- Seul le prononcé fait foi -
Monsieur le Président,
Mesdames et messieurs les députés,
En me préparant à cette audition à laquelle vous me faites l’honneur de me convier deux mois après ma prise de fonctions, je pensais qu’à ce moment particulier où partout les tensions semblent l’emporter sur le dialogue, où l’immédiateté recouvre la réflexion, on pourrait simplement renoncer, différer, attendre ou bien se dire qu’en ces temps difficiles, et parce qu’ils sont difficiles, la vraie sagesse serait d’anticiper demain, en tout cas de ne pas l’obscurcir de nos nostalgies et de ne rien céder sur nos convictions qui ont fait – qui font toujours – l’exception culturelle française dont, aveuglés par nos inquiétudes légitimes, on oublie trop souvent la richesse.
En effet, pour être franche, le tumulte du monde et les difficultés qu’ils nous imposent pourrait expliquer qu’on s’enferme dans un débat budgétaire dicté par des contraintes renouvelées que nous devons affronter. Le ministère de la Culture prend sa part de l’effort exigé de tous et que subissent nos concitoyens. Cette part a déjà été lourde dans le projet de loi de finances 2026. L’annonce d’une retenue complémentaire sur les crédits déconcentrés entrainerait des conséquences difficilement soutenables, comme je l’ai indiqué au ministre du Budget.
Nous nous battrons encore pour préserver nos ressources en 2027, conscient que nos marges de manœuvre liées notamment au mécénat peuvent pâtir d’une conjoncture hostile.
La menace est donc grande que nous devions subir de nouvelles restrictions. Je ne voudrais pas égrener ici la litanie des projets que nous sommes conduits à redimensionner, à limiter, à reporter. Vous les connaissez mieux que moi, car vous êtes toutes et tous confrontés dans vos communes, dans vos départements, dans vos régions à des travaux qui attendent et qui sont urgents, à des festivals qui se battent pour leur survie, à des institutions fragilisées, à des artisans qui s’épuisent.
Il ne faut pas oublier qu’une baisse de nos crédits affecte aussi le tissu économique de la culture, en réduisant notamment les carnets de commande comme peau de chagrin.
Les DRAC réalisent un travail remarquable pour que soit respecté notre engagement vis-à-vis de tous. Je ne doute pas qu’il faudra encore établir des priorités. Mais rien ne serait pire que le repli sur soi que nous avons si bien su éviter pendant les funestes années COVID dans le domaine de la Culture – ne l’oublions pas. Je ne l’oublie pas, moi qui, à la tête du château de Versailles, aurais été en cessation de paiement au deuxième semestre 2023 si l’Etat n’avait pas décidé un plan de relance unique au monde.
D’emblée, je voudrais vous dire que face à ces défis, je crois qu’il faut accentuer la concertation entre l’état et les élus. Pour ma part, je pense qu’ensemble nous pouvons trouver des solutions plus vite grâce à une meilleure information réciproque.
Même si l’on ne parle plus – presque plus – de déserts culturels, les territoires restent une priorité. Trop souvent on oppose Paris – et aussi les grandes métropoles – et le reste de la France. Il est nécessaire de mieux penser l’articulation entre tous les territoires, grands et petits, et développer une transversalité encore trop frileuse.
Ce qu’il faut encourager c’est la circulation des artistes, des productions, des œuvres et en même temps l’enracinement dans un lieu, illustré par la multiplication des résidences d’artistes par exemples.
Bourges sera en 2028 l’incarnation de cette volonté de territorialisation de notre politique culturelle. Bourges 2028 c’est la ruralité française qui devient le cœur de la culture européenne. Ce maillage de lieux souvent emblématiques, de paysages et d’initiatives souvent foisonnantes et injustement méconnues, c’est la culture aujourd’hui.
Elle nourrit un écosystème que, pour des raisons qui m’échappent, on ne sait pas aussi bien mettre en valeur que le tourisme dont elle est la source. Elle attire le monde entier mais bien souvent, on en dit mieux ailleurs la fierté.
Je voudrais m’arrêter un instant sur ce point pour ne pas céder à la tentation décliniste qui pourrait nous aspirer vers un précipice ou au seul énoncé de mesures techniques qui nous éloigne de l’essentiel : la vitalité de notre culture qui reste attendue partout.
La culture est un élément de l’influence de la France dans le monde, de notre influence. Elle fait partie aussi – particulièrement dans ces conflits qui perturbent tous les continents – de la souveraineté française et illustre cette « troisième voie » que l’Europe dessine dans cette actualité brulante.
Nous voulons d’ailleurs avec le ministre des Affaires étrangères mieux nous coordonner pour densifier nos actions partagées.
La pensée et la langue française jouissent d’un rayonnement beaucoup plus solide qu’on ne l’imagine. A l’étranger le français, 5ème langue mondiale, est bien plus qu’une langue : c’est une structure de pensée, un vecteur de valeurs et une représentation du monde.
Nous sommes attendus pour une histoire qui dure. Au Mexique, on nous rappelle que le premier Président de la Nation faisait jouer les pièces de Molière. A Beyrouth sous les bombes, on garde la nostalgie des tournées du grand théâtre de la Comédie Française.
Notre influence culturelle française dans le monde peut s’appuyer sur un réseau de diffusion sans équivalent.
Les Alliances françaises, Instituts et lycées français, sont complétés par un service audiovisuel public très puissant : TV5 Monde touche 421 millions de foyers dans plus de 200 pays.
Ce réseau au service de notre diplomatie culturelle, s’il est unique, s’il est solide, doit aussi savoir se transformer pour être à la fois en mesure d’anticiper et de répondre aux menaces d’ingérence.
A quelques jours de l’ouverture du festival de Cannes, je ne voudrais pas oublier le rôle que jouent nos industries culturelles et créatives dans le rayonnement de la culture française à l’international.
Celles-ci représentent 2,9 % du PIB, soit un poids économique équivalent à celui de l’industrie agroalimentaire ou de la restauration et deux fois supérieur à celui de la construction aéronautique et spatiale, de l’industrie pharmaceutique ou de l’industrie automobile. Elles emploient 586 000 personnes directement, et indirectement plus de 1 million.
La filière du jeu vidéo française est aussi extraordinairement créative et dynamique. Elle connait d’incroyables succès internationaux, cette année celui du jeu Clair Obscur : Expédition 33, produit à Montpellier et qui s’est exporté dans le monde entier et a gagné les prix internationaux les plus prestigieux.
Ces succès sont une démonstration de l’excellence de nos compétences et, d’une certaine façon, l’expression d’une génie français.
Ce n’est pas l’ancienne Présidente du château de Versailles qui parle, mais comment ne pas évoquer l’attrait de nos musées qui accompagne l’émergence de nouveaux lieux de fierté nationale tout en restant une référence pour les plus grandes collections.
Orsay fête les 100 ans de Monet avec une exposition inédite à Tokyo. Le Centre Pompidou met à profit sa fermeture pour voyager du Brésil à Al Ula en Arabie Saoudite. Il y a quelques semaines, j’accompagnais le Président de la République en Corée et je peux témoigner de la curiosité et de l’émerveillement suscité par l’inauguration du Centre Pompidou à Hanwha à Séoul.
Désormais le Mobilier National prépare en moyenne deux expositions par an en Chine. Et le château de Versailles diversifie son offre avec l’orchestre de l’Opéra Royal qui revient d’une tournée au Viêt-Nam.
Ce ne sont pas seulement nos institutions qui sont recherchées, ce sont aussi nos formations et notre expertise. Les guides sur le site archéologique d’Al Ula reçoivent l’enseignement de l’école du Louvre.
Cette expertise s’illustre dans les métiers d’art qui sont devenus une part essentielle de notre identité culturelle.
J’entendais récemment que pour 30 postes dans son atelier de maroquinerie, à Caen, la maison Hermès avait reçu un millier de candidatures !
Les métiers d’art représentent un enjeu économique et territorial, d’abord. C’est un enjeu d’exportation. L’attractivité de la France dépend du talent de ces artisans, de l’atelier au chantier, du geste de la main à l’œuvre, ils disent notre fierté, comme en a témoigné la restauration de Notre-Dame de Paris.
Mais au-delà, ils témoignent d’une nouvelle manière d’aborder la culture. Ils sont une nouvelle entrée dans nos musées, sur nos sites patrimoniaux. De plus en plus, la culture est une expérience et pas seulement une visite. Pour les jeunes en particulier. Il est moins rébarbatif de découvrir les jardins avec un jardinier qu’avec un conservateur !
La transmission des savoir-faire est aussi importante pour rompre cette distance si difficile à franchir pour ceux qui pensent que ces métiers ne sont pas faits pour eux.
C’est dire l’importance de l’éducation artistique et culturelle !
A la jonction de la politique éducative et de la politique culturelle, on parle de la construction d’une sensibilité artistique. Là-dessus, les enjeux ne sont plus les mêmes qu’hier. Hier, il s’agissait de convaincre de la légitimité de l’enseignement artistique et culturel.
Aujourd’hui, il nous faut faire comprendre sa nécessité. La moitié des Français expliquent que s’ils ne vont pas dans un musée, c’est qu’ils n’en ressentent pas l’intérêt. A l’heure de l’omniprésence des écrans, de l’immédiateté des réseaux sociaux qui va de pair avec l’absence de concentration des jeunes, je suis persuadée que l’éducation artistique et culturelle n’est pas seulement une condition du dynamisme de notre modèle culturel, mais qu’il en va aussi de ce que seront la France et les Français demain.
La culture est un sport de combat, celui-ci doit commencer dès le plus jeune âge !
L’éveil de la sensibilité artistique, l’éducation aux images, c’est opposer le temps de la réflexion aux jugements « likés » à l’emporte-pièce. C’est entretenir chez les jeunes des facultés d’attention que les réseaux sociaux sapent chaque jour. C’est aussi lutter pour la persistance d’un fond de références culturelles communes et intergénérationnelles dans notre société, et par-dessus tout nourrir l’esprit critique qui construit notre vision du monde.
L’éducation artistique et culturelle s’est considérablement développée dans les dernières années. Il y a même désormais un foisonnement d’idées et de mesures – je pense au domaine primordial de la culture – qu’il nous faut parfois ordonner pour mettre à la portée de tous celles qui sont les plus efficaces.
Nous verrons prochainement ensemble avec mon collègue de l’Education Nationale les préfets et les DRAC pour raffermir et prioriser nos dispositifs.
L’éducation artistique et culturelle a aujourd’hui une figure de proue. C’est le Pass Culture, aussi important dans sa part collective que dans sa part individuelle. Il a été difficile de le mettre en place. Aujourd’hui il est plébiscité par les jeunes qui en font la première mesure faite pour eux !
91 % des jeunes de plus de 18 ans sont inscrits sur le Pass Culture. 80 % des utilisateurs déclarent avoir grâce à lui découvert de nouvelles pratiques culturelles, massivement avec l’achat de livres. Je précise que 9 % sont des mangas !
C’est la raison pour laquelle je pense qu’il faut désormais stabiliser les moyens qui lui sont dédiés et les pérenniser. L’enjeu va de surcroit au-delà de l’apprentissage d’une liberté, celle d’avoir son propre goût, de choisir ce qu’on va aimer. Aujourd’hui l’éducation artistique et culturelle agit comme un antidote aux écrans.
En partant de notre présence culturelle dans le monde pour revenir à l’importance de le maintenir partout dans nos territoires et dans nos vies, j’ai voulu – imparfaitement et avec conviction – vous dire que dans les difficultés qui s’amoncellent, nous gardons la force de nos projets.
Je voudrais terminer par nos préoccupations – j’allais dire du moment – pas seulement parce qu’elles font l’actualité – trop parfois – mais parce qu’elles sont essentielles à notre compréhension de notre société, ces « métamorphoses inédites » dont parlait André Malraux dont nous célébrons cette année le 50ème anniversaire de la mort.
Je veux parler des transformations technologiques qui nous affectent d’autant plus qu’elles vont vite, qu’elles nous projettent souvent dans l’inconnu et qu’elles menacent des métiers. Elles nous touchent d’autant plus qu’elles appellent des réponses en temps réel. La nouveauté, si j’ose dire, c’est que les bouleversements ne se passent pas à l’échelle d’une génération mais plutôt de cinq années.
Je fais allusion à la presse qui joue un rôle essentiel dans la structuration de notre vie démocratique, et en particulier à l’audiovisuel public qui fait couler tant d’encre depuis des mois. Le rapport de la commission d’enquête est désormais public.
Son Président, son rapporteur, les différents groupes politiques y formulent de nombreuses propositions, recommandations, des pistes de travail aussi. Plus de 200 au total. Nous allons les analyser encore une fois avec sérieux et méthode. Mais comme l’a indiqué le Premier ministre, ce rapport passe à côté de l’essentiel : l’avenir de l’audiovisuel public.
Ce qui est essentiel c’est de préparer ce que nous voulons que le service public audiovisuel soit dans 10 ans, dans 15 ans, au regard des enjeux de notre temps, alors qu’une génération – plusieurs – se détourne de ce mode d’information. Ce sont des enjeux structurants pour notre société, sur lesquels nous devrons nous accorder. Ils ne sont souvent qu’effleurés dans les recommandations qui sont faites.
Pour terminer, j’évoquerai l’intelligence artificielle qui correspond à un bouleversement plus brutal encore de notre société. On a raison de craindre les révolutions. Mais la photo a fait craindre la mort de la peinture, le cinéma annonçait celle de la photo, et puis la télévision a fait craindre la mort du cinéma. En réalité, la création a toujours apprivoisé et absorbé la technologie et non l’inverse.
Je crois en la capacité immense de nos artistes et de nos créateurs de se saisir de l’IA de façon éthique, innovante et surprenante !
Ceci établit, l’IA pose des questions urgentes et concrètes : quelle rémunération pour les créations dont les œuvres sont utilisées pour entrainer les modèles ? Quels rôles des pouvoirs publics pour soutenir la création « humaine » ? Il faut être vigilant tout en évitant, comme nous avons su le faire au Sénat dans le débat autour de la proposition de loi de Laure Darcos, d’entrer dans un combat de l’innovation contre la création.
L’IA est une promesse d’avenir à condition qu’elle ne réduise pas en poussière un des principes fondateurs de notre modèle culturel : le droit d’auteur. Il doit être préservé par des mécanismes de négociation collective.
On peut espérer que l’IA européenne refuse les méthodes des GAFAM : c’est encore une fois de la résistance de notre modèle qu’il s’agit.
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Mesdames et messieurs les députés, j’ai été trop longue.
Je voulais vous dire que je ne croyais pas plus dans la nostalgie que dans les visions qui en fait sont myopes, tant l’avenir n’est inscrit nulle part.
Je voulais vous dire que je défendrai avec opiniâtreté cette exception culturelle qui fait notre fierté, d’abord pour et avec tous ses acteurs, et aussi avec les lieux de la culture, grands et petits, qui j’en suis sûre correspondent aujourd’hui mieux à la curiosité des Français.
Il faut pour cela adapter notre modèle, le repenser, qu’il s’agisse de son économie – en identifiant de nouveaux liens entre le public et le privé, entre l’Etat et les collectivités locales, entre l’Etat et les mécènes – ou de son adaptation au monde.
Nous continuerons à le faire parce que le temps n’attend pas.
Je vous remercie.