Dix jours pour rappeler le lien entre création et innovation. Le festival NOÛS (terme de grec ancien qui désigne l'esprit, l'intellect, l’intelligence collective) qui démarre ce 9 avril place l’IA au cœur du geste des artistes, sans l’effacer. Il s’agit d’une première édition, une collaboration entre la Bibliothèque nationale de France (BnF), où se dérouleront l’ensemble des événements, par l’intermédiaire de sa filiale BnF-partenariats, et Fisheye, magazine de photographie qui s’est ouvert il y a quelques années aux arts numériques, immersifs et à l’intelligence artificielle, et qui endosse ici le rôle de producteur d’œuvres.
Cette première édition réunit une dizaine d’artistes qui vont présenter des œuvres utilisant les outils d’intelligence artificielle à partir d’un corpus gigantesque : les collections de la BnF, soit plus de 40 millions de documents datant de plusieurs siècles et de tous types (livres et revues, manuscrits, photographies, estampes, cartes, plans, partitions, monnaies, médailles, décors et costumes de théâtre, documents sonores et audiovisuels, jeux vidéos…). Ces artistes se sont emparés de cette riche matière pour livrer une exposition variée qui combine les mediums, de la sculpture à la broderie, en passant par la vidéo. Présentation de cette première avec Benoît Baume, co-fondateur et président de Fisheye et Roei Amit, directeur délégué de BnF-Partenariats.
Il s'agit de la première édition de NOÛS, organisé par la Bibliothèque nationale de France et Fisheye. Dans quel esprit ce festival a-t-il été créé ?
Roei Amit : Ce festival a vraiment pour mission de créer des rencontres entre les artistes et les collections et de les partager avec un large public. C’est pour cela que nous avons voulu ce festival ouvert, gratuit et international. Nous voulions aborder le thème de l'IA qui suscite à la fois une curiosité infinie et des craintes. Nous ne prétendons pas avoir des réponses à des questions qui concernent l'IA mais voulons proposer un espace de réflexion collective et de création.
Benoît Baume : Fisheye est un magazine de photographie qui travaille beaucoup avec les auteurs et artistes. Très tôt, nous nous sommes interrogés sur l'évolution de l'image. En 2016, nous avons créé un festival de réalité virtuelle artistique, puis en 2021 le Palais Augmenté au Grand Palais éphémère qui interrogeait sur l'évolution de l'art digital. Dans la continuité de ces deux événements qui mêlaient art et technologie, le sujet qui s'imposait était celui de l’IA. Nous avons donc voulu continuer à mener cette réflexion, et quel meilleur lieu que la BnF pour venir interroger les archives comme source d'inspiration et de substantifique moelle pour des artistes qui voulaient venir nourrir leurs créations ?
L'idée de NOÛS est donc de rappeler le lien entre création et innovation et de montrer que l'IA n'efface pas les artistes ?
R.A. : Nous avons voulu dépasser les idées reçues : quand on parle d’intelligence artificielle, on ne parle pas que de l’IA générative. Nous voulions parler de ce sujet sans fascination ni crainte, parler de l’IA comme un outil, un objet, une potentialité. Les artistes ont une place très importante car ils ont une autre manière d'aborder ces questions.
B.B. : C'est vrai qu'aujourd'hui, il y a une grande crainte quand on parle d’IA et d'art, un sentiment de rejet de la part de la communauté artistique. NOÛS a pour vocation d'ouvrir le débat et de montrer qu’il faut se poser les questions qui risquent de définir la création artistique du futur. Ce n’est pas un festival qui met l'accent sur l'IA générative mais vraiment sur l'IA comme mode de collaboration et d'enrichissement du propos des artistes.
Pendant plusieurs mois, vous avez ouvert les collections de la BnF à une dizaine d’artistes. Comment s'en sont-ils emparés et les ont-ils liées à l'IA ?
R.A. : Chacun de ces artistes a eu sa propre manière de faire et on voit dans l’exposition la large palette d’outils que l’IA propose. Avant les artistes ont eu des pinceaux et des pigments, aujourd'hui ils ont un sourire, un clavier et des pixels ! Ce sont des outils de création qui permettent un autre type de process de création. Ces dialogues homme-machine instaurent une nouvelle typologie d’œuvres.
B.B. : Certains artistes savaient sur quoi ils voulaient travailler et les collections de la BnF sont tellement immenses qu’il existe des archives sur à peu près tout ! Par exemple, certains voulaient aborder la notion de carte et de territoire donc on leur a mis un certain nombre de documents à disposition. Une autre nous a dit qu’elle voulait travailler sur les sirènes donc on lui a proposé un fonds sur ce sujet. Il était en tout cas extrêmement intéressant de voir de quelle manière ils s’emparaient des collections.
Le comité de sélection a également fait en sorte d'avoir des formes de collaboration à l'IA qui montraient la diversité des possibles pour montrer qu’il y avait justement plusieurs manières de collaborer avec l'IA pour les artistes. C’est pour cela que l’on a des choses très différentes en termes de rendu et d’aspect avec de l'impression 3D, de la sculpture, de la tapisserie, du print, du digital, de l'installation ou encore des œuvres interactives.
Ce festival présentera expositions et performances. Qu'est-ce que les visiteurs pourront découvrir dès le 9 avril ?
R.A. : L’exposition aura lieu dans tous les halls et dans une des ailes de la BnF, dans les lieux ouverts au public. Il y aura une dizaine d’œuvres que l’on peut qualifier de recherches créatives. On y verra différents types d’œuvres géniales. On parlera des collections avec par exemple une artiste comme Justine Emard qui est passionnée par les sirènes et qui a fait des recherches approfondies dans les collections de la BnF pour créer son propre réseau de neurones qui interroge ce sujet, ou encore le collectif Obvious qui a travaillé sur des dessins de botanique du XVIIIe et XIXe siècle. À partir de cette matière, ils ont dialogué sans cesse avec l'algorithme pour essayer d’extraire ce qui les intéresse visuellement et plastiquement. C’est un process assez long qui représente des heures et des heures de travail avec la machine.
B.B. : Il y aura des choses extrêmement différentes comme l'œuvre du Studio RETINAA et Alexandra Mocanu, avec une tapisserie entièrement brodée à la main pendant plus de cinq mois issue de cartes retraitées avec l’IA qui interroge la notion de frontière et de territoire. Il y a des œuvres qui utilisent des techniques très anciennes et d’autres comme celle de Tobias Gremmler qui a été imprimée en 3D et modélisés grâce à de l'IA pour laquelle chaque mouvement, chaque oscillation représente le vrai mouvement d'un danseur. On a aussi des œuvres assez étonnantes dans le noir de Graphset où vous aurez des apparitions d'images générées par IA mais qui sont montrées par des systèmes de LED et des œuvres plus digitales sur des écrans - je pense à Sabrina Ratté ou à Audrey Large.
Vous avez donc vraiment une diversité de points de vue qui sont montrés et à chaque fois il y aura pas mal de pédagogie pour expliquer la présence de l'IA pour que le public comprenne que l'IA est un outil à la disposition des artistes pour les aider dans leur création.
Vous avez également imaginé un cycle de conférences pour aborder le sujet d'une manière moins artistique et plus concrète…
B.B. : Faire un festival d'art et d'IA sans porter de réflexion était un peu vain. Même si on le disait à travers des œuvres, il fallait aller encore plus loin dans l'explicitation. C’est pour cela que nous proposons trois jours de conférences très riches avec plus de soixante interlocuteurs - dont des personnalités de premier plan - et une vingtaine de tables rondes. Nous en sommes extrêmement fiers car cela prouve que c'est un sujet qui mobilise les gens et qui les interroge.
R.A. : Pendant les trois premiers jours, il y aura effectivement différents débats, conférences, tables rondes, performances et projections dans les différents domaines de l'industrie culturelle et créative pour voir comment ces sujets intéressent de manière très large. Il est toujours intéressant, dans ces temps d’évolutions très rapides, d'esquisser des pratiques et des lignes de conduite éthiques par rapport à la création et à la propriété intellectuelle.
Dix jours d’exploration artistique avec l’IA
La première édition de ce festival NOÛS aura lieu du 9 au 19 avril à la Bibliothèque nationale de France. Au programme de cet événement qui mêle art contemporain, technologies et patrimoine un parcours d’œuvres d’artistes français et internationaux qui dialoguent avec les collections de la BnF. Cette partie exposition est complétée par un cycle de conférences consacré aux enjeux artistiques, culturels et éthiques de l’IA, de performances et de projections. La programmation sera également hors les murs avec une sélection d’œuvres emblématiques à voir au mk2 BnF.
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