Le fonds Albert Camus, qui vient de faire son entrée dans les collections nationales, le 2 juillet, représente l’une des acquisitions les plus significatives de ces dernières années en matière de patrimoine littéraire. Si plusieurs manuscrits importants de l’auteur figurent déjà dans les collections du département des Manuscrits de la Bibliothèque nationale de France (BnF), ce nouvel ensemble les complète de façon remarquable, en faisant de ce fonds un élément incontournable pour la connaissance de la vie et de l’œuvre de Camus.
Parmi ces documents exceptionnels, figurent le manuscrit de L’Étranger, deux états abondamment corrigés de La Chute, les nouvelles de L’Exil et le royaume, l’essai Réflexions sur la guillotine, des manuscrits incomplets des deux pièces Caligula et Le Malentendu, ainsi que des écrits de jeunesse ou des adaptations pour le théâtre et enfin le manuscrit du Premier Homme. Un ensemble particulièrement substantiel, donc.
Né en Algérie en 1913 et décédé prématurément moins d’un demi-siècle plus tard (1960), Albert Camus a incarné toutes les facettes de l’intellectuel du XXe siècle. Profondément marqué par le drame algérien, ses prises de positions, inspirées par son attachement à sa terre natale, témoignent de son engagement en faveur de l’humanisme. Avocate de profession et petite-fille de l’écrivain, Élisabeth Maisondieu-Camus, revient sur les pièces maîtresses du fonds de son grand-père.
La genèse : L’Étranger
« Lorsque ma mère nous a annoncé que notre grand-père était écrivain, L’étranger est le premier roman que j’ai lu de lui », confesse Élisabeth Maisondieu-Camus. Seul manuscrit de travail qui existe pour cette œuvre majeure du patrimoine littéraire, il permet de retracer avec précision chaque étape de l’œuvre. Paru en 1942 chez Gallimard, L’Étranger, premier roman d’Albert Camus, marque son entrée magistrale dans la littérature française. A travers le point de vue de Meursault, narrateur né à Alger en Algérie française dont l’indifférence aux conventions sociales le mène à un destin tragique, il explore l’absurdité de la condition humaine, un concept clé de la pensée camusienne.
« À l’époque, je ne l’avais pas trouvé difficile à lire, mais quand je l'ai relu beaucoup plus tard, j'ai découvert des choses plus subtiles », explique sa petite-fille. À la fois intriguant et accessible, l’ouvrage est régulièrement cité dans les sujets du baccalauréat.
Traduit dans 68 langues, son incipit demeure l’un des plus célèbres passages des lettres françaises : « Aujourd'hui, maman est morte. Ou peut-être hier, je ne sais pas. J'ai reçu un télégramme de l'asile : “Mère décédée. Enterrement demain. Sentiments distingués.” Cela ne veut rien dire. C'était peut-être hier. »
La culpabilité : La Chute
« Pour sa description de l'altruisme et son regard sur l'avocat, vu à travers un certain cynisme », La Chute est l’œuvre favorite d’Elisabeth Maisondieu-Camus. « Un pur hasard et non une influence de choix de carrière », explique celle qui exerce également cette profession.
Ce court roman s’apparente davantage à un monologue de théâtre qu’à un récit, celui d’un ancien avocat, Jean-Baptiste Clamence. Dans un bar d’Amsterdam, le juriste se confesse auprès d’un inconnu à propos d’un événement bouleversant. Comme l’indique l’un des manuscrits du fonds, Camus l’avait d’abord intitulé Le Jugement dernier ; il ne trouve le titre définitif que tardivement, après en avoir achevé la rédaction. Axé cette fois-ci sur la culpabilité et la responsabilité, le roman interroge le rapport entre la condition humaine et la morale.
Le théâtre : Caligula et Le Malentendu
Bien qu’écrite en 1938, Caligula est une pièce de théâtre publiée pour la première fois en mai 1944. Poursuivant l’exploration de l’absurde, la pièce met en scène l’empereur romain, Caligula, devenu tyrannique après la mort de Drusilla, sa sœur et amante. Présentée pour la première fois en 1945 au Théâtre Hébertot, la pièce se veut paradoxalement humoristique. « Mais un humour qui dénonce » précise Elisabeth Maisondieu-Camus : « À chaque fois que je vois des acteurs qui ont perçu cet humour dans les pièces de Camus, je trouve cela génial ». Avant d’ajouter : « Je trouve important que les nouvelles générations aient accès à cette œuvre car leur regard est très intéressant ». La pensée de Camus ramène vers l'altruisme, la générosité, le regard envers l'autre et l'humanisme et sa petite-fille s’enchante que « les jeunes aient entendu cette pensée. »
Elle regrette, en revanche, que Le Malentendu, dont le manuscrit figure également dans le fonds, soit moins jouée. « C’est une pièce très originale et finalement très actuelle, qui aborde des questions à mettre en parallèle avec notre époque », souligne-t-elle. Paru en 1943, dans le contexte de la Seconde Guerre mondiale, Le Malentendu, s’inscrit aussi sous le signe de l’absurde. Elle met en scène le personnage de Jan, jeune homme plein de succès qui décide de renouer les liens avec sa famille. Comme son nom l’indique, c’est à la suite d’un malentendu que la pièce prend une tournure dramatique.
La dernière page : Le Premier Homme
Il s’agit sûrement du manuscrit le plus émouvant du fonds. « Il m’a tellement bouleversé que j’ai commencé à le lire un nombre incalculable de fois, et je n’ai réussi à le finir il y a à peine 3 ans », confie Elisabeth Maisondieu-Camus.
Roman autobiographique inachevé d’Albert Camus, publié à titre posthume par sa fille Catherine Camus en 1994, Le Premier Homme met en scène un personnage aux prises avec son passé, qu’il essaie de reconstituer afin de comprendre ses origines. Le roman aborde, par le prisme de l’intime, l’enfance, l’identité et la quête de sens. « Avoir la chance de savoir d’où l’on vient et prendre conscience de ce qu’a vécu mon grand-père… C’est un cadeau inestimable que d'avoir une telle trace de son ascendance », se réjouit sa petite-fille qui se dit « fière de ce qu’il a pu et de ce qu’il peut encore apporter au monde ».
« En somme, je vais parler de ceux que j'aimais », écrit Albert Camus dans une note du manuscrit du Premier Homme. C’est en pleine rédaction de ce dernier qu’il perd la vie dans un tragique accident de voiture, à l’âge de 46 ans.
70 après son prix Nobel de la littérature, célébrons Albert Camus
Afin de rendre accessible cette acquisition au plus grand nombre, une exposition dans la Galerie Mansart du site Richelieu de la BnF sera organisée au printemps 2027. 70 ans après la remise du prix Nobel de la littérature, l’exposition se veut une célébration d’Albert Camus : de son œuvre, évidemment, mais également de sa personne. Son co-commissariat sera assuré par Thomas Cazentre, conservateur au département des Manuscrits de la BnF et Élisabeth Maisondieu- Camus, petite fille d’Albert Camus.
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