C’est une exposition inédite sur un sujet méconnu. À l’occasion de la commémoration du Cinquantenaire de la mort d’André Malraux, la bibliothèque nationale universitaire de Strasbourg propose du 7 mars au 6 juin 2026, de revisiter l’œuvre de l’auteur de La Condition humaine et de L’Espoir à l’aune du Septième Art.
Car, depuis sa jeunesse jusqu’à la fin de sa carrière en passant par son unique réalisation, Sierra de Teruel, la fascination d’André Malraux pour le grand écran ne s’est jamais démentie, entre éblouissement devant le spectacle proposé par les films muets et intérêt majeur pour l’inventivité formelle du Septième Art. Retour sur cette véritable passion pour le cinéma avec le commissaire général de l’exposition, Benoît Wirrmann, responsable du service Culture et médiation à la Bibliothèque nationale et universitaire de Strasbourg.
D’où vient chez Malraux, cette tentation pour le cinéma ? Et quelles ont été ses influences ?
Cette attirance trouve son origine dès l’enfance. Très jeune, André Malraux fréquente les salles de cinéma. À Bondy d’abord, où il assiste aux premières projections artisanales, organisées sous une tente, puis plus tard dans les grandes salles parisiennes.
Parmi les influences ayant marqué sa jeunesse figure celle de Georges Méliès que l’on retrouve dans ses écrits. Il est également sensible aux œuvres de Max Linder et Louis Feuillade, ainsi qu’à l’ensemble des cinéastes de l'époque.
Plus tard, l’influence de Charlie Chaplin sera déterminante. Au début des années 20, Malraux fréquente à Montmartre le poète Max Jacob et côtoie l’avant-garde artistique parisienne. Dans ce milieu, l’intérêt pour Chaplin est largement partagé : Fernand Léger, Blaise Cendrars, et avant eux Guillaume Apollinaire, tous se passionnent pour la figure de Charlot, et Malraux également.
Comment s’est opéré le point de passage entre Malraux l’écrivain (L’Espoir) et Malraux le réalisateur (Sierra de Teruel) ?
En 1937, Malraux s'engage pour la République espagnole en créant l'escadrille España, une expérience qui inspirera la rédaction de son roman, L’Espoir. Mais rapidement l’objectif dépasse le cadre littéraire : il s’agit aussi de convaincre l'opinion publique internationale de la légitimité de la cause républicaine espagnole.
Ce texte, qui s’inscrit dans un contexte de non-intervention des gouvernements français, anglais et américain, est une œuvre littéraire à part entière, mais c’est également un texte engagé, qui revendique une visée politique, celle de démontrer la justesse de la cause républicaine face à Franco.
Le succès du livre est réel, mais le cinéma permet d’obtenir une audience bien plus importante. Lors de conférences aux États-Unis, notamment à Hollywood, Malraux est sensibilisé à cette puissance de diffusion. Ses interlocuteurs des studios hollywoodiens évoquent la possibilité de toucher un public considérable grâce à un réseau de 1 800 salles de projection à travers les États-Unis avec plusieurs séances quotidiennes.
À l’inverse, le roman, même traduit, reste limité à un lectorat plus restreint. C'est donc bien l’ampleur de l'écho offert par le cinéma qui incite Malraux à franchir le pas de la réalisation.
Que faut-il retenir de son expérience de cinéaste ?
S’il ne fallait retenir qu’un élément, ce seraient les conditions de tournage particulièrement éprouvantes de Sierra de Teruel. André Malraux réalise ce film en pleine guerre civile espagnole. Le tournage débute en 1938, dans un environnement marqué par les alertes aériennes et les coupures d’électricité. Les contraintes techniques sont considérables. Faute de moyens sur place, la pellicule doit être envoyée à Paris, ce qui impose des délais de plusieurs semaines avant de visionner la qualité des images tournées.
À ces difficultés s’ajoutent la défaite des Républicains alors même que le film n’est pas achevé. Malraux doit alors en finaliser la réalisation en France, en 1939.
Dès 1940, Malraux a écrit ''Par ailleurs, le cinéma est une industrie''. Quelle place occupait le cinéma dans ses fonctions ministérielles et quelle contribution a-t-il apporté au septième art ?
Dès sa prise de fonctions comme ministre des Affaires culturelles, André Malraux met en place, en 1960, un dispositif innovant : l’avance sur recettes. Toujours en vigueur aujourd’hui, ce système a pour objectif de soutenir un cinéma indépendant, audacieux au regard des normes du marché et qui ne peut sans aide publique trouver son équilibre financier.
Par ailleurs, Malraux apporte son soutien à la Cinémathèque française, alors dirigée par Henri Langlois. Ce soutien se traduit notamment par des moyens budgétaires et des décisions fortes, comme le déménagement de la Cinémathèque au Palais de Chaillot qui permet la création d’une nouvelle salle de projection et le début du musée du Cinéma.
Pourtant, au sein du gouvernement, notamment du côté du ministère des Finances, le contexte est à la réserve. Mais Malraux, conscient de l’importance de la Cinémathèque, continue d’en soutenir les actions, veillant, année après année, à l’adoption d’aides considérables pour l’enrichissement des collections, notamment par l’acquisition de films et d’affiches.
Quel regard cette exposition propose-t-elle aux visiteurs ?
Il s’agit de revoir la vie et l’œuvre d’André Malraux, à l’occasion du cinquantième anniversaire de sa disparition, à travers le prisme du cinéma. Celui-ci constitue un fil conducteur de son parcours. Dès sa jeunesse, Malraux manifeste une tentation pour cet art. Au moment de la publication de La condition humaine en 1933, il envisage une adaptation cinématographique avec le réalisateur russe Sergueï Eisenstein. Cet intérêt se concrétise ensuite en Espagne, avec le tournage de Sierra de Teruel, Malraux a alors 36 ans.
Cet attrait pour le cinéma se prolonge dans son action ministérielle. Dans les dernières années de sa vie, Malraux s’oriente vers l’audiovisuel, en se tournant davantage vers la télévision. Sans s’inscrire strictement dans le cinéma, il constitue pour Malraux, un prolongement de la promotion de l’art à travers l’image animée.
Sierra de Teruel, une pellicule résistante
Adapté d’une partie de son roman L’Espoir, le film Sierra de Teruel est le seul et unique film réalisé par André Malraux. Tourné en 1938 en pleine guerre civile espagnole et terminé en France en 1939, il est d’abord censuré après la défaite des Républicains puis traqué par les nazis. Une copie du film échappe miraculeusement à la destruction car elle était rangée dans des boîtes portant le nom d'un autre film. On ignore encore aujourd'hui si cela fut intentionnel ou non. Ainsi sauvé, le film Sierra de Teruel, rebaptisé Espoir par le nouveau distributeur, sort dans les salles parisiennes en 1945 et obtient le prix Louis-Delluc.
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