Dans cette vie d’antiquariat aventureux, de lutte et d’engagement politiques, de passion éditoriale et artistique, de questionnement métaphysique et de pudeur intime, celui qui a été ministre des Affaires culturelles n’espérait qu’une épitaphe : « André Malraux, écrivain ». C’est à ce souhait que se rattache cette exposition de la Galerie Gallimard au 30-32 rue l’Université dans le septième arrondissement de Paris, du mardi au samedi, de 13h à 19h en accès libre jusqu’au 18 juillet 2026.
La littérature est bien sûr au cœur de la vie d’André Malraux, sous-jacente à chacun de ses engagements personnels et professionnels. Non seulement parce qu’il lui a consacré une grande partie de son existence comme auteur, critique et éditeur, avant et après-guerre, mais aussi parce qu’à ses yeux, elle tient une place centrale et unique dans l’expérience humaine. Comme il l’écrit dans son dernier livre, L’Homme précaire et la littérature, le monde littéraire et artistique constitue un monde-en-soi, irréductible, par lequel s’exprime, en interaction avec ce qui advient et nous entoure : « la seule coordination humaine plus forte que la mort. » On comprend mieux dès lors son engagement dans la vie politique de l’après-guerre, comme ministre des Affaires culturelles du général de Gaulle : c’est bien une part sacrée de nous-mêmes que veut protéger Malraux en dotant la France d’une véritable politique culturelle, aussi bien en termes de création que de réception. Pas d’art sans musées, pas de littérature sans bibliothèques ni éditeurs, pas d’humanité sans artistes libres.
Les pièces de cette exposition reconstituent un itinéraire intellectuel nourri de manuscrits, d’illustrations, de lettres et d’éditions inédites des parutions d’André Malraux. Alban Cerisier, commissaire de l'exposition, éditeur et secrétaire général des Éditions Gallimard revient sur les 6 étapes de l’exposition.
« Un auteur jeune et original. » Avec Gide, à la NRF, 1920-1928
Malraux fait son entrée sur la scène artistique et littéraire parisienne au tout début des années 1920, en publiant des articles critiques dans des petites revues publiées par des amis : La Connaissance, Action. Il se rattache à l’école moderniste de cet immédiat après-guerre, dont l’un des maîtres est Max Jacob, auquel le lie une franche amitié dans un cercle associant écrivains, peintres et sculpteurs révolutionnant la poésie et l’art de leur temps.
C’est dans Action qu’il publie en 1922 un texte important sur André Gide, maître à penser de la génération nouvelle et fondateur de La Nouvelle Revue française – où Malraux est accueilli comme critique dès juillet 1922. Entretemps, avec l’appui du marchand d’art Daniel-Henry Kahnweiler, il a publié son premier livre à la Galerie Simon, une petite prose onirique et extravagante intitulée Lunes en papier, dans une édition illustrée par Fernand Léger. L’exposition met en avant ces premières années, présentant manuscrits, correspondances et éditions originales, jusqu’à la publication chez Gallimard, en 1928, de Royaume-farfelu.
« Les éléments farfelus de la vie. » Premiers écrits, 1920-1928
Malraux se définissait comme farfelu en ayant ressuscité ce mot alors totalement oublié, évoquant les farfalla italiens (papillons), mais aussi le « fafelu » que l’on trouve chez Rabelais, au sens de dodu, et qui évoque aussi le monde des farfadets. D’usage courant aujourd’hui, au sens d’extravagant et saugrenu, il désigne chez le premier Malraux la vanité des choses et des idées gonflées d’air, virevoltantes, des corpuscules et aux dyableries flottant à nos côtés dans un monde bien trop assujetti aux causalités communes, aux idées flatteuses mais sans densité…
Ce sentiment de la vie s’incarne dans des petites œuvres de prose féeriques et fantaisistes, qui seront la première voie qu’empruntera Malraux l’écrivain, dans ses trois premières œuvres connues (Lunes en papier, Écrit pour une idole à trompe et Royaume-farfelu), pour faire concurrence aux puissances de mort à l’œuvre dans notre esprit de sérieux et nos assujettissements quotidiens. Ce thème ne le quittera jamais ; et on en retrouve des traces dans les nombreux petits dessins farfelus (dyables, chats) qu’il n’a cessé d’esquisser toute sa vie en marge de ses lettres et manuscrits comme dans les envois autographes en tête de ses livres.
« Propositions de l’Orient. » L’Asie romanesque, 1928-1933
Le voyage en Asie, qu’il fait en 1923 est en effet un tournant dans sa vie. Cette tentation de l’orient obéit à un penchant personnel comme à une force d’attraction générationnelle, inscrite dans l’histoire de la colonisation bien sûr. On sait que ce premier voyage lui causera d’importants soucis, car il y fut arrêté pour trafic de vestiges archéologiques prélevés sur un site d’un temple khmer, situé sur la route d’Angkor. Mais cette expérience de l’Asie donnera son cadre à quatre livres d’une importance capitale : un essai à forme épistolaire, La Tentation de l’Occident, et trois romans, Les Conquérants, La Voie royale puis, chez Gallimard, La Condition humaine, prix Goncourt 1933.
Que cherche Malraux en Asie ? Non pas un horizon de transformation de l’âme occidentale, mais la confirmation de ce qui fait notre culture et la réponse à quelques questions que se pose la génération nouvelle. C’est déjà la méthode comparatiste, si chère à Malraux, qui s’exprime ici. Et qu’y a-t-il, dès lors, au bout du chemin : la révélation que ce qui soutient la culture de l’action de l’homme occidental, et le distingue de l’Orient contemplatif et si peu individualiste, ne se sépare pas du rêve : « L’âme occidentale est là : le mouvement dans le rêve », écrit-il dans La Tentation de l’Occident. D’où, à revers, une inquiétude mélancolique, celle du sentiment de l’absurde, qui commence à hanter les romanciers de cette génération.
« L’art n’est pas une soumission, c’est une conquête. » Littérature et antifascisme, 1934-1945
La lutte contre le fascisme et le nazisme marque profondément son itinéraire intellectuel du début des années 1930. Cet engagement est indissociable, à ses débuts, de son accompagnement au mouvement révolutionnaire international, orchestré depuis Moscou. Les grandes associations et réunions d’écrivains en lutte contre le fascisme y sont alors étroitement liées ; et Malraux s’y expose sans réticence, avec d’autres intellectuels français comme Gide, Aragon ou Jean-Richard Bloch. Il ira même à Berlin avec Gide pour demander à Goebbels la libération d’un communiste bulgare incarcéré après l’incendie du Reichstag, comme en témoigne un document exceptionnel présenté dans cette exposition. Cet engagement se renforcera encore lors de la Guerre d’Espagne, Malraux montant une escadrille aérienne pour venir en soutien à ses amis républicains…
Ce que nous montrons dans cette exposition, c’est la façon dont toutes ces expériences viendront également s’incarner dans des œuvres littéraires (Le Temps du mépris, L’Espoir, La Lutte avec l’ange/Les Noyers de l’Altenburg), Malraux donnant à ces engagements solitaires et collectifs leur pleine signification humaine et leur pleine densité existentielle. L’Espoir restera le grand roman de la guerre civile espagnole qui, dans la continuité des romans « orientaux », porte une réflexion puissante sur « l’illusion lyrique » qui fait la grandeur et la précarité des révolutions, tenues de sa trahir pour s’accomplir. C’est une vision critique qui s’affirme ici ; elle ne conduit pas à l’inaction ni à l’isolement, mais elle invite à la prudence quant à l’absolu de nos choix.
« Un ferment de la noblesse du monde. » Pour une bibliothèque d’admiration, 1932-1976
Nous consacrons une partie importante de l’exposition à l’œuvre critique d’André Malraux et à ses extensions éditoriales – car encore une fois la théorie littéraire de Malraux ne se distingue pas de sa mise en pratique éditoriale. La raison en est simple et définitivement exprimée dans Néo-critique puis dans L’Homme précaire et la littérature, dans un des feuillets manuscrits que nous exposons : « Les œuvres les plus divergentes, lorsqu’elles se rassemblent dans le monde que nous appelons musée ou bibliothèque, n’y sont pas rassemblées par leur relation avec la réalité, mais par leurs relations entre elles. »
Ce pluralisme, si cher à Malraux, s’incarne dans une conversation d’œuvre à œuvre, transhistorique ; et le lieu d’expression de cette rencontre, c’est le catalogue de l’éditeur, et en premier lieu, celui de la NRF, « qui fut professionnelle » (dixit Malraux). Professionnel ? Oui, en organisant ce dialogue – et en mettant définitivement à bas l’idée d’un progrès en littérature, ou du moins de chronologie logique, d’école à école, comme on l’apprend encore dans les manuels.
Malraux, éditeur autant qu’écrivain, lecteur et directeur de collection, a joué un rôle très important dans cette histoire, portant une attention toute particulière à certains de ses contemporains capitaux, comme William Faulkner ou Albert Camus. C’est en effet lui qui, avec leur ami commun Pascal Pia, a suscité une attention particulière sur les premiers manuscrits (ceux de l’absurde : L’Étranger, Le Mythe de Sisyphe et Caligula) du jeune journaliste et algérois Albert Camus, écrivant en novembre 1941 à Gaston Gallimard : « Ce sera un écrivain important ».
« Ce qu’on trouvera ici, c’est ce qui a survécu. » Antimémoires et discours, 1946-1976
L’illusion biographique est la bête noire d’André Malraux, qui accuse ses contemporains de vivre « biographiquement ». La dénonciation de la société des individualités est l’un des mobiles majeurs de son engagement comme de l’engagement de ses héros romanesques. Elle est l’un des ressorts, honorable, de la révolution anti-bourgeoise. Son rapport au biographique est donc problématique ; et il ne s’en est jamais caché. C’est pourquoi c’est une absurdité de lui demander aujourd’hui de rendre des comptes sur ce sujet ; ceux qui le font ne l’ont pas lu, ou l’ont mal lu. C’est un truc de journaliste qui cherche un angle...
La vérité, c’est que la vie, dans l’enchaînement apparent de ses causalités communes, est impropre à désigner le sens de la conquête. Le sens de ce titre, Antimémoires, qu’il exprime dans l’un des feuillets du manuscrit que nous exposons issu du fonds Malraux de la Bibliothèque littéraire Jacques-Doucet, est bien celui-ci : de même que les romans n’ont pas vocation « à faire concurrence à l’état-civil », les mémoires n’ont aucun intérêt à singer la suite des jours. L’aventure, avec sa part de mythomanie, est toujours chez Malraux une voie, royale, de lucidité.
Leur vérité commence dans la recomposition des épisodes d’une vie, en assumant la part fictionnelle à l’œuvre dans chacune de nos actions : « L’homme que l’on trouvera ici, c’est celui qui s’accorde aux questions que la mort pose à la signification du monde. » Tel est l’enjeu. Et l’on retrouve cette même exigence dans une lettre magnifique que Malraux adresse au général de Gaulle le 20 octobre 1970 à propos du premier volume de ses Mémoires d’espoir, également présentée ici : « Le mot Mémoires est ambigu, puisqu’il ne s’agit pas pour vous de ressusciter un monde de sentiments, mais de rendre intelligible l’accomplissement d’un grand dessein. » Et il ajoute cette mention manuscrite : « Vous aider était la fierté de ma vie, et l’est davantage en face du néant. »
Revoir la vie et l’œuvre d’André Malraux
Sous l’égide de la Commission nationale pour le Cinquantenaire de la disparition d’André Malraux, le ministère de la Culture rend hommage à cette voix singulière en célébrant sa vie et son œuvre. Cette exposition s’inscrit parmi plus d’une centaine d’événements labellisées à travers le monde, destinés à honorer une certaine vision de la France, du destin de l’humanité et du dialogue entre les cultures.
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