Nommée à la direction du Centre dramatique national de Vire – Le Préau, Charlotte Lagrange poursuit un parcours singulier entre écriture, mise en scène et dramaturgie. Née en 1984, formée au Théâtre national de Strasbourg après des études de philosophie, elle crée en 2011 sa compagnie La Chair du Monde. Son travail, à la fois politique et intime, s’appuie sur des enquêtes de terrain et des formes variées — de l’itinérance aux grands plateaux — pour explorer les rapports de pouvoir, les héritages sociaux et la mémoire des corps. Habituée aux projets participatifs comme aux formats ambitieux, elle revendique un théâtre engagé, nourri par le réel. À Vire, elle entend inscrire le CDN au cœur du Bocage normand, en dialogue étroit avec ses habitants et leurs récits.
Votre parcours mêle écriture, mise en scène et enquêtes de terrain. Comment cette expérience guidera-t-elle votre direction du CDN de Vire ?
C’est effectivement une expérience qui a guidé l’écriture de mon projet car plusieurs de mes pièces n’auraient pas été écrites sans avoir mené des créations participatives qui m’ont transformée dans mon regard sur le monde et qui m’ont amenée à mener des enquêtes de terrain pour ensuite écrire des pièces documentées mais fictionnelles. J’ai pensé tout le projet de Préau Bocage sur ce modèle, en imaginant un processus pluriannuel partant de la rencontre avec les habitants, l’immersion en résidence d’écriture pour aller vers la création in situ et la tournée itinérante. L’idée pour moi est de faire en sorte que la rencontre avec les habitants et le laboratoire de création artistique soit intrinsèquement liés. J’ai proposé aux artistes associés au premier mandat de s’en emparer selon leurs désirs et leurs besoins dans leurs processus de création. Et cela s’inventera aussi bien avec eux qu’avec les habitants et les partenaires culturels.
Ce travail dans le bocage a été le point de départ de ma réflexion sur le projet du Préau. Il irriguera également le travail au plateau et dans le festival ado. Dans mon parcours d’écriture et de mise en scène, j’ai eu la chance de travailler avec des artistes de rue, des chorégraphes, des musiciens. Cela m’a aussi amenée à envisager que le Préau propose au public des dramaturgies qui s’ouvrent au croisement des disciplines afin de montrer comment le théâtre de texte peut se mêler aux pratiques circassiennes, musicales, chorégraphiques etc…
Vous insistez sur un théâtre qui se construit avec son environnement et ses habitantes et habitants. Quelles formes de participation et de création collaborative imaginez-vous pour le Bocage normand ?
Je pense que le travail dans le Bocage peut nous amener à multiplier les manières de créer avec. Certaines créations peuvent être proposées par les artistes qui souhaitent travailler avec des personnes amateures. D’autres créations peuvent émaner d’un groupe d’habitants. Et certaines œuvres présentées en itinérance ou in situ peuvent proposer des formes de participation. Il n’y a pas une manière de faire, et c’est pour cela que j’ai envie que ce travail dans le bocage soit aussi bien un laboratoire de formes artistiques qu’un laboratoire pour les droits culturel.
Les CDN jouent un rôle important dans le renouvellement des écritures contemporaines, et Le Préau a longtemps été très engagé dans l’accompagnement des auteurs et autrices. Partagez-vous cette préoccupation et, si oui, comment envisagez-vous de les accompagner, notamment dans la rencontre avec le territoire virois ?
Oui je la partage entièrement, de par mon parcours et parce que cette identité a profondément marqué le Préau.
Ça passe par l’accueil en résidence d’écriture, la proposition d’immersion, l’accompagnement pour mener des rencontres et des enquêtes de terrain dont on a parlé plus haut. Mais accompagner les auteurs et autrices c’est aussi faire en sorte que leurs œuvres soient créées au plateau. Et donc ça va avec l’accompagnement en production du Préau des compagnies qui montent des auteurs vivants. Il faut aussi faire en sorte que les textes rencontrent des metteurs en scène. Ça passera notamment par des dispositifs comme Fablab d’Artcena qui aide une compagnie à mener un travail de recherche sur un texte qui a reçu l’aide à la création d’Artcena et que j’imagine proposer pour le festival Ado en proposant un texte jeunesse.
La jeunesse est au cœur de votre projet. Comment souhaitez-vous travailler « avec » les adolescents et non simplement « pour » eux ?
C’est déjà dans l’ADN du festival Ado depuis son origine que de travailler avec aussi bien que pour eux. Je voudrais m’inscrire dans cette histoire en proposant que la place des adolescents se déploie dans la saison, notamment en constituant un groupe d’adolescents qui programmeraient une pièce dans la saison, et en les invitant à des scènes ouvertes régulières lors des temps forts autour de l’écriture contemporaine. C’est une force que le Préau soit entouré de lycées. On a beaucoup à apprendre des nouvelles générations. La transmission ne se fait que de manière réciproque. Aussi l’idée sera de travailler avec eux à penser ce festival, à le renouveler chaque année, et à le déployer à l’échelle de la ville.
Le festival Ado, temps fort historique du CDN de Vire – Le Préau, s’est imposé depuis sa création (1996) comme un rendez-vous unique pour les adolescents, mêlant spectacles, ateliers, rencontres et projets participatifs. Conçu pour donner aux jeunes une place active dans la vie artistique locale, il permettait de découvrir la scène, de rencontrer des artistes et de s’initier à des pratiques variées, du théâtre à la performance en passant par la musique ou l’écriture.
Au fil des années, le festival a évolué vers des formats plus larges, intégrant des publics plus variés et explorant de nouvelles formes. Dans ce contexte, le nom et la focale originels du festival Ado restent présents dans les mémoires et constituent une référence pour le lien entre le théâtre et la jeunesse. Cette dimension historique laisse entrevoir que le festival pourrait, à l’avenir, retrouver sa place spécifique au sein du projet du CDN, en restant fidèle à son identité première et à son esprit participatif.
Votre travail alterne grands plateaux et formes itinérantes. Comment souhaitez-vous articuler cette double dynamique à Vire et pour le public local ?
J’ai bâti le projet sur le contraste entre le grand plateau du Préau, qui est propice aux grandes formes pouvant accueillir un large public et le travail sur le bocage qui sera un travail non seulement d’itinérance mais aussi et avant tout de création. Pour moi, c’est un contraste très créateur car il permet "d’aller vers" autant que d’ accueillir, de faire ce double mouvement nécessaire à la rencontre avec les publics.
Et cela permettra aussi d’offrir une diversité nécessaire en présentant aussi bien des formes in situ, des formes itinérantes qui rappellent le théâtre de tréteaux, que des « grandes » formes qui présentent de grandes équipes d’interprètes et qui déploient un univers esthétique fort.
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