainsi des collections et des dispositifs de médiation permettant de découvrir l’histoire des villages palafittiques et les recherches archéologiques menées sur les lacs alpins. En Bourgogne–Franche-Comté, le Musée Archéologique de Champagnole a récemment ouvert un nouvel « Espace lacustre », destiné à mettre en valeur ses collections néolithiques et les patrimoines liés aux environnements lacustres.
Au-delà des musées, plusieurs acteurs locaux participent également à la valorisation de ce patrimoine. La Communauté de communes du Lac d’Aiguebelette (CCLA) organise régulièrement des actions de sensibilisation et de découverte, notamment lors des Journées européennes de l’archéologie (JEA) et des Journées européennes du patrimoine (JEP). Elle propose également un parcours d’orientation lacustre permettant d’aborder de manière ludique l’histoire et l’environnement des sites palafittiques.
Télécharger le document « Villages lacustres préhistoriques Alpes et Jura : dépliant de l’Unesco » :
Que faire en cas de découverte fortuite ?
Les sites palafittiques sont protégés au titre du Code du patrimoine. Toute prospection, fouille, déplacement ou prélèvement de vestiges archéologiques, notamment en milieu immergé, est strictement interdit sans autorisation préalable de l’État (articles L.531-1 et suivants du Code du patrimoine).
Toute découverte fortuite de vestiges doit être déclarée sans délai au Service régional de l’archéologie (articles L.531-14 et R.531-8). Les objets découverts ne doivent en aucun cas être déplacés ou prélevés.
Pour connaître les modalités de déclaration, se reporter à la rubrique « Déclarer une découverte de vestiges » sur la page du SRA
Partager la page








