La culture ne se partage pas seulement avec ses publics : elle se construit aussi avec celles et ceux qui en font leur métier. La mission confiée à la journaliste Laetitia Bernard porte ainsi sur la place des personnes en situation de handicap au sein des secteurs culturels et sur les conditions de leur parcours professionnel.
Journaliste à Radio France, Laetitia Bernard a construit sa trajectoire en composant avec les obstacles liés à sa cécité. Aveugle de naissance, elle est également cavalière de saut d’obstacles et multiple championne de France. Cette double expérience nourrit une connaissance concrète des difficultés qui peuvent jalonner un parcours professionnel et éclaire directement la mission qui lui a été confiée.
Le rapport place ces difficultés dans une perspective plus large : au-delà des trajectoires individuelles, il met en évidence des inégalités structurelles. Celles-ci se traduisent par des écarts marqués d’un secteur à l’autre : les agents en situation de handicap représentent environ 5,5 % des effectifs relevant du ministère de la Culture et de ses opérateurs, contre moins de 3 % dans les entreprises culturelles privées d’au moins 20 salariés et seulement 1 à 1,5 % parmi les intermittents du spectacle. À la croisée des politiques culturelles, du handicap et de l’emploi, la mission pointe une sous-représentation persistante ainsi que les difficultés rencontrées tout au long des parcours, de la formation au recrutement, puis dans les conditions d’exercice des métiers. Ses 17 recommandations proposent d’agir à chacune de ces étapes.
En trois questions, Laetitia Bernard revient sur ces constats et sur les pistes proposées pour faire évoluer la situation.
Vous expliquez dans le rapport avoir vous-même fait très tôt l’expérience d’une porte fermée en raison de votre handicap. Que nous dit cet épisode de la manière dont peuvent naître, ou être empêchées, les vocations culturelles aujourd’hui ?
Laetitia Bernard : J’ai en effet été refusée dans un atelier théâtre en raison de ma cécité à l’adolescence. Trop de portes sont encore fermées en raison de peurs, de manque de formation pour les professionnels, et tout simplement parce qu’au lieu de se dire « comment pourrait-on faire », on se dit : ce n’est pas possible. Pourtant, nous savons tous à quel point une pratique artistique, au même titre qu’une activité sportive, peut être source d’épanouissement et permettre de s’exprimer pleinement.
Quels sont aujourd’hui les principaux freins rencontrés et les principaux obstacles qui empêchent encore les personnes en situation de handicap d’accéder aux métiers de la culture ?
Laetitia Bernard : Les personnes en situation de handicap qui souhaitent accéder aux métiers culturels rencontrent d’abord les mêmes freins et obstacles que pour tous les autres métiers, à commencer par le manque d’accessibilité des formations, ou des transports et du bâti, pour se rendre à un entretien d’embauche ou à son travail.
Le secteur de la culture présente en outre des caractéristiques qui lui sont propres. Il y a notamment un enjeu du côté du spectacle vivant et enregistré. Je pense par exemple au statut d’intermittent, ou encore à la pénibilité de certains métiers comme ceux de la technique, qui peut provoquer des handicaps en cours de carrière.
Et plus profondément, parce que les métiers culturels naissent souvent d’une vocation précoce, s’ajoutent tous les obstacles durant l’enfance et la jeunesse à la possibilité de naissance d’une telle vocation, par exemple la pratique artistique amateur.
Parmi les 17 recommandations du rapport, quelles évolutions permettraient selon vous de faire de la culture un secteur le plus adapté possible en matière d’accès à l’emploi des personnes en situation de handicap ?
Laetitia Bernard : Je citerais d’abord des recommandations peu coûteuses mais qui réclament de la coordination entre plusieurs, et parfois beaucoup, d’acteurs : permettre une pratique artistique amateur pour toutes les personnes en situation de handicap, mieux intégrer la question du handicap au contenu des formations professionnelles telles que par exemple l’architecture et le design.
D’autres sont plus couteuses mais indispensables pour changer réellement la donne : je pense ainsi à l’accompagnement dans la vie professionnelle, ou bien sûr à une adaptation du régime de l’intermittence.
Mais je veux insister sur le facteur commun à toutes les recommandations formulées dans ce rapport : tout repose sur l’existence d’une véritable volonté politique. Et je sais que le Conseil national consultatif des personnes handicapées, qui est à l’origine de cette mission, saura prolonger sa dynamique.
Quelques chiffres clés
- 32% des étudiants en situation de handicap interrogés ont renoncé à une ou plusieurs formations supérieures en raison de leur handicap ;
- 9% seulement avaient une idée claire des aménagements proposés par leur établissement au moment de candidater ;
- 58% jugent les démarches administratives importantes liées au handicap au sein de leur école ;
- 74% ont renoncé à un événement étudiant pour des raisons d’accessibilité ; 52% à un voyage pédagogique et 34% à une résidence ou un atelier ;
- 85% avaient pratiqué une activité artistique avant l’enseignement supérieur et pour 91%, cette pratique a contribué au choix de formation.
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