C’est un projet ambitieux, qui réunit les dix médiathèques de l’agglomération de Saint-Nazaire (Pays de la Loire), territoire de près de 130 000 habitants. Dans nos bulles ! a porté, pendant près de six mois, une mission d’éducation aux médias et à l’information (EMI) sous le prisme de la bande dessinée. « Nous voulions valoriser ce support de la BD documentaire, en plein développement depuis plusieurs années, avec un axe sur le journalisme », explique Sandrine Barbazanges, coordinatrice du réseau des médiathèques de ce territoire entre urbain, rural et littoral qui compte près de 30 000 inscrits.
Ce dispositif s’inscrit dans le Projet Culturel de Territoire (PCT) – dont l’éducation aux médias et au numérique est un axe fort – qui associe l’agglomération, le Département et l’État par l’intermédiaire de la Direction régionale des affaires culturelles (DRAC) des Pays de la Loire. Les médiathèques souhaitaient accueillir, de manière partagée, une résidence de journaliste pour sensibiliser aux enjeux de la liberté d’expression et de la presse. « C’est un projet collectif mené à onze autour de la table avec chaque responsable de médiathèque, poursuit Sandrine Barbazanges. L’éducation aux médias fait, pour moi, partie du rôle des médiathèques qui sont des lieux ouverts au public où l’on ne juge pas les gens, où on les accueille tels qu'ils sont et où l’on mêle la lecture, la formation, des rencontres mais aussi des ateliers créatifs. »
Ateliers pour tous publics
Pour mener à bien ce projet de résidence, deux professionnels : la journaliste Mathilde Chevré et l’auteur de bande dessinée Sylvère Jouin. La première s’est spécialisée il y a dix ans dans la formation à l’éducation aux médias. Le second a écrit une dizaine de BD et travaille en parallèle sur des ateliers dans des festivals ou pour des résidences. « C’est une autre partie du métier que je trouve vraiment intéressante : donner l'opportunité aux jeunes de se dire qu’ils peuvent être artistes et montrer les personnes qui travaillent dans les médiathèques pour leur donner l’idée de travailler plus tard dans ce domaine », souligne Sylvère Jouin.
Ils ont mené de janvier à juin 2025 différents ateliers fondés sur la pratique du dessin auprès de tous les publics. « Nous partions d’une page quasi blanche au départ. Nous avons imaginé un catalogue de propositions, différentes séquences avec des angles d'attaque, se souvient Mathilde Chevré. Notre objectif était de ne pas nous restreindre aux scolaires, mais cibler les ados et les adultes, en particulier les personnes âgées qui font partie de ceux qui véhiculent le plus de fausses informations. »
Ainsi, par exemple, ils ont fait croiser les publics et travaillé sur le reportage sous forme de stage de plusieurs jours avec des ados qui sont allés interviewer des anciens dans une résidence autonomie pour ensuite faire un scénario, une retranscription puis un crayonné. « On aurait pu se dire que j’allais m’occuper de la BD et Mathilde du fond, résume Sylvère Jouin. Or elle a aussi pris part à l’écriture des scénarios tout comme certains sujets m'intéressaient beaucoup sur le fond. »
La BD, un « pas de côté »
Parmi les thèmes abordés, certains étaient directement en lien avec l’actualité comme « Interdit aux enfants », atelier intergénérationnel qui évoquait les zones sans enfant dans les avions, les trains ou encore les restaurants et qui a permis à différentes générations de dialoguer par le dessin. Le public pouvait également créer son dessin de presse à partir d’un sujet d’actualité. « L’idée était de lever vraiment les freins du dessin pour que les personnes, quelles qu'elles soient, tendent vers la créativité et se lâchent. Le dessin est ici au service d'un sujet, d'un point de vue », note Mathilde Chevré.
Ces différents ateliers ont permis d’aborder sous un angle ludique des sujets sérieux. « C'est le point de départ de la démarche journalistique : on s'intéresse toujours à un fait et ensuite on cherche à savoir sous quel angle on l’attaque, à travers quel scénario on le donne à comprendre, explique Mathilde Chevré. On se rendait compte qu’avec cette part ludique, les publics se laissent facilement aller à tordre le réel, à reprendre la main dessus. » « La bande dessinée va être un moyen de faire un pas de côté, de faire une forme d'analyse, de mise à distance et de lâcher prise, abonde Sylvère Jouin. Elle permet de s'interroger et de se poser des questions qu'on ne s'était jamais posées auparavant. »
Le prix EMI, une « reconnaissance »
L’association Les Pieds dans le PAF a également proposé ses propres ateliers sur les infox ou le trucage des photos ou pour fabriquer des stop-motion sur les BD complotistes. Enfin deux conférences ont été organisées à Saint-Nazaire avec l’auteur Fabien Vehlmann et à Pornichet avec la chroniqueuse judiciaire Ana Pich. Un parcours intitulé « La vérité sort toujours de la bouche des enfants ! » a enfin touché un autre public, en l’occurrence trois classes de primaire de trois communes de l’agglo. « Ce type d’atelier permet d’avoir un public captif, de toucher trente personnes d’un coup et de faire le pont entre les médiathèques et des enfants qui n'y vont jamais », constate Sandrine Barbazanges, qui se dit prête à lancer des actions d’éducation aux médias tous les ans.
Le prix remporté lors des Assises du journalisme a en tout cas couronné de succès cette première expérience de résidence sur l’ensemble du territoire. « Ce prix est une reconnaissance de notre travail et notre investissement. Nous sommes un réseau assez jeune (depuis 2023 ndlr) donc c’est aussi un petit coup de pouce qui va contribuer à nous renforcer, espère Sandrine Barbazanges. Il permet à certains publics qui peuvent avoir une vision austère de l’information de voir qu'il y a des possibilités de vulgariser ou de transmettre par un axe créatif pour la rendre vivante. » « Ces résidences sont un super terrain de jeu, confirme Mathilde Chevré. Elles permettent de se tester et c’est une chance en tant que professionnelle d'avoir ces parenthèses qui sont des moments de joie. » « Demain, l'éducation aux médias sera une pierre angulaire de la construction des futurs citoyens et devrait être une piste privilégiée pour rentrer dans chaque classe avec des projets pérennes », conclut Sylvère Jouin.
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