- seul le prononcé fait foi-
Mesdames et messieurs les élus,
Monsieur le Président du Centre National du Cinéma, cher Gaëtan,
Monsieur le chef du service de l’inspection générale des affaires culturelles, cher Noël Corbin,
Mesdames et messieurs les directeurs généraux,
Mesdames et messieurs les directeurs régionaux des affaires culturelles,
Je veux d'abord vous remercier d'avoir répondu, aussi nombreux, à cette invitation. Votre présence exprime à elle seule l'engagement constant, résolu et essentiel des collectivités territoriales en faveur de la culture dans notre pays.
C'est un honneur que de présider aujourd'hui mon premier Conseil national des Territoires pour la Culture depuis ma prise de fonctions. J'y attache une importance particulière car je sais de longue expérience le rôle que jouent les élus dans le rayonnement culturel de notre pays, sans qu’il soit toujours reconnu comme tel.
Nous nous réunissons dans un moment singulier de la vie locale. Les élections municipales du printemps ont renouvelé, parfois profondément, les équipes municipales, les intercommunalités installent à leur tour leurs exécutifs, et le Sénat, la chambre des collectivités, se renouvelle en ce moment même. À toutes celles et à tous ceux qui ont pris ou qui reprennent des responsabilités et qui font le choix de la culture, je voudrais dire ma conviction que plus que jamais, son avenir dépend des liens que l’État saura tisser avec vous.
Je suis convaincue, en effet, que le dialogue avec les collectivités, au niveau national comme dans chacun de vos territoires, est la première condition de la réussite de notre politique culturelle. Il l'est, parce que la culture est une compétence partagée, certes, mais il l'est plus encore aujourd'hui, tant la situation à laquelle nous sommes confrontés nous oblige à agir de concert, sans palabres inutiles qui repoussent les choix, bref, à agir concrètement.
Ce Conseil, mesdames et messieurs, est l'un des rares endroits où l'État et les collectivités s'assoient à la même table, par conviction, pour partager une responsabilité plus que pour se répartir une charge.
Une responsabilité qui nous oblige, car c’est notre engagement, notre travail commun, qui font que la France est regardée partout dans le monde pour son offre culturelle incomparable.
C'est la raison pour laquelle je demande aux Directeurs régionaux des affaires culturelles de veiller aussi, partout, à la tenue effective des Conseils Locaux des Territoires pour la Culture. Je voudrais que nous puissions les rendre plus souples dans leur composition et plus opérationnelles dans leurs travaux, pour permettre ce dialogue renforcé avec tous les échelons de collectivités.
Le Président de la République a un jour caractérisé le génie français par l’alliance du bon sens et de la créativité. Ce pourrait être notre force en ces temps difficiles.
Je mesure en effet la responsabilité qui est la mienne d'assumer ces fonctions dans un contexte particulièrement incertain. Nous savons tous les difficultés du moment. Pouvions-nous imaginer en mai que les canicules viendraient ajouter leur lot de conséquences catastrophiques pour nos concitoyens à l’impact de la situation internationale ?
Notre vie culturelle n’est épargnée ni par la crise énergétique ni par les crises climatiques qui ont touché cet été les festivals. Elle ne l’est pas non plus par la brutalité des attaques qui la frappent. Je pense aux vols qui ont touché nos musées. Je pense aux atteintes inacceptables à la liberté d’expression.
Pour autant, rien ne serait pire que le repli ou le renoncement. La qualité de nos projets sera la meilleure réponse, la seule, pour réinventer notre politique culturelle. C’est ce que nous devons initier. C’est ma mission.
Alors que des efforts accrus nous sont demandés cette semaine encore, nous avons défendu auprès du Premier ministre un budget 2027 qui ne casse pas l’extraordinaire maillage culturel français que nos voisins nous envient.
Ce dialogue avec le Premier ministre, les propositions que j’ai faites ont été notamment nourries de mes échanges avec les élus que vous êtes pour trouver des solutions. Le contexte que je viens de décrire nous y oblige : il nous faut travailler davantage ensemble, solidaires et créatifs, accompagnés des entreprises et des mécènes qui savent que la culture n’est pas qu’une passion, qu’elle irrigue nos vies. Ce n’est pas qu’une question d’argent. Il s’agit de défendre la culture. Il y faut, pour demain, j’en suis convaincue, bâtir un nouveau pacte.
Pour être pragmatiques, commençons par un chiffre qu’on ne rappelle jamais assez, car on oppose trop souvent la culture à l'économie.
En 2024, la culture représente 54 milliards d'euros de valeur ajoutée, soit plus de 2 % de notre économie nationale. C’est autant qu'une grande branche industrielle comme l'agroalimentaire ou l'énergie. Certains se plaisent à répéter que la culture est une dépense.
Mais la culture est une richesse que l’on produit. Et c'est une richesse qui se distingue nettement : depuis 2019, l'activité culturelle a progressé de 8 %, plus que l'économie dans son ensemble. Notre secteur tient, crée, entraine.
Mais derrière ces chiffres il y a une autre réalité, qui nous concerne tous ici : près d'un quart de cette production n’est possible que parce que la puissance publique la rend possible. Dans le patrimoine, c'est plus de huit euros sur dix ; dans le spectacle vivant, un euro sur deux.
Autrement dit : sans l'engagement conjoint de l'État et des collectivités, cette richesse n'existerait tout simplement pas. C'est la preuve, par les chiffres, que notre compétence partagée n’est pas réductible à une contrainte budgétaire. Elle est ce qui fait exister la culture dans notre pays et, pour les économistes pragmatiques, crée de la richesse.
Et cette richesse est aussi notre souveraineté. À l’heure des grandes plateformes et de l’intelligence artificielle générative, notre capacité à produire nos propres œuvres, nos images et nos récits, à ne pas déléguer nos imaginaires est devenue un enjeu stratégique. Soutenir la création, former nos artistes, faire vivre nos industries culturelles et créatives, ce n’est pas seulement défendre notre économie, c’est défendre une part de nous-mêmes.
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Je dirai sans hésiter que notre plus belle réussite commune, à cet égard, est l'éducation artistique et culturelle.
Nous fêtons cette année les dix ans de la Charte pour l'éducation artistique et culturelle, et nous devons collectivement nous en réjouir : près de deux enfants sur trois sont aujourd'hui engagés dans un parcours d'éducation artistique. C'est le fruit d'un travail commun constant : cent cinquante-sept collectivités sont déjà labellisées « 100 % EAC », d'autres le seront bientôt, et des contrats se nouent partout, jusque dans nos intercommunalités les plus rurales.
Cette réussite, nous la devons d’abord à nos structures de création, à nos musées qui multiplient et démultiplient leurs programmes « hors les murs » et vont vers les publics, partout où ils se trouvent. Je ne citerai aucun exemple en particulier. J’en ai beaucoup qui me viennent à l’esprit et qui témoignent d’une volonté, d’une créativité qui ne grèvent pas nos budgets.
J'y associe le pass Culture, dont la gouvernance est désormais élargie aux collectivités — quatre-vingt-onze pour cent des jeunes y sont aujourd'hui inscrits — ou le plan d'éducation au cinéma et à l'image, porté par le CNC en étroite collaboration avec les DRAC et les collectivités, les Régions en particulier, et qui a rencontré au Sommet Lumière l’adhésion de nombreux partenaires internationaux.
Je veux dire un mot, aussi, de la lecture publique, car de la commune à la région, en passant par les départements, chacune et chacun d'entre vous en est l'acteur. L’augmentation de la fréquentation des bibliothèques est particulièrement sensible depuis 2023 pour atteindre 140 millions d’entrées l’an dernier. Je me réjouis que ces chiffres viennent nuancer nos inquiétudes concernant le déclin de la lecture que, précisément, notre mobilisation commune peut combattre.
J’ajoute à cette impérieuse nécessité d’ouvrir tous ces accès à la culture, nos écoles d'art, et l'enseignement artistique dont je connais les difficultés : nous devons donner les moyens aux jeunes qui veulent s'y former, là encore en étudiant ensemble la meilleure façon d’y parvenir.
Le patrimoine, enfin, est l'affaire de tous les territoires. Ce patrimoine historique est d’évidence le socle de notre vie culturelle. Le préserver, c’est ouvrir à une commune si petite soit-elle la base d’un rayonnement possible au-delà de son périmètre.
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Je veux à présent m'arrêter sur un sujet qui touche au cœur même de notre pacte républicain : la liberté d’expression et de création, malmenée parfois au mépris même de la loi.
Il y a dix ans, la loi relative à la liberté de la création, à l'architecture et au patrimoine inscrivait dans notre droit un principe simple et intangible : en France, la création est libre.
Nos labels sont l'une des façons dont ce principe vit, très concrètement, dans les territoires. Car un label est un contrat entre une collectivité et l'État, un accord sur un projet artistique, sur une direction et sur un rôle à l’égard du public. C'est, autrement dit, une reconnaissance et en même temps le symbole d’un dialogue.
Je sais les questions que soulève l'évolution de leurs cahiers des charges, aussi je tiens à vous rassurer : cette évolution se construira avec vous, dans la clarté des responsabilités de chacun.
Ce dialogue, nous en avons plus que jamais besoin, car la création elle-même est parfois attaquée. Dix ans après la loi LCAP, force est de constater que nos artistes, nos programmations et nos lieux peuvent subir intimidations, menaces, et, au-delà, d’inqualifiables entraves.
Notre principe reste le même, invariable : la culture peut et doit être le lieu du débat. Une œuvre peut déplaire, choquer, interroger, mais jamais elle ne saurait être ni perturbée, ni menacée, ni empêchée d’exister si elle-même respecte l'État de droit.
C'est la responsabilité de l'État. Nous agissons de concert avec le ministère de l'Intérieur et celui de la Justice, pour que préfets et magistrats accompagnent et protègent les artistes et gardent aux lieux qui accueillent leur création la sérénité.
Mais c'est aussi l'affaire de tous, élus locaux et citoyens. Nous en sommes, ensemble, les garants.
Protéger la liberté de création et d’expression, c'est aussi en garantir les conditions économiques et sociales de pérennité et de diversité, dans les arts visuels comme dans le spectacle vivant.
Et cela se construit, là encore, dans le dialogue. Je souhaite des concertations à l'échelle locale, car le premier risque que l’on fait prendre aux acteurs culturels, c’est l’absence de lisibilité. Ils ont besoin d'anticiper pour programmer, produire, monter des tournées. Nous leur devons cette prévisibilité.
C'est tout le sens, également, de notre politique « Mieux produire, mieux diffuser » : la coopération, la mutualisation des moyens de production, l'allongement des temps de diffusion… Plus de vingt-trois millions d'euros ont déjà été mobilisés en cofinancement… C'est notre alliance, celle de l'État et des collectivités, qui protègera ce modèle.
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Je n'ignore rien des tensions budgétaires qui pèsent sur les collectivités comme sur l'État, et qui nous imposent des choix douloureux. Malgré ces difficultés, l’Etat n’a jamais sacrifié son ambition culturelle. Ces dix dernières années ont marqué une progression continue des budgets du ministère, et lorsqu’il a fallu assurer la survie de secteurs entiers lors de la crise du Covid, il l’a fait comme dans aucun autre pays.
C’est pour cela que je veux saluer la résistance de celles et ceux d'entre vous qui choisissent aussi la culture, plutôt que de la sacrifier aux premiers temps difficiles.
Cette période nous oblige à la responsabilité, à travailler autrement, ou plutôt à imaginer l’avenir ensemble. Nous devons réinventer notre politique alors que de nouveaux défis viennent percuter les obligations qui sont les nôtres, pour que toutes et tous aient accès à la culture.
Je pense aux transformations technologiques bien sûr, mais aussi à la transition écologique, qui est venue se rappeler à nous alors que musées et théâtres – et pas seulement nos festivals – étaient frappés par la canicule. La rénovation du bâti ancien et énergivore dépasse les seuls moyens d’une collectivité.
Je veux, à cet égard, saluer l'initiative EduRénov de la Banque des Territoires, et annoncer la convention à venir avec la Caisse des Dépôts, qui scellera des engagements réciproques pour la réhabilitation énergétique de nos équipements culturels et du bâti ancien protégé, comme pour la valorisation économique de notre patrimoine et l'amélioration de l'accès à la culture dans les territoires.
C'est exactement la méthode que je me propose de développer : à un problème que personne ne peut résoudre seul, une réponse partagée, où chacun — l'État, les collectivités, la Caisse des Dépôts — apporte sa part.
L'innovation et les solutions ne tombent pas d’en haut, pas plus pour la culture que pour les autres domaines dont nous avons la charge.
La politique territoriale est notre mission.
Je veux mieux la raconter, la mettre en valeur : recenser les bonnes pratiques, évaluer l'efficacité de nos dispositifs, identifier ce qui fonctionne, pour le répliquer et le porter plus loin, et renoncer quelquefois à ce qui est devenu obsolète.
Mesdames et Messieurs, la culture est ce qui nous relie quand tout vacille. Elle est à la fois notre bien commun, une fierté partagée, et notre responsabilité. Ce que nous protégeons ici ne se décrète pas depuis un seul bureau parisien : cela se construit entre l’État et vous. C’est ainsi que, depuis deux siècles, la France fait vivre la culture jusqu’au dernier kilomètre, pour paraphraser André Malraux.
J’ai un sentiment d’urgence en vous disant ce matin que l’histoire que nous en écrivons, pour le temps qui nous est imparti, nous ne l’écrirons qu’ensemble.