Quelques secondes suffisent désormais à un outil d’intelligence artificielle pour traduire un texte. Quelle place reste-t-il alors au traducteur littéraire ? Pour le comprendre, il faut regarder au-delà du passage des mots d’une langue à l’autre. Le traducteur littéraire est à la fois un lecteur d’une attention exceptionnelle, un interprète et un créateur. Il travaille dans l’intimité des textes, au plus près des intentions de l’auteur, mais aussi de ce qui lui échappe parfois : une musique, une nuance, une part de mystère.
C’est précisément ce travail que distingue le Grand Prix de la Société de Gens de Lettres (SGDL) et du ministère de la Culture pour l’œuvre de traduction. Créé en 2017, ce prix de 15 000 euros récompense l’ensemble du parcours d’une traductrice ou d’un traducteur littéraire. Ce prix s’inscrit naturellement dans la politique de soutien à la traduction et aux traducteurs portée par le ministère et mise en œuvre par son opérateur, le Centre national du livre. Son jury indépendant, composé de traducteurs, d’écrivains, de journalistes et de critiques, valorise ainsi un métier essentiel à la circulation et à la diversité des œuvres étrangères disponibles en français.
Lauréate de l’édition 2026, Emmanuelle Péchenart traduit depuis les années 1980 des romans et de la poésie de Chine, de Taïwan. Elle a notamment contribué à faire connaître en France des auteurs comme Eileen Chang et Zhang Xinxin, et traduit, plus récemment, Ghost Town, de Kevin Chen. Le mot « œuvre » que rappelle ce Grand Prix prend pour elle tout son sens : il suppose « une dimension de création, des choix et des exigences, une volonté personnelle ». Son parcours permet d’entrer dans les coulisses d’un métier où chaque texte appelle une nouvelle manière d’écouter, de chercher et d’écrire.
De l’enquête à la traduction : un travail invisible
Comment restituer la voix d’un texte ? Pour traduire un poème, Emmanuelle Péchenart demande parfois à son auteur de lui envoyer un enregistrement audio. Avant de chercher les mots français, il faut entendre comment le texte respire. « C’est souvent à l’oreille que je traduis, en écoutant le texte », explique-t-elle. La traduction respire autant que la voix de son auteur.
Et comment traduire quand plusieurs langues se mêlent dans un texte ? Emmanuelle Péchenart traduit des œuvres écrites en chinois mandarin. À Taïwan, il arrive que leurs auteurs emploient, dans le texte en mandarin, des mots de taïwanais, voire d'une langue parlée par une des populations autochtones de l'île. La traductrice ne maîtrise pas ces langues. L’enquête commence alors : « Il faut m’adresser aux auteurs ou à des collègues pour comprendre le sens, entendre le son des mots, et trouver comment les restituer ».
Dans Le Gong, de Hwang Chun-ming, traduit avec Anne Wu en 2001, les deux traductrices ont ainsi transcrit phonétiquement les mots taïwanais et donné leur sens à leur première apparition, afin de « permettre une écoute particulière, et faire entendre le multilinguisme ». Une manière de préserver ainsi une réalité linguistique porteuse d’une histoire sociale et politique. Le multilinguisme est une réalité fréquemment représentée dans les textes littéraires. Chaque œuvre traduite a recours à ses propres solutions pour garder toutes les subtilités qui en découlent.
Découvrir, défendre et faire circuler des œuvres littéraires
Une autre mission des traducteurs et traductrices qu’on ne voit pas immédiatement : faire parvenir les œuvres étrangères jusqu’à un éditeur français. Ce travail commence parfois avant la traduction en elle-même. Emmanuelle Péchenart souligne le rôle « fondamental » des « traducteurs-apporteurs » qui « proposent eux-mêmes des textes aux maisons d’édition ». Les traducteurs participent alors à la circulation des œuvres par leur proposition et leur engagement. Un travail de longue haleine. Le Prix vient ainsi, pour la lauréate, à point nommé : « [cette reconnaissance] m’incite à persévérer dans ces pistes de travail », mais également à « légitimer la parole que l’on porte ». Un véritable « encouragement aussi pour les jeunes traducteurs et traductrices des littératures sinophones ».
Si les nouvelles technologies et notamment l’intelligence artificielle viennent bousculer le secteur de la traduction, pour Emmanuelle Péchenart « la pratique de la traduction littéraire passe éminemment par le corps, par l’oralité, par le rythme, par le mouvement ». Et d’ajouter : « L’IA, sans doute, peut aider, mais doit rester un outil. Pour ma part, je m'en tiens à distance ». Car à ses yeux, la traduction littéraire ne peut être que le produit d’un « cerveau humain dans un corps humain », sous peine de perdre « tout ce qui fait l’humanité du texte : saveur, évocations, musique ».
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