C’est sous le pseudonyme de « Narbonne » que Marc Bloch rejoint la clandestinité à Lyon, en 1943. Il intègre le mouvement Franc-Tireur et s’impose très vite comme l’une des têtes pensantes de la Résistance. Cécile Vast, professeure agrégée d'histoire-géographie et docteure en histoire, spécialiste de l'histoire de l'Occupation et de la Résistance, revient sur l’engagement de Marc Bloch.
Germaine Tillon, Missak Manouchian, Joséphine Backer… Marc Bloch rejoindra, le 23 juin prochain au Panthéon, d’autres résistants. Sa trajectoire présente-t-elle une singularité parmi ces autres grandes figures ?
La résistance de Marc Bloch est moins connue. Persécuté par les lois antisémites de Vichy, il a été obligé d’entrer dans l’anonymat et dans la clandestinité. Il a mis ses compétences d’intellectuel, d’historien au service de la pensée et de l’action de la Résistance. En ce sens, c’est une singularité. Ensuite, je dirais que ce n’est pas singulier car, comme tous les hommes et les femmes de la Résistance, au fond, l’entrée en résistance est un cheminement. Et le parcours de Marc Bloch correspond bien à cette idée de cheminement, c’est-à-dire qu’il n’entre pas en résistance immédiatement. Il y a un temps de latence, un temps de réflexion, un temps de tâtonnement qui fait qu'il entre dans les années 1942-1943.
Vous évoquez le cheminement pour entrer en résistance. Concernant Marc Bloch, comment prend-il cette décision d’entrer en clandestinité ?
Marc Bloch n’a pas écrit sur son expérience de résistant. L’idée de cheminement est importante pour l’expliquer parce qu’il est d’abord dans la réflexion. Il est engagé dans la nation, dans la Cité. Lorsqu’il écrit L’étrange défaite, il passe d’abord par une forme de réflexion, d’examen de conscience, pour analyser les causes de la défaite et pouvoir les surmonter et agir. S’agissant de la clandestinité, il la connaît déjà puisqu’en tant que juif, il est exclu. Il est réintégré dans un poste universitaire, mais il subit quand même les lois antisémites de Vichy. Puis, il entre dans la clandestinité progressivement à partir de 1942-1943. Il est difficile de trouver le point de bascule de son entrée dans la résistance, il n’y a pas de date précise. C’est un tâtonnement. Ce sont des contacts avec des personnes qui se multiplient, notamment à Clermont-Ferrand par l’intermédiaire du docteur Robert Waitz puis d’un étudiant, Maurice Pessis, et qui font qu’on bascule complètement dans l’action.
L’action est au cœur de son engagement et dans L’étrange défaite, il écrit ceci : « l’inutilité quand la nation se bat est insupportable ». Comment l’action dessine son engagement, sa personnalité ?
Il est vrai qu’il évoque très souvent cette idée de l’inutilité. Il ne supporte pas, au moment de la drôle de guerre en particulier, et puis même au tout début de l’invasion en 1940, de se sentir totalement inutile. Il ne supporte pas que ses compétences d’organisateur ne soient pas suffisamment bien employées pour agir. Dans la résistance, il allie les deux. Il est à la fois un penseur et un acteur. C’est indissociable. C’est cette relation étroite, cet accord entre la pensée et l’action, qui va guider son engagement. Il ne se contente pas de penser une situation, mais il agit en conformité avec l’analyse et la critique qu’il fait de la situation. C’est assez fascinant.
Marc Bloch était historien, est ce que cette discipline a aussi pu le motiver dans cet engagement ?
Marc Bloch est un historien dans la Cité, c’est-à-dire que c’est un historien qui pense, qui ne dissocie pas la recherche historique de la présence dans la société, de la présence au monde, et finalement de l’engagement dans la Cité. Il y a cette forte dimension citoyenne, finalement, et républicaine aussi. Il me semble qu’on ne peut pas dissocier l’historien de l’engagement dans la société. Pour lui, l’historien n’est pas enfermé dans le passé, il le dit avec une très belle phrase, dans Apologie pour l’histoire : « Les hommes sont plus fils de leur temps que de leur père ».
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