Chaque année, il récompense le travail d’un traducteur émérite. Créé en 2019, le Grand Prix Société des Gens de Lettres / ministère de la Culture pour l’œuvre de traduction a couronné cette année Philippe Vigreux, qui a reçu son prix jeudi 6 novembre dernier. Il succède à d’autres grands noms de la traduction comme Terje Sinding l’an dernier, Andrée Luck-Gaye il y a deux ans ou encore Robert Amutio, Sophie Benech, Jean-Pierre Richard et Anne Colin du Terrail, lauréate de la première édition.
Ce prix, remis par la Société des Gens de Lettres (SGDL) et le ministère de la Culture, a pour objectif chaque année de valoriser la traduction littéraire, métier qui contribue à favoriser la circulation des œuvres et des idées à travers le monde, à renforcer les liens et le dialogue entre les peuples et les cultures, à enrichir la diversité de l'offre éditoriale disponible en langue français. Doté de 15 000€, il est décerné chaque année par un jury composé de traducteurs, d’écrivains, de journalistes et de critiques littéraires.
Phillipe Vigreux a été récompensé pour son travail de traduction de l’arabe au français. Il a notamment traduit la Trilogie du Caire de Naguib Mahfouz, prix Nobel de Littérature en 1988, mais aussi des nouvelles, des essais, du théâtre, ainsi que plusieurs ouvrages de littérature classique sur les manuscrits originaux, dont les Maqâmât d'al-Hamadhânî (Xe siècle). Portrait de cet amoureux de la langue arabe.
La passion de la calligraphie arabe
Une vocation tient à peu de choses. En l’occurrence une rencontre avec une œuvre d’art : le tableau Les Capétiens partout du peintre Georges Mathieu, fondateur du mouvement de l’abstraction lyrique. « On y percevait une ample et belle gestuelle du peintre qui peignait, je crois, directement avec le tube. Quand j’ai découvert l’écriture et la calligraphie arabes, j’ai été immédiatement happé par ce sens des proportions et de l’équilibre et je me suis dit : “Je veux écrire cette langue !”. » Il a ensuite pratiqué cet art de la calligraphie arabe à l’école des Langues Orientales au côté du réputé Ghani Alani.
Diplômé d’un diplôme d’arabe littéral, d’un DEA de musicologie et d’un doctorat ès-Lettres et Sciences Humaines, Philippe Vigreux s’envole en 1974 à Beyrouth pour perfectionner son arabe puis revient un an plus tard en France. « Rien ne me destinait à une carrière de traducteur. L’idée de la traduction littéraire m’effleurait car j’y voyais un bon moyen d’approfondir ma connaissance de l’arabe, ou en tout cas de ne pas perdre le contact avec cette langue. Mais tout cela était encore vague dans mon esprit et je ne voyais pas quelle voie emprunter pour y parvenir. »
Un début dans la traduction par la « voie abrupte »
Cette voie s’ouvre au début des années 1980, lorsque Philippe Vigreux se lance dans la rédaction d’un manuscrit d’une centaine de pages consacré à la darbouka, un instrument à percussions du monde arabo-musulman. Il rencontre Pierre Lafrance, conseiller à l’Institut du monde arabe qui venait de créer un vaste projet de traduction de quelques grands auteurs arabes contemporains. Il lui propose de passer un test, qui s’avère concluant, et se voit confier la traduction des trois tomes de la Trilogie du Caire de Naguib Mahfouz, entre 1984 à 1989. « Pour le traducteur grand débutant que j’étais, c’était comme commencer par “ la voie abrupte ” avec un roman emblématique de la littérature arabe contemporaine, certainement le plus important, comptant 526 pages en caractères serrés. On ne pouvait rêver expérience plus formatrice… mais plus rude aussi ! »
Pour cette œuvre, il part en effet de zéro pour mettre au point sa méthode de travail. « Il m’a évidemment fallu tout inventer : l’art de construire une phrase, me confronter réellement à la langue arabe avec son vocabulaire immense et la déroutante polysémie de ses mots, éviter les écueils stylistiques comme la répétition non rhétorique, admise en arabe et très mal vue en français avec la volonté de coller toujours au plus près du texte en en perdant le moins possible. Bref : traduire le moins possible mais le mieux possible ! »
Œuvres classiques et contemporaines
Prix Nobel de littérature en 1988, Naguib Mahfouz est surnommé le « Zola du Nil » pour sa capacité à dépeindre l’histoire sociale de l’Égypte : la révolution de 1919, le coup d'État du Mouvement des officiers libres en juillet 1952, la défaite de 1967 lors de la guerre des Six Jours, la victoire en octobre 1973 de la guerre du Kippour ou encore l’assassinat du chef d’État Anouar el-Sadate en 1981. « Il est non seulement le créateur du roman arabe, mais aussi le principal artisan de la modernisation de la langue arabe, rappelle Philippe Vigreux. La plupart de ses romans sont habités par toute une galerie de personnages cyniques, d’individus étranges et désabusés, d’imams corrompus, de petits bourgeois avides, d’assassins. »
Le travail de Philippe Vigreux mêle aussi bien littérature contemporaine – comme des ouvrages de l’écrivain libyen de langue et de culture touarègues Ibrahim al-Koni - que textes classiques comme les Maqâmât d'al-Hamadhânî, sa « plus belle expérience de traduction », pourtant remplie d’embûches puisqu’il s’agit d’une œuvre du Xe siècle, écrite uniquement en vers et en prose rimée dans un style très recherché qui cultive le mot rare et les tournures complexes. « Dans ce texte, il y a une dramaturgie qui fait que le principal personnage n’est pas celui dont on raconte les exploits, mais bel et bien la langue arabe parée de ses plus beaux atours. Il y avait aussi chez moi ce désir très fort de “changer de registre”, de dépasser cette forme d’écriture passe-partout, “transversale”, dans l’ornière de laquelle on risque de tomber sans s’en rendre compte quand on ne traduit que de la littérature moderne. »
Philippe Vigreux s’est aussi frotté à La joie du vin de Phébus, une anthologie poétique sur le vin composée au début du XVe siècle, l’Epître des ombres et des trombes d’Ibn Shuhayd, ou encore La parole est d’or, toujours d’al-Hamadhânî, un ensemble de cinquante saynètes ayant pour thème la mendicité.
Traduire, un acte proche de la peinture
Lauréat cette année de ce Grand Prix Société des Gens de Lettres / ministère de la Culture pour l’œuvre de traduction, Philippe Vigreux cite, pour décrire son métier, une phrase de Victor Hugo : « Le traducteur est un éternel peseur d’acceptions. ». Il s’agit pour lui d’un travail sinueux, à la fois syntaxique, stylistique et culturel qui se rapproche… de la peinture. « Dans l’acte de traduire, il doit y avoir ce double mouvement de rapprochement et de distance qu’effectue le peintre en peignant. Il s’approche au plus près de la toile pour y déposer une touche puis s’éloigne pour voir si cette touche s’inscrit bien dans l’ensemble du tableau et est en cohérence avec lui. C’est exactement comme cela qu’on procède pour traduire. »
Ce Grand Prix est le couronnement de son travail et une reconnaissance par ses pairs. « Je suis issu d’un milieu très modeste et le peu que je possède, je ne le dois qu’à mon travail. Ce prix en est la confirmation. » Très humblement, il se voit comme une « menuisier littéraire » - terme emprunté à Jacques-Alain Miller - des auteurs qu’il traduit. Un terme d’autant plus important en regardant les évolutions du métier de traducteur littéraire, par essence humain et artisanal. « La traduction littéraire est l’étalon idéal pour mesurer les dangers que l’IA fait peser sur une partie de nos vies. »
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