Madame la Sénatrice, chère Sylvie Robert,
Mesdames et Messieurs les Députés,
Mesdames et Messieurs les Sénateurs,
Monsieur le Président du CNC, cher Gaëtan Bruel,
Mesdames et Messieurs,
Chers amis,
Il y a quatre-vingts ans, le 25 octobre 1946, le Gouvernement provisoire de la République française créait le Centre national de la cinématographie.
La France sortait de la guerre. Son économie entière était à reconstruire. Le ministère de la Culture n’existait pas encore, ou du moins pas sous la forme que nous lui connaissons aujourd’hui. Et pourtant, au milieu de tant d'urgences, l'État faisait le choix de se doter d'une institution entièrement consacrée au cinéma, aussitôt complétée par la création d’une taxe sur les billets d’entrée affectée au financement de la filière.
Cette volonté politique inédite reposait sur une conviction forte : le cinéma ne pouvait être considéré comme une industrie parmi d'autres. Il était à la fois un art et une activité économique, un moyen pour notre pays d’affirmer son imaginaire, de faire entendre sa voix dans le monde et de préserver sa souveraineté culturelle.
Quatre-vingts ans plus tard, ce choix n'a rien perdu de son actualité, bien au contraire.
Je me réjouis d'ouvrir aujourd'hui ce colloque consacré aux quatre-vingts ans du CNC.
Et je voudrais d'abord dire combien il est juste que cette première journée se tienne ici, au Sénat. Car l'histoire du CNC est aussi celle d'une remarquable continuité politique.
Depuis l’adoption de la loi du 25 octobre 1946, à l’unanimité de l’Assemblée constituante, les gouvernements de toutes sensibilités des IVe et Ve Républiques ont défendu le principe d'une politique publique ambitieuse pour le cinéma. Ils en ont fait évoluer les instruments et ils ont pu débattre parfois vivement de ses modalités, mais ils ont préservé cette ambition au fil des décennies. Leur ligne de conduite est encore la nôtre : la création française, cinématographique mais aussi audiovisuelle, mérite d'être accompagnée, développée et exportée. Cette continuité ne s'est jamais limitée à un camp politique. Elle a traversé les alternances et elle a trouvé au Parlement – et singulièrement au Sénat – des défenseurs constants.
Aujourd’hui, ce consensus historique ne rassemble plus l’ensemble de la classe politique. Le modèle qui est celui du CNC fait l'objet de critiques, souvent nourries d'une connaissance imparfaite de son fonctionnement, parfois, aussi, d'une remise en cause plus fondamentale de la politique culturelle qu'il incarne.
Aucune institution publique ne doit être soustraite à la critique bien sûr. Mais il faut aussi savoir en reconnaître les mérites et l’efficacité.
Et le modèle qui est celui du CNC vaut d'être défendu. Non par attachement sentimental à une institution désormais ancienne, mais parce qu'il est l'une des plus éminentes réussites de notre politique culturelle.
Le fondement de ce modèle est d'une pertinence et d’une simplicité remarquables : ceux qui tirent une valeur économique de la diffusion des œuvres en France contribuent au financement de la création française. Ce furent d'abord les salles de cinéma, puis les chaînes de télévision, les distributeurs sur internet, et désormais également les nouveaux modes de diffusion, et notamment plateformes numériques.
À chaque grande transformation technologique, la France a fait le choix d’adapter son modèle pour faire participer l’ensemble des acteurs à cet effort commun.
C'est ainsi que notre politique du cinéma est devenue une politique de la création audiovisuelle, de l'animation, du jeu vidéo et de la création numérique.
Autrement dit, nous avons su bâtir un modèle dans lequel la vitalité économique du secteur contribue à financer sa propre diversité.
La France possède l'un des réseaux de salles de cinéma les plus denses et les plus modernes au monde. Ce maillage exceptionnel est aussi le fruit d'une politique volontariste, qui accompagne toutes les salles, des grands établissements urbains aux cinémas de proximité, en passant par les salles d'art et essai ou en milieu rural. Dans combien de pays une telle diversité de films est-elle accessible sur une aussi grande partie du territoire ?
Et dans combien de pays le cinéma national représente-t-il une part aussi importante des entrées ? En France, les films français réunissent près de 40 % du marché. C'est une performance exceptionnelle à l'échelle européenne, qui témoigne d'un lien bien réel entre les créateurs et leur public.
Ce succès populaire n'a jamais empêché l'exigence artistique, bien au contraire. Chaque année, les films français ou coproduits par la France sont distingués dans les plus grands festivals internationaux. De Cannes à Venise, de Berlin aux Oscars, notre cinéma occupe une place qui dépasse de très loin le poids démographique de notre pays.
Cette réussite est le résultat de décennies d'investissement, de formation, de régulation et de coopération entre l'État et les professionnels pour accompagner réalisateurs et artistes.
Mais je voudrais insister sur une autre dimension de cette réussite, peut-être moins spectaculaire et pourtant essentielle.
Une grande politique culturelle ne se mesure pas seulement au nombre de films produits, aux récompenses remportées ou aux emplois créés. Elle se mesure aussi à ce qu'elle offre à nos concitoyens : la rencontre avec une œuvre, la naissance d’une émotion, le développement d’un esprit critique.
C'est pourquoi l'éducation à l'image me semble plus nécessaire que jamais. Apprendre à regarder, à comprendre, à distinguer les intentions et les récits, c'est éveiller des regards à la beauté d’un art, mais c’est aussi former des citoyens libres. Je suis heureuse que la dernière journée de ce colloque soit précisément consacrée à ces enjeux de transmission. Ils rappellent que le CNC ne soutient pas seulement une industrie. Il accompagne toute notre vie culturelle, au cœur de notre vie démocratique.
Aujourd'hui, les défis sont immenses. La transformation des usages, la concurrence des plateformes gratuites, la fragmentation des publics, l’omniprésence soudain de l'intelligence artificielle, les tensions économiques : tous ces bouleversements nous obligent à repenser les conditions dans lesquelles les œuvres sont créées, financées, diffusées et découvertes.
Ils rendent notre modèle plus nécessaire comme ils le rendent parfois plus vulnérable.
Il est donc essentiel de préserver notre capacité collective à faire des choix culturels. À garantir que les créateurs français puissent continuer à raconter leurs propres histoires. À permettre au public de rencontrer des œuvres venues de France, d'Europe et du monde entier. À faire en sorte que les transformations technologiques ouvrent de nouvelles possibilités de création, au lieu de réduire la diversité de ce qui nous est proposé.
C’est pourquoi le CNC a souhaité faire de cet anniversaire un moment où l'on prend le temps de s’arrêter pour comprendre, confronter les analyses, interroger les choix du passé pour mieux éclairer ceux de l'avenir. Nous avons voulu un colloque scientifique, associant historiens, économistes, chercheurs en sciences sociales, professionnels et responsables publics.
Je veux dire ma gratitude aux membres du comité scientifique qui ont accompagné sa préparation : Pascal Ory, Maryvonne de Saint Pulgent, Kira Kitsopanidou, Antoine de Baecque, François Hurard et Charles Pereira. Leur travail a permis de construire un programme d'une grande richesse, d’une grande clarté qui se défit des lectures univoques.
Car l'histoire de cette institution n’a jamais été une ligne droite. Vos travaux permettront de revenir sur les origines, sur les choix de l'après-guerre, sur les grandes transformations du modèle économique, sur le rôle décisif de l'État et sur la manière dont les professionnels ont contribué à construire cette politique.
Je veux, bien sûr, remercier Gaëtan Bruel et l'ensemble des équipes du CNC pour leur engagement, ainsi que toutes celles et tous ceux qui ont contribué à l'organisation de ces trois journées.
Je remercie également le Sénat de nous accueillir aujourd'hui et la Cinémathèque française de prendre le relais pour la suite de ces travaux.
À toutes celles et tous ceux qui vont intervenir, confronter leurs recherches et nourrir nos réflexions, je souhaite des échanges féconds.
Et je forme le vœu que nous sortions de ces trois journées conscients de ce que le modèle du CNC a apporté à la France, mais plus déterminés encore à écrire les prochaines pages de son histoire.
Je vous remercie.